Copyrightfrance logo11               EXEMPLES, THEORIE ET HISTOIRE CHEZ MARX

(Le Capital, livre I, chapitre 10)

 

 

Intitulé La journée de travail, le chapitre 10 du premier livre du Capital paraît d’abord très différent de ceux qui le précèdent et le suivent. Cette différence, Marx tente de la caractériser, de l’expliquer, et en même temps de la réduire, quand il évoque, dans une lettre à Engels, les circonstances extérieures qui l’ont conduit à donner plus d’étendue à la « partie historique » de ce chapitre, au détriment de sa « partie théorique », ce qui, ajoute-t-il, « n’était pas prévu dans mon plan »[1]. Nous pouvons penser que Marx qualifie ici de « théorique » une analyse du genre de celles qu’il a proposées dans les pages précédant ce chapitre 10, à propos de la production de la survaleur, de la différence entre capital constant et le capital variable, du taux de survaleur, ou de celle qu’il proposera dans les pages qui suivent le même chapitre, à propos de la production de la survaleur relative. Mais qu’entend-il au juste par « historique » ? La majeure partie[2] du chapitre sur la journée de travail est faite de longues citations des rapports des commissions d’enquête parlementaires ou des inspecteurs de fabriques concernant l’application ou la non-application des lois fixant la durée quotidienne en Angleterre pendant la période 1833-1864. Ces rapports sont généralement cités tels quels. Ils ne sont pas résumés, ni ne sont l’objet d’une véritable élaboration, la contribution de Marx se bornant parfois à quelques remarques ironiques. Si nous jetons maintenant un regard sur la division interne de ce chapitre, nous y trouvons sans doute une sorte de mise en ordre globale, mais assez déconcertante, puisqu’elle semble obéir à la fois à un souci d’organisation par thèmes et à une périodisation en séquences historiques :

           

Chapitre 10 : La journée de travail

I-                    Limite de la journée de travail

II-                  Le Capital affamé de surtravail. Boyard et fabricant

III-                La journée de travail dans les branches de l’industrie anglaise où l’exploitation n’est pas limitée par la loi

IV-               Travail de jour et de nuit. Le système des relais

V-                 Lutte pour la journée de travail normale. Lois coercitives pour la prolongation de la journée de travail depuis le milieu du quatorzième siècle jusqu’à la fin du dix-septième siècle

VI-               Lutte pour la journée de travail normale. Limitation légale coercitive du temps de travail. La législation manufacturière anglaise de 1833 à 1864

VII-             La lutte pour la journée de travail normale. Contrecoup de la législation anglaise sur les autres pays

 

La lecture du chapitre 10 donne l’impression d’une brutale et fastidieuse irruption de la réalité au sein de la théorie : brutale, parce que les faits rapportés par les commissions d’enquête et les inspecteurs de fabriques font apparaître une réalité extrême, celle d’un temps de travail dépassant toute mesure et conduisant à l’épuisement et à la mort, mais également fastidieuse, parce que ces mêmes faits sont mentionnés de façon répétitive, redondante. Pour ces deux raisons, nous sommes tentés de voir dans les faits en question des « exemples ». Ils seraient exemplaires par leur démesure, en montrant ce qui arrive quand toute limite est abolie, et ils seraient en même temps exemplaires par leur redondance, chacun d’eux pouvant être tenu pour le représentant d’une sorte de loi. Pourtant, ces deux formes de l’exemplarité, celle du cas extrême et celle du cas particulier parmi d’autres, sont généralement considérées comme incompatibles entre elles. En outre, la deuxième de ces formes est censée renvoyer à une répétition implicite, ce qui devrait rendre superflue la répétition explicite.

Le problème du statut des exemples dans ce chapitre est rendu plus aigu encore par l’abondance des noms propres cités par Marx. Ce sont des individus, désignés comme tels, qui font irruption en foule dans la théorie, chacun d’eux pouvant être jugé exemplaire aux deux sens qui viennent d’être indiqués. Il y a tous ces enfants dont la vie est vampirisée par le capital : Wilhelm Wood, âgé de 9 ans, qui vient travailler chaque jour de la semaine vers 6 h. du matin à 9 h. du soir, J. Murray, âgé de 12 ans, qui déclare avoir travaillé deux nuits entières la semaine passée, mais aussi William Turner, qui à 12 ans ne sait pas qu’il vit en Angleterre, ou Edward Taylor qui à 15 ans ne sait rien de Londres. Il y a la jeune modiste Mary Ann Walkley, employée dans un atelier de couture fournissant la cour. Elle y travaillait en moyenne 16 heures par jour, 30 heures de suite pendant la saison. Elle avait travaillé plus de 26 heures sans interruption, avec trente autres jeunes ouvrières, dans une chambre contenant à peine un tiers de la masse cubique d’air nécessaire, quand elle tomba malade le vendredi, et mourut le dimanche.

