MONTESQUIEU : L’HONNEUR, PRINCIPE DE LA MONARCHIE

De l’Esprit des Lois, Livre III, chapitre 7

Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1951, p. 257

 

 

Le gouvernement monarchique suppose, comme nous l’avons dit, des prééminences, des rangs, et même une noblesse d’origine. La nature de l’honneur est de demander des préférences et des distinctions ; il est donc, par la chose même, placé dans ce gouvernement.

L’ambition est pernicieuse dans une république. Elle a de bons effets dans une monarchie ; elle donne la vie à ce gouvernement ; et on y a cet avantage qu’elle n’y est pas dangereuse, parce qu’elle y peut être sans cesse réprimée.

Vous diriez qu’il en est comme du système de l’univers, où il y a une force qui éloigne sans cesse du centre tous les corps, et une force de pesanteur qui les y ramène. L’honneur fait mouvoir toutes les parties du corps politique ; il les lie par son action même ; et il se trouve que chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers.

Il est vrai que, philosophiquement parlant, c’est un honneur faux qui conduit toutes les parties de l’État ; mais cet honneur faux est aussi utile au public que le vrai le serait aux particuliers qui pourraient l’avoir.

Et n’est-ce pas beaucoup d’obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles, et qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruit de ces actions ?

 

 

Au livre II de L’Esprit des Lois, Montesquieu a exposé la « nature » des trois grands types de gouvernement : république, monarchie et despotisme. Quand le pouvoir est détenu par le peuple, en tout ou en partie, le gouvernement est républicain. Quand un seul détient le pouvoir, soit il l’exerce par des lois fixes et établies, et le gouvernement est monarchique, soit il l’exerce sans loi et sans règle, selon son caprice, et le gouvernement est despotique.

Mais il ne suffit pas de connaître la nature de chaque régime politique, il faut aussi comprendre son « principe », à savoir la passion humaine dont il a besoin pour se mouvoir, se développer, ce qui, dit notre texte, lui « donne la vie », le ressort sans lequel il ne pourrait subsister. Ayant montré auparavant que la « vertu » est le principe de toute république, Montesquieu explique ici pourquoi la monarchie trouve le sien dans l’ « honneur ». Il exposera ultérieurement les raisons qui font de la « crainte » le seul principe des gouvernements despotiques.

Ces trois termes, vertu, honneur et crainte, appellent un certain nombre de remarques. Les deux premiers doivent être pris dans un sens strictement politique, démarqué d’autres usages possibles. La vertu dont on a besoin dans une république, autrement dit dans un régime où celui qui fait exécuter les lois leur est lui-même soumis, c’est précisément l’amour des lois, l’amour de la patrie et de ses institutions, l’attachement au bien commun et le mépris de l’intérêt particulier. L’honneur dont on a besoin dans une monarchie est également un honneur « politique », mais cela fait de lui, indique Montesquieu vers la fin du texte, un « honneur faux ». Ce n’est pas, en effet, la véritable estime de soi, la conscience que l’homme prend de sa dignité, quelle que soit sa position dans la société. C’est un attachement jaloux à une prérogative quelconque, à une distinction dont la seule valeur tient à ce que les autres en sont exclus. Quant à la crainte que réclame le gouvernement despotique, il n’y a rien en elle de spécifiquement politique, rien qui implique la métamorphose de l’individu biologique en un citoyen. Elle n’est rien d’autre, au contraire, que la peur de mourir, entretenue en permanence. Un régime qui ne se maintient qu’en terrorisant sa population, sans pouvoir se relâcher un seul instant, n’est pas à proprement parler un régime politique.

Cette comparaison éclaire l’objectif de notre texte. Il s’agira de savoir comment l’honneur – et l’honneur faux ! – peut produire dans une monarchie des effets, sinon identiques, du moins comparables à ceux que la vertu produit dans une république, comment il parvient, comme elle, à attacher les hommes à la société, comment il obtient d’eux qu’ils sacrifient leurs « intérêts particuliers » au « bien commun », en  allant même jusqu’à surmonter, le cas échéant, leur peur de mourir.

