HEIDEGGER: La technique moderne

HEIDEGGER : LA TECHNIQUE MODERNE

« La question de la technique », dans Essais et conférences

Traduction d’André Préau

Paris, Éd. Gallimard, Coll. « Les essais », 1958, p. 20-21

 

Le dévoilement qui régit la technique moderne est une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée. Mais ne peut-on en dire autant du vieux moulin à vent ? Non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler.

Une région, au contraire, est provoquée à l’extraction de charbon et de minerais. L’écorce terrestre se dévoile aujourd’hui comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais. Tout autre apparaît le champ que le paysan cultivait autrefois, alors que cultiver signifiait encore : entourer de haies et entourer de soins. Le travail du paysan ne provoque pas la terre cultivable. Quand il sème le grain, il confie la semence aux forces de croissance et il veille à ce qu’elle prospère. Dans l’intervalle, la culture des champs, elle aussi, a été prise dans le mouvement aspirant d’un mode de culture d’un autre genre, qui requiert la nature. Il la requiert au sens de la provocation. L’agriculture est aujourd’hui une industrie d’alimentation motorisée. L’air est requis pour la fourniture d’azote, le sol pour celle de minerais, le minerai par exemple pour celle d’uranium, celui-ci pour celle d’énergie atomique, laquelle peut être libérée pour des fins de destruction ou pour une utilisation pacifique.

 

 

L’expression « la technique moderne » peut suggérer deux idées fort différentes, et même opposées. La première est celle d’un progrès : l’époque moderne, dira-t-on, décuple nos possibilités d’action en mettant à notre disposition de nouveaux moyen techniques, infiniment plus performants que les outils et les machines des époques antérieures. On suppose alors, entre le passé et le présent, la continuité d’une même marche en avant, commencée aux origines de l’humanité et destinée à se poursuivre dans le futur. C’est au contraire une discontinuité radicale qu’évoque la formule « technique moderne » quand on perçoit en elle une sorte de pléonasme, quand on entend souligner l’existence d’un lien intime et exclusif entre « modernité » et « technique ». Dans toutes les époques antérieures, dira-t-on alors, les êtres humains se sont servi d’outils et de machines, toutes les époques antérieures ont eu une certaine « technique », mais aucune n’aurait pu être nommée, de façon sensée, « l’époque de la technique », alors que cette formule n’a rien d’incongru pour caractériser l’époque moderne.

Que la modernité ne soit pas seulement l’époque de nouveaux progrès techniques, qu’elle soit avant tout « l’époque de la technique », c’est ce que soutient à sa façon Heidegger quand il affirme, dans la première phrase de ce passage, que « le dévoilement qui régit la technique moderne est une provocation ». La formulation de cette phrase laisse entendre que « dévoiler » n’est pas propre à la technique moderne, qu’en un sens toute technique a toujours dévoilé, mais que c’est seulement à l’époque moderne que le dévoilement prend la forme d’une « provocation ». Quand le menuisier transforme des planches de bois en un meuble grâce à la dextérité avec laquelle il manipule ses outils, quand il permet qu’apparaisse au grand jour ce qui n’était qu’en puissance, on peut dire qu’il le dévoile. « Dévoiler » veut dire ici « produire » : la technique la plus rudimentaire « dévoile » dans la mesure où elle produit ce qui n’existerait pas sans elle et ne saurait émerger tout seul. Or chacun sait que la technique moderne produit également, plus et mieux que les techniques antérieures : tant que nous envisageons la technique sous l’angle de la production, nous avons l’impression d’une continuité entre le passé et le présent. Mais nous sommes alors aveugles, estime Heidegger, à la nouveauté radicale de la technique moderne : elle ne dévoile pas principalement par ce qu’elle produit, mais par la provocation qu’elle exerce.