Les histoires de Mary Ann Walkley, de Wilhelm Wood et de tant d’autres sont-elles exemplaires en tant que cas-limites, ou plutôt à titre de cas particuliers d’une loi ? Et si elles sont exemplaires dans un sens ou dans l’autre, comment comprendre leur accumulation massive dans ce chapitre ? Voyons de quelle façon certains des commentateurs de Marx répondent à ces questions.

Une première réponse est celle de Maximilien Rubel, qui, dans son édition du Capital (collection de la Pléiade), relègue à la fin du volume, en Annexe, une bonne partie du chapitre sur la journée de travail : la fin du § 2, le § 3 en entier, les §§ 4 et 5 en partie. Il est clair que ce qui a guidé Rubel dans sa décision d’élaguer le texte de Marx, c’est le sentiment que ce texte présente une accumulation excessive d’exemples par rapport à son contenu véritable. Rubel tente de justifier sa pratique éditoriale par deux raisons tirées de la lettre de Marx à Engels du 10 février 1866. La première est que la maladie dont souffrait Marx l’a empêché de travailler correctement à la rédaction de ce chapitre, la seconde est que les documents cités dans le chapitre étaient censés compléter l’ouvrage d’Engels sur La situation de la classe laborieuse en Angleterre. On remarque que Rubel hésite entre deux interprétations des exemples qui nous intéressent : d’une part ce sont des illustrations, mais il y en a beaucoup trop, et il aurait fallu les travailler, d’autre part ce sont des documents, ou des matériaux, mais ils sont destinés à un autre livre que Le Capital. Il n’en reste pas moins que Marx a accepté en 1867 de publier le chapitre 10 en l’état, et que les coupes pratiquées par Rubel paraissent bien arbitraires.

L’idée que nous avons affaire dans ce chapitre à des documents se retrouve chez un autre commentateur de Marx, Karl Popper. Seulement ces documents ne sont pas pour lui des matériaux. Il s’agit de témoignages précieux sur des souffrances qu’il nous est presque impossible d’imaginer parce qu’elles résultent d’un système économique qui a partout disparu, le capitalisme « sauvage » que Marx avait sous les yeux. C’est donc le caractère extrême de ces exemples qui frappe Popper. Mais comment explique-t-il leur nombre, leur répétition, le fait que Marx se soit apparemment borné à les mettre bout à bout ? Cette volonté d’accumuler des témoignages concordants, de les présenter sous la forme d’une masse compacte de crimes impunis, exprimerait selon Popper le pessimisme radical de Marx sur la possibilité d’amender légalement le capitalisme[3]. Relativement à un chapitre dont les derniers paragraphes traitent de la limitation légale que les luttes ouvrières imposent à la journée de travail, cette interprétation semble toutefois assez peu pertinente.

Peut-être faut-il cesser de voir dans les exemples du chapitre 10 de simples documents, peut-être même ne sont-ils pas des exemples de quelque chose, des indices d’une loi, des illustrations concrètes de schémas abstraits. C’est ce que soutient Michel Henry à la fin de son Marx[4]. Si Wilhelm Wood et Mary-Ann Walkley sont bien des exemples, c’est, nous dit-il, en un tout autre sens : « ce sont des individus qui renvoient, non à une réalité d’un autre ordre, conceptuel ou idéal, à une connaissance ou à une science, mais à d’autres individus, semblables à eux, et qui, comme eux, valent pour eux-mêmes. Le cas particulier n’est pas l’indice d’une loi, mais la loi est l’indice de toutes ces vies qui seules importent ». Si tous ces exemples nous frappent à la fois par leur caractère extrême et leur redondance, cela vient, selon Michel Henry de ce qu’ils nous mettent face au « transcendantal », nous confrontent au « naturant » sur lequel se fonde l’économie avec ses apparences. Nous sommes avec eux dans le domaine de la vie et de ses exigences, domaine au nom duquel Marx critique les aliénations de l’économie politique. Le chapitre 10 serait donc bien d’un autre ordre que les autres et devrait être considéré à part, dans un sens complètement différent de celui qui conduit Rubel à le reléguer en Annexe. Pourtant, dans sa lettre à Engels, Marx semble le situer sur le même plan que les autres, indiquant seulement que ce chapitre doit être à la fois « théorique » et « historique ».