Avant d’en venir là, il convient de justifier la position de l’honneur comme principe vital de la monarchie. C’est ce que fait Montesquieu dans le premier paragraphe, par une argumentation indirecte, de type syllogistique : d’abord rappeler que « le gouvernement monarchique suppose des prééminences, des rangs, et même une noblesse d’origine », ensuite indiquer que « la nature de l’honneur est de demander des préférences et des distinctions », enfin conclure de là que l’honneur est « par la chose même, placé dans ce gouvernement ». Dans la définition de la monarchie (« pouvoir d’un seul suivant des lois »), ce n’est pas l’élément « pouvoir d’un seul » qui justifie l’honneur. Cet élément, en effet, est commun à la monarchie et au despotisme, régime dans lequel l’honneur, loin d’être nécessaire, doit être banni absolument : des hommes qui s’estiment eux-mêmes ne sauraient être menés par la peur. La justification de l’honneur vient donc de l’autre partie de la définition de la monarchie, de l’élément « suivant des lois », et encore indirectement, par le biais d’une implication de ce légalisme : l’existence d’une multitude de corps intermédiaires par où se répand la puissance du monarque, et sans lesquels cette puissance tomberait nécessairement dans le caprice, donc dans le despotisme. Rien ne convient mieux, pour garantir cette fonction des corps intermédiaires, que des hommes pointilleux à l’extrême sur le respect dû à leur rang.

Si l’honneur (le faux honneur politique) est requis dans une monarchie, il est assez évident que l’ambition l’est également. On comprend donc mal pourquoi Montesquieu éprouve le besoin d’écrire un deuxième paragraphe pour signaler que l’ambition « a de bons effets dans la monarchie », et surtout pourquoi il précise « qu’elle n’y est pas dangereuse ». Mais c’est que l’ambition est politiquement dangereuse partout, sauf en monarchie. (La vertu, en revanche, n’est dangereuse nulle part : tout ce qu’on peut dire contre elle, c’est qu’en dehors de la république, elle n’est pas nécessaire). L’ambition est « pernicieuse dans une république », surtout dans une démocratie, que doit animer le véritable esprit d’égalité. Et elle est insupportable au despote, qui ne veut voir aucune tête dépasser. La monarchie fait donc exception, et Montesquieu est tenu, après avoir affirmé que l’ambition y est utile, de spécifier « qu’elle y peut être sans cesse réprimée ». Pourquoi ? Parce qu’elle n’est qu’un aspect particulier de ce faux honneur politique qui s’attache avec formalisme à toutes sortes de lois et de règles : la puissance antisociale de l’ambition trouve ainsi, immédiatement, son contrepoids.

 Ceci nous conduit au paragraphe suivant, le paragraphe essentiel du texte, celui où Montesquieu répond à la question fondamentale : comment la monarchie obtient-elle, par l’honneur, l’équivalent de ce que la république ne peut obtenir que grâce à la vertu ? La réponse consiste en une comparaison : « il en est comme du système de l’univers, où il y a une force qui éloigne sans cesse du centre tous les corps, et une force de pesanteur qui les y ramène ». Cette référence à Newton pourrait paraître hors de propos, car dans la cosmologie newtonienne la force centrifuge de répulsion et la force centripète d’attraction sont deux forces différentes, indépendantes l’une de l’autre, alors que l’honneur est pour Montesquieu l’unique principe de la monarchie. On le sait toutefois, Newton n’a jamais complètement renoncé à l’espoir de parvenir à une explication ultime et unique de tous les phénomènes physiques à partir de la propriété essentielle de la matière, l’extension, ce qui impliquerait une réduction de l’attraction à la répulsion. Et c’est ce que réalise l’honneur dans une monarchie : son impulsion initiale est centrifuge, il pousse les individus à ne se soucier que de leurs « intérêts particuliers », mais comme ce souci passe par le respect minutieux des règles intangibles d’une société exigeant des prééminences et des rangs, la même impulsion les fait aller tous, à leur insu, « au bien commun ». Ce qui sépare les hommes est donc bien, en même temps, ce qui « les lie ». En se référant aux lois qui gouvernent cette nature dont on dit qu’elle « ne fait rien en vain », qu’elle « agit par les voies les plus courtes », Montesquieu met en valeur le contraste entre l’énorme investissement que la république demande à chaque citoyen, tenu d’aimer personnellement l’État sous peine de le mettre en péril, et l’élégante économie de moyens qui permet à la monarchie d’obtenir un altruisme généralisé à partir de l’égoïsme de tous.

Il en est ainsi, rappelle-t-il toutefois, parce que l’honneur monarchique est un honneur faux, « utile au public » mais frustrant pour l’individu, piégé par un admirable système qui l’oblige « à faire toutes les actions difficiles, et qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruit de ces actions ». Certes, il y a aussi un honneur vrai « philosophiquement parlant », un honneur fondé sur l’estime authentique de soi, susceptible par conséquent de satisfaire l’individu, mais cet honneur n’a aucun intérêt politique. Seule la vertu républicaine permet donc à chacun de trouver son bien dans ce qui est bon pour l’État.

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