Alors que la production dévoile ce qui n’existe pas encore, la provocation dévoile ce qui est, en le forçant à avouer ce qu’il est vraiment. Provoquer quelqu’un peut en effet apparaître comme le meilleur moyen de le faire sortir de sa réserve et de savoir enfin « ce qu’il a dans le ventre ». Le mot « provocation » désigne ainsi une action paradoxale : il s’agit clairement d’une action, et même d’une action agressive, mais au lieu de modifier, de transformer son objet, ce qui est l’effet ordinaire d’une action, elle le fait apparaître tel qu’il est, dans sa vérité, remplissant ainsi la fonction que l’on attribue communément au contraire de l’action, à la pure contemplation. C’est précisément, à en croire la première phrase du texte, ce que fait la technique moderne. Elle provoque « ce qui est », tout ce qui est, autrement dit « la nature », elle force la nature à se dévoiler au lieu de garder enfoui en elle le secret de son être, elle la met « en demeure » de sortir de sa réserve et de « livrer » ce que contient cette réserve, ce qu’elle a « dans le ventre », à savoir « une énergie », afin que cette énergie puisse être « extraite », révélée au grand jour, et surtout « accumulée », stockée, rendue disponible sous une forme calculable, permettant aux hommes de savoir enfin ce qu’il en est, sur quoi ils peuvent compter. Cette accumulation finale semble d’ailleurs être pour Heidegger le trait décisif de la technique moderne, ce qui disqualifie tous les rapprochements superficiels qu’on serait tenté de faire avec des techniques plus anciennes. Se demandant lui-même si ce qu’il vient de dire de la provocation ne pourrait pas être dit également « du vieux moulin à vent », lequel, en un certain sens, met bien la nature « en demeure » de « livrer » ce qu’elle tient en réserve, à savoir « l’énergie de l’air en mouvement », et cela pour que l’énergie en question soit « à notre disposition », il répond nettement « non » à cette objection parce que, argumente-t-il, « ce n’est pas pour l‘accumuler » que le moulin rend cette énergie disponible. Le moulin à vent est une « machine », une machination, une sorte de ruse, un moyen astucieux de faire travailler le vent à moudre le blé pour produire le pain dont les hommes ont besoin. « Accumuler » l’énergie du vent serait ici complètement dépourvu de sens car la fonction du moulin n’est pas de « dévoiler » le vent, de répondre à la question « qu’est-ce, en réalité, que le vent ? » : le vent est pris alors tel qu’il se présente, les ailes du moulin sont livrées « directement » à son souffle. Tout différent est le rapport au vent des éoliennes modernes : les pales ne sont pas livrées au souffle pour produire « directement » tel ou tel objet utile, mais pour convertir l’énergie cinétique du vent en énergie mécanique, puis en énergie électrique susceptible d’être accumulée, quantifiée, dévoilant ainsi ce que contient vraiment, ce qu’est vraiment, le phénomène naturel nommé « vent ».

Une objection pourrait venir à l’esprit du lecteur. La provocation, avons-nous dit, est une action censée révéler la vérité sur son objet au lieu de le transformer. Mettre en avant la provocation plutôt que la production, n’est-ce pas toutefois négliger ce qui apparaît à chacun, plus d’un demi-siècle après que Heidegger ait prononcé la conférence d’où notre texte est tiré, comme l’aspect le plus spectaculaire de la technique moderne, les transformations sans précédent qu’elle fait subir à la nature, transformations irréversibles qui vont jusqu’à la mettre en péril ? Loin de dévoiler ce qui est, dira-t-on, la technique le menace désormais de ne plus être. Notre époque, ajoutera-t-on, est peut-être l’époque de la technique, mais elle est également l’époque de l’opposition à la technique, de la lutte contre la dilapidation frénétique des ressources, l’époque où l’humanité prend enfin conscience qu’elle vit dans un monde fini. Mais que signifie justement cette prise de conscience, sinon la certitude que le monde ne garde en réserve rien de caché, rien de mystérieux, qu’il nous révèle l’intégralité de ses disponibilités, la totalité de ce sur quoi nous pouvons compter, et que cela seul doit déterminer notre comportement ? C’était autrefois en vertu de son caractère sacré, et parce que le sacré impose le respect, qu’il fallait défendre la nature contre les entreprises humaines ; c’est maintenant en vertu de son caractère intégralement calculable, et parce que le résultat de ce calcul doit limiter notre action. Comme n’importe quel conflit propre à une certaine époque, l’actuel conflit entre « productivistes » et adeptes de la « sobriété énergétique » n’est rendu possible que par un accord fondamental qui ne dépend ni des premiers ni des seconds et auquel ni les uns ni les autres ne sauraient se dérober, d’un accord antérieur à toute thèse, à toute opinion, parce qu’avant de formuler une thèse, d’émettre une opinion concernant ceci ou cela, il faut être éclairé sur ce que veut dire « être » ceci ou cela, il faut que soit dévoilé ce que Heidegger appelle « l’étant » : ce qui est, tout ce qui est, considéré dans son être. Notre époque n’est pas « technique » parce que nous serions unanimes à vouloir développer à l’infini l’exploitation des ressources naturelles, ni même parce cette volonté serait majoritaire ou dominante. Notre époque est technique parce qu’elle est le moment de l’histoire où l’étant se dévoile à tous, aux « pro » pour qu’ils soient « pro » mais aussi aux « anti » pour qu’ils soient « anti », comme une disponibilité calculable.