Dans une orientation diamétralement opposée à celle de Michel Henry, l’althussérien Roger Establet soutient justement que le chapitre 10 est du même ordre que les autres. Comme les autres, nous dit-il, ce chapitre est un chapitre « théorique », en un sens susceptible d’englober à la fois ce que Marx appelle « théorique » et ce qu’il appelle « historique ». Ceux qui n’y voient qu’une suite d’illustrations se méprennent, selon Establet, sur le véritable rapport de l’abstrait au concret, et cela parce que leur théorie de la science est une théorie empiriste[5].

Je pense qu’il faut aller dans cette voie, et me propose donc de développer la brève remarque d’Establet en montrant dans un premier temps que la théorie marxiste de la journée de travail devait prendre la forme d’exemples extrêmes, agonistiques, et dans un second temps que l’histoire marxiste de la journée de travail ne pouvait être construite que sur une accumulation d’exemples répétitifs. La démesure des exemples du chapitre 10 ne fait donc pas d’eux des illustrations remarquables, des documents précieux : cette démesure appartient à la théorie elle-même, elle est la seule façon dont cette théorie peut se dire. Quant à la redondance des mêmes exemples, elle n’est pas non plus une sorte de faute, imputable à la maladie : cette redondance appartient à l’histoire de la journée de travail, elle est la seule façon dont une telle histoire peut être construite. Et il en va ainsi, nous le verrons, parce que la théorie marxiste de la journée de travail est fondée sur ce qu’on peut appeler une « contradiction réelle », alors que l’histoire marxiste de la journée de travail repose, elle, sur ce qu’on peut nommer une « abstraction réelle ».  

 

 

Dans le mode de production capitaliste, explique Marx au commencement du chapitre 10, la durée d’une journée de travail est « par elle-même indéterminée »[6]. D’où vient cette indétermination ? Là où nous serions tentés de ne voir qu’un homme travaillant du matin au soir, les chapitres antérieurs du Capital nous ont appris à reconnaître un prolétaire accomplissant d’abord une période de « travail nécessaire », puis une période de « surtravail » ou de « travail extra ». Il est clair que c’est à ce surplus, à cette extension du temps de travail au-delà du strict nécessaire, qu’il faut imputer l’indétermination de la journée de travail.

Mais voyons les choses de plus près. Si la première des deux subdivisions de la journée de travail est qualifiée de « nécessaire », c’est en référence à la loi de la valeur, selon laquelle la valeur d’une marchandise est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa production. Appliquons cette loi à la marchandise particulière qu’est la force de travail du prolétaire : nous dirons alors que la valeur de cette force de travail est déterminée par le temps qui est nécessaire au prolétaire pour produire les moyens de subsistance lui permettant d’entretenir sa capacité de travailler, de la restaurer, de la reproduire. Or cette restauration, cette reproduction, nous pouvons à son tour la qualifier de « nécessaire » du point de vue de l’économie politique. Puisque le travail est la seule source de la valeur, il est nécessaire que les travailleurs soient en état de continuer à travailler. Il résulte de la loi de la valeur que le labeur imposé au-delà du « travail nécessaire » ne doit pas être tel qu’il épuise prématurément la force de travail du prolétaire, qu’il gaspille en un seul jour ses réserves d’énergie pour le lendemain. La durée de la journée de travail doit donc être déterminée : il est nécessaire qu’une limite lui soit fixée. C’est là, disent les prolétaires, une question de vie ou de mort.

Par rapport à la nécessité qui caractérise la première période de la journée de travail, la seconde période, celle du surtravail, semble d’abord être celle d’une « possibilité » : la possibilité offerte au capitaliste d’utiliser à sa guise, autant qu’il le veut, la marchandise qu’il a payée à sa valeur, de profiter de la vertu unique de cette marchandise, la seule qui soit, par son usage, créatrice de valeur, de l’exploiter pour créer une valeur supérieure, une « survaleur ». Mais en réalité cette seconde période est également marquée du sceau de la nécessité : il est nécessaire d’allonger sans limite la journée de travail. Totalement opposée à la précédente, cette nouvelle nécessité vient pourtant, comme la précédente, de la loi selon laquelle le travail est la seule source de la valeur. Il résulte en effet de cette loi que le surtravail est la seule source de la survaleur. Ce ne sont pas les matières premières utilisées par le travailleur, ce ne sont pas les outils ou les machines qu’il manipule qui créent de la valeur. Les outils, les machines, le bois, le fer et le coton n’ont eux-mêmes de valeur qu’au moment où ils sont vivifiés par le travail humain, et aussi longtemps qu’ils le sont. Dès que cesse ce travail, expliquent alors les capitalistes, les moyens de production dans lesquels nous avons investi une bonne partie de notre capital perdent toute valeur : ils s’usent, ils se rouillent, ils pourrissent en vain. Il est donc nécessaire que le travail cesse le moins possible, il est nécessaire que la journée de travail ne soit pas limitée. C’est là, concluent les capitalistes, une question de vie ou de mort.

La journée de travail est indéterminée parce qu’en même temps qu’il est nécessaire de la limiter, il est nécessaire de ne pas la limiter. Nous n’avons pas affaire ici à la simple opposition de deux intérêts divergents (intérêt du prolétaire d’un côté, intérêt du capitaliste de l’autre) entre lesquels une habile transaction pourrait fournir une solution intelligente. Nous avons affaire à une véritable « contradiction » : le capitalisme se contredit lui-même, exigeant à la fois que la force de travail ne soit pas dilapidée (puisqu’elle est la source de toute valeur) et qu’elle soit exploitée sans limite (puisqu’elle est la source de toute valeur). Il ne s’agit pourtant pas d’une simple contradiction logique, comme celle qui opposerait sur le même sujet le nécessaire et le contingent, comme si la proposition « il est nécessaire de limiter la journée de travail » devait affronter, dans sa prétention à la vérité, la proposition « il est possible de ne pas la limiter ». Ce sont deux nécessités qui s’opposent, chacune faisant valoir son droit absolu, chacune prenant la forme extrême d’une nécessité sine qua non, d’une question de vie ou de mort. Nous dirons qu’il s’agit d’une « contradiction réelle ». C’est cette contradiction réelle que disent les exemples agonistiques du chapitre 10, et c’est de cette façon seule qu’elle peut être dite.

 

Pour comprendre l’autre aspect des exemples du même chapitre, leur accumulation redondante, nous pouvons recourir à la notion de « fétichisme ». Dès le premier chapitre, le lecteur du Capital a découvert le « fétichisme de la marchandise », le fait qu’un « rapport social déterminé des hommes entre eux » revête pour eux « la forme fantastique d’un rapport des choses entre elles »[7]. Bien plus tard, dans la cinquième section du livre III, ce même lecteur découvrira le « fétichisme du capital à intérêt », que l’on pourrait appeler également le fétichisme du profit : mystification de « la valeur qui s’engendre elle-même », de « l’argent qui enfante de l’argent »[8]. Mais quand il aborde le chapitre sur la journée de travail, c’est une forme intermédiaire de fétichisme que le lecteur voit apparaître, un moment à la fois théorique et historique dans lequel, à la conscience claire que c’est le travail humain, et lui seul, qui produit de la valeur et de la survaleur, se mêle l’inconscience de la distinction entre le temps de travail nécessaire et le temps de surtravail : alors, tout le temps de travail est représenté comme nécessaire, ce qu’exprime bien le concept d’une « journée de travail », c’est-à-dire d’un temps pendant lequel « il faut travailler ».

Ce qui est intéressant ici, c’est le repérage d’un moment historique particulier dans lequel le capitaliste sait que c’est seulement de l’exploitation du travail humain qu’il peut tirer son profit (lequel n’est donc pas encore un « profit » au sens fétichiste du terme). Ce moment disparaîtra lorsque le machinisme, permettant la production de la survaleur relative, accréditera l’illusion d’une participation effective du capital constant à l’origine du profit. Mais pour provisoire qu’il soit, ce moment n’en acquiert pas moins une sorte d’autonomie historique dans la mesure où il est le moment du commencement : dans toutes les branches de la production qu’il investit, montre Marx, le capitalisme commence par allonger la journée de travail jusqu’à l’impossible. Cela ne va pas dire qu’il les investit toutes en même temps : les commencements ne sont pas contemporains, mais ils sont tous identiques. C’est cette identité des commencements qu’exprime la multiplicité répétitive des exemples du chapitre 10.

 L’abstraction théorique qui distingue la survaleur absolue (traitée dans la troisième section du Capital) de la survaleur relative (traitée dans la quatrième section) n’est donc pas seulement une abstraction du théoricien, mais également une « abstraction réelle », justifiée en ce que le capitalisme, qui cherche toujours exclusivement la survaleur, est dans ce premier moment indifférent, non seulement à la nature de ce qui est produit, mais aussi à la façon particulière dont cela est produit (au « mode de production » dans le sens étroit de cette expression).