C’est cette notion d’époque qui donne son sens, quelques lignes plus loin, au mot « aujourd’hui » : « L’écorce terrestre se dévoile aujourd’hui comme bassin houiller, le sol comme entrepôt de minerais ». La nouveauté de cette phrase par rapport au paragraphe précédent tient à l’usage du verbe « dévoiler » à la forme pronominale : « se dévoiler ». Cet usage corrige l’impression trompeuse que pouvait laisser, au commencement du texte, la forme passive de l’expression « la nature est mise en demeure » : nous pensions alors qu’à cette passivité correspond une activité, celle de la technique, et que c’est par conséquent la technique qui, en provoquant la nature, la dévoile. Cette interprétation est d’autant plus tentante qu’elle s’accorde à ce qu’on estime communément, à l’idée que la technique est une activité humaine, qu’elle consiste en outils, machines, raffineries, barrages, centrales nucléaires, etc. qui sont autant de moyens utilisés par l’homme pour atteindre certaines fins. Selon cette conception, tout part de l’homme : c’est parce que l’homme barre les cours d’eau, fore les sols, transforme les minerais, c’est son activité qui dévoile la nature, la réduisant à n’être qu’une réserve quantifiable d’énergie. Mais rien, enseigne au contraire Heidegger, ne part véritablement de l’homme, tout part de l’étant : c’est parce que l’écorce terrestre « se dévoile » aujourd’hui comme bassin houiller, parce que le sol « se dévoile » comme entrepôt de minerais, c’est à ce dévoilement initial, antérieur à tout, que l’homme répond lorsqu’il met l’écorce terrestre en demeure de livrer toute l’énergie qu’elle entrepose.

Il faut partir, non de l’homme, mais de l’étant, pour saisir avec justesse la différence entre l’agriculture moderne et la façon dont le paysan d’autrefois cultive son champ. Partir de l’homme, ce serait estimer que si l’agriculture moderne « provoque la terre cultivable », ce que ne fait pas le paysan d’autrefois, c’est parce que ce dernier ne dispose que d’un outillage rudimentaire alors que l’agriculture moderne, grâce au progrès de la technique, est devenue « une industrie d’alimentation motorisée ». Mais c’est là prendre les choses à l’envers. Partons de l’étant et de son dévoilement. Si la terre cultivable est aujourd’hui provoquée, c’est précisément parce qu’elle se présente comme « cultivable », tenue d’avance de livrer tout ce qu’elle a dans le ventre. Quand l’étant se dévoile ainsi comme devant rendre des comptes, quand c’est cela que veut dire « être », l’homme ne répond évidemment pas à ce dévoilement par la confiance, mais par une inquisition soupçonneuse : il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il fournisse à cette inquisition les outils qu’elle exige. Semer le grain est au contraire, pour le paysan d’autrefois, un acte de confiance : il « confie la semence » à des « forces de croissance » qui lui échappent par principe. Ce qui mérite d’être appelé « technique » ici, c’est l’action consistant à protéger ce processus naturel, à « l’entourer » de « haies » et de « soins » : tel est, note Heidegger, le sens originel de « cultiver ». Le paysan d’autrefois « cultive », mais il n’a pas affaire à une terre « cultivable ». Le dévoilement auquel il participe avec sa technique, avec ses outils rudimentaires, n’est pas une provocation, c’est une production : il « veille » à ce que la semence « prospère ». C’est quand les champs apparaissent comme de la terre cultivable que les agriculteurs cessent précisément de cultiver : l’agriculture devient alors une industrie d’alimentation. Il n’y a là ni progrès, ni régression : l’agriculteur moderne répond aussi adéquatement à sa terre cultivable que le paysan d’autrefois à son champ tel qu’il lui « apparaît ».