Le fait qu’à un moment abstrait dans l’ordre théorique corresponde un moment réel dans l’ordre historique nous aide à concevoir le rapport entre ces deux ordres autrement qu’à travers les images simplistes du reflet ou de l’inversion. Certes, la thèse du reflet a pour elle une certaine vraisemblance, car il est exact, grossièrement, que la production de survaleur relative a succédé à la production de survaleur absolue, suivant donc l’ordre même des sections du Capital. Mais s’en tenir là serait se méprendre sur ce que Marx appelle « histoire » ou « historique ». Ce qui fait histoire, selon lui, ce n’est pas à proprement parler le passage d’un capitalisme qui cherche son profit dans l’allongement de la durée du travail à un capitalisme qui le cherche dans l’accroissement de la productivité. Si le chapitre 10 est « historique » pour Marx, c’est parce qu’il raconte l’histoire des luttes concernant la durée de la journée de travail. Entre le droit absolu du prolétaire de préserver sa capacité de travailler et le droit absolu du capitaliste d’exploiter cette capacité sans mesure, c’est à la force de trancher, c’est au rapport de force de déterminer ce que doit être au juste une journée de travail : la seule théorie concevable est donc ici une histoire. De la même façon, on trouvera au chapitre 15 une histoire de la manufacture et de la grande industrie. L’historique affleure en certains chapitres, chaque fois que l’abstraction théorique rencontre un moment de la réalité.

Ce qui constitue le sens de la séquence historique sur la durée de la journée de travail, c’est donc le fait que tous les événements qui se succèdent appartiennent au même moment, celui du capitalisme commençant. Ce qui constitue la succession même de ces événements, c’est que le capitalisme ne commence pas partout en même temps, investissant d’abord les industries les plus modernes pour s’installer ensuite dans les branches plus traditionnelles. Comme cette séquence se déroule d’abord en Angleterre, c’est-à-dire dans un pays de tradition juridique particulariste, la législation qui devra trancher le conflit des droits suivra les aléas du rapport de force : elle ira d’abord dans le sens de l’allongement, puis dans le sens de la diminution de la journée de travail. Et cette diminution sera décidée d’abord dans les industries modernes, ensuite dans les branches traditionnelles. Enfin, cette législation, d’abord anglaise, sera ensuite française et américaine, mais à chaque fois selon une historicité différente : selon l’universalisme juridique français, d’où résulte une évolution plus lente, mais aussi plus radicale, puis selon la puissance revendicative de la classe ouvrière américaine. On voit comment se construit une périodisation historique, selon une double temporalité : temporalité théorique (moment) selon laquelle tous les événements sont en quelque sorte identiques, et temporalité empirique selon laquelle ces événements se succèdent, avec des principes de succession divers.

 

Les exemples en lesquels se dit la contradiction réelle sont évidemment les matériaux de cette histoire, qui est spécifiquement leur histoire, à laquelle ils appartiennent tous de droit. Quand on considère ces exemples du point de vue de la contradiction réelle, leur exemplarité vient de leur caractère extrême, qu’il ne faut pas interpréter, comme le fait Popper, comme une possibilité (celle du « capitalisme sauvage »), mais comme une nécessité, à laquelle s’oppose la nécessité contraire. Ils ne sont donc pas, de ce point de vue, exemplaires au sens d’une possibilité moyenne. Ils le deviennent, toutefois, quand on voit en eux les matériaux d’une histoire, l’histoire qu’il faut bien raconter pour que soit déterminée la journée de travail. Pour remplir cette fonction, ils doivent être répétitifs. Ce qui semble être, dans ce chapitre, une redondance défectueuse, et ce qui le serait sans doute s’il s’agissait d’illustrer une loi, ne l’est pas dès lors qu’il s’agit de construire une histoire.    

 

[1] Lettre à Engels du 10 février 1866, citée en note par M. Rubel dans Karl Marx, Économie I, Paris, Pléiade, 1963,  p. 1654.

[2] 60 pages au moins sur les 70 que compte ce chapitre dans l’édition allemande, précise M. Rubel dans la même note.

[3] Voir Karl Popper, The open society and its enemies, London, Routledge, 1966, tome 2, p. 122-123.

[4] Voir Michel Henry, Marx, tome 2, Une philosophie de l’économie, Paris, Gallimard, 1976, p. 442-445.

[5] Voir Roger Establet, Présentation du plan du « Capital », dans Lire le Capital, Paris, Maspero, 1966, tome 2, p. 339-340.

[6] Économie I, p. 787

[7] Économie I, p. 606.

[8] Karl Marx, Économie II, Paris, Pléiade, 1968, p. 1152.

 

En lien avec cette conférence, on pourra lire, dans le chapitre "Penser avec les maîtres":

- Marx: Question de vie ou de mort

Et dans le chapitre "Notions"

- Le Travail

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