Si la technique moderne met la nature en demeure de livrer son énergie, disait Heidegger au commencement du texte, c’est « pour » que cette énergie soit accumulée. Même en reconnaissant dans cette accumulation un trait spécifique de la modernité, même en admettant qu’elle soit bien devenue à notre époque, conformément à ce qu’indique le mot « pour », un objectif ou un but, on jugera peut-être qu’elle n’est certainement pas l’objectif ultime, la « fin » de la technique. Or la technique, ajoutera-t-on, est nécessairement ordonnée à des fins, son rôle étant de fournir les moyens susceptibles d’atteindre ces fins. Et cela vaut pour toute technique, qu’elle soit moderne ou non. Certes, l’énergie est aujourd’hui extraite « pour » être accumulée, mais elle est accumulée « pour » être un jour utilisée d’une façon ou d’une autre. En revanche, elle ne sera pas utilisée « pour » quoi que ce soit : le propre de la fin véritable, ce qui la fait reconnaître, c’est qu’elle n’est pas « pour » autre chose ; on l’appelle « fin » parce qu’elle met un terme à l’enchaînement des « pour ». Au même titre que la technique ancienne, la technique moderne trouve donc sa fin, conclura-t-on, lorsque des êtres humains se servent de ce qu’elle produit. Cela reviendrait à dire, non pas, comme auparavant, « tout part de l’homme », mais « tout aboutit à l’homme ». Il s’agit toutefois, estime Heidegger, de la même erreur, de la même méprise sur « le dévoilement qui régit la technique moderne ». Afin de prendre la juste mesure de ce dévoilement, lisons la dernière phrase du texte : « L’air est requis pour la fourniture d’azote, le sol pour celle de minerais, le minerai par exemple pour celle d’uranium, celui-ci pour celle d’énergie atomique, laquelle peut être libérée pour des fins de destruction ou pour une utilisation pacifique. » Certes, la répétition dans cette phrase du mot « pour » suggère bien un enchaînement de moyens et de fins, chaque fin devenant le moyen d’accéder à la fin suivante, jusqu’à ce que soit atteinte la véritable fin, celle qui n’est plus un moyen en vue d’autre chose. Nous sommes donc tentés de convertir la forme passive de cette phrase en forme active, nous sommes tentés de dire que « pour » atteindre leur fin ultime, qui peut être soit la destruction, soit l’utilisation pacifique, les hommes travaillent d’abord le sol « pour » en extraire le minerai, puis travaillent ce minerai « pour » en tirer l’uranium, puis travaillent cet uranium « pour » le transformer en énergie atomique, ce qui leur permet enfin de libérer cette énergie sous forme de bombe ou de courant électrique. Là est l’erreur. Si Heidegger décrit ici l’air, ou le sol, par la même formule passive, « être requis pour fournir », cette formule passive n’est pas pour lui l’envers d’une activité humaine : c’est la façon dont l’air, ou le sol, doit se dévoiler en tant qu’air ou en tant que sol. Et si Heidegger applique successivement la formule « être requis pour fournir » au sol, au minerai et à l’uranium, ce n’est pas pour exprimer sous une forme passive l’habileté avec laquelle les hommes agencent une série de moyens en visant leurs fins ultimes, c’est parce « qu’être requis pour fournir » est à notre époque le mode de dévoilement de ce qui est, de tout ce qui est, donc du sol, du minerai, de l’uranium et du reste. Même l’utilisation, par exemple l’utilisation de l’énergie atomique, obéit aujourd’hui à cette loi. L’indifférence nihiliste sur laquelle la phrase s’achève (soit la destruction de l’humanité, soit l’amélioration de son bien-être) montre que ce ne sont plus les besoins humains qui règlent l’usage de ce que la technique produit. Toute l’énergie libérée est désormais réquisitionnée, tenue de livrer tout ce qu’elle a dans le ventre à des hommes qui sont eux-mêmes réquisitionnés, tenus de s’en servir d’une façon ou d’une autre. Compris de cette façon, l’enchaînement des moyens n’a pas de terme, la succession des « pour » n’atteint jamais une fin ultime, quelque chose qui ne serait pas là « pour » autre chose. La technique moderne ne part pas de l’homme et ce n’est pas non plus à l’homme qu’elle aboutit.

 

          En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

               - Heidegger : Le souci

          Dans le chapitre « Conférences » :

               - Le principe de précaution

          Dans le chapitre « Explications de textes » :

               - Heidegger : La vérité

               - Heidegger : Le temps, critère ontologique

          Et dans le chapitre « Notions » :

               - L’Histoire

               - La Machine

               - Le Progrès

               - La Responsabilité

               - La Technique

 

BIBLIOGRAPHIE

                    Dominique JANICAUD, La puissance du rationnel, Paris, Éd. Gallimard, Coll. « Bibliothèque des Idées », 1985

 

 

 

 

 

 

Ajouter un commentaire

Anti-spam