POPPER ET LA PSYCHANALYSE

 

 

Rappelant, dans une conférence prononcée en 1953, ce qu’a été son travail en tant que philosophe des sciences, Popper caractérise ainsi son projet originel, conçu dès l’automne 1919 : « Je souhaitais, dit-il, distinguer la science de la pseudoscience, sachant pertinemment que la science se trompe souvent et qu’il arrive à la pseudoscience de tomber sur la vérité. [1] » Ainsi, dans l’expression « pseudoscience », l’élément pseudo n’implique pas, aux yeux de Popper, la fausseté de ce qui est proposé. Ce qui est pseudo, trompeur, c’est exclusivement la prétention à la scientificité : une pseudoscience est une théorie que ses partisans déclarent scientifique pour la raison précise qui fait qu’elle ne l’est pas, à savoir l’impressionnante masse de confirmations qu’elle reçoit. Elle nous trompe donc sur elle-même, mais elle ne nous trompe pas forcément sur le réel.

En conséquence, on devrait toujours pouvoir dissocier le contenu d’une pseudoscience, ce qu’elle est censée nous apprendre sur le monde, de sa « pseudoscientificité » proprement dite. Nous pouvons le faire dans le cas de l’astrologie, que Popper prend généralement comme exemple-type de pseudoscience. D’un côté, le contenu de l’astrologie, à savoir la thèse selon laquelle les planètes ont une influence sur les événements terrestres, thèse longtemps rejetée dans le passé, mais maintenant acceptée, note Popper[2]. D’un autre côté, ce qui fait de l’astrologie une pseudoscience, à savoir les procédés permettant aux astrologues de rendre leurs prophéties suffisamment vagues pour que tout événement puisse paraître les confirmer[3] : chaque confirmation exprimant simplement la possibilité d’interpréter n’importe quoi à la lumière d’une théorie quelconque, la tromperie consiste à présenter la nouvelle confirmation comme s’ajoutant aux confirmations antérieures pour former une sorte de preuve massive et indiscutable.

Certes, affirmer que les planètes exercent une influence sur les événements terrestres, c’est soutenir une proposition infalsifiable, donc non scientifique. Mais ce n’est pas pour cette raison que l’astrologie est une pseudoscience. Il faut en effet distinguer l’infalsifiabilité logique et l’infalsifiabilité méthodologique. Toute proposition affirmant une existence (par exemple l’existence d’une influence des planètes sur la vie terrestre, ou l’existence de petits morceaux de matière indivisibles, etc.) est logiquement infalsifiable puisqu’il est impossible de lui opposer une preuve empirique de non-existence. Cette infalsifiabilité logique caractérise en particulier les théories que Popper nomme « métaphysiques », et parmi elles celles qui ont inspiré et guidé la recherche scientifique en lui fournissant un « programme » : tel fut le cas de l’atomisme antique pour la physique atomique moderne, mais tel fut aussi le cas de l’astrologie antique pour la théorie newtonienne de l’attraction et la théorie lunaire des marées. Dans les deux cas, il a fallu transformer une théorie logiquement infalsifiable en une théorie méthodologiquement falsifiable, spécifier d’avance les conditions dans lesquelles un phénomène observable réfuterait la thèse des atomes ou celle de l’influence des planètes. Mais la transformation inverse peut également avoir lieu : ce  qui n’était infalsifiable que logiquement, ce à quoi rien ne pouvait arriver, sinon d’éventuelles confirmations, on peut le rendre méthodologiquement infalsifiable, le formuler de telle sorte que des confirmations effectives ne cessent d’affluer pour former une apparence de preuve : c’est en suivant cette voie que l’astrologie est devenue une pseudoscience. Le fait que son contenu ait pu être sollicité dans les deux directions montre bien que ce contenu n’est pas responsable de son caractère pseudoscientifique.

 

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Popper, on le sait, tient la psychanalyse freudienne pour une pseudoscience. Les « observations cliniques » sur lesquelles les analystes fondent leur revendication de scientificité n’ont pas plus de poids, déclare-t-il, que les confirmations quotidiennes des astrologues[4]. La psychanalyse n’en a pas moins à ses yeux « une importance considérable[5] » : la théorie freudienne des rêves, convient-il, est « une grande réussite[6] », contenant « au-delà de tout doute raisonnable une grande découverte » et donnant lieu à des analyses « fondamentalement correctes[7] », de même qu’est correcte « l’insistance de Freud sur l’influence formative des expériences sociales de la première enfance[8] ». Tout ceci semble suggérer la possibilité de dissocier, en psychanalyse comme en astrologie, le contenu informatif propre à la théorie et les procédés méthodologiques qui font qu’elle nous abuse sur son caractère scientifique.

De fait, certains textes paraissent aller en ce sens. Lisons par exemple le §18 de Realism and The Aim of Science. Popper y développe une critique de L’interprétation des rêves de Freud, en particulier de la thèse centrale de l’ouvrage, selon laquelle tous les rêves représentent des accomplissements de désirs : thèse falsifiable, contrairement à la thèse centrale de l’astrologie, thèse falsifiée même, puisqu’il existe des cauchemars, et qu’un cauchemar, de l’aveu de tous, ne représente manifestement pas un accomplissement de désir. Convenant de cela, Freud se propose de montrer que les rêves dont le « contenu manifeste » est cauchemardesque sont en réalité, quand on interroge leur « contenu latent », des accomplissements de désirs au même titre que les autres[9]. Or les textes indiquent, soutient Popper, non seulement que Freud n’a pas mené à bien cette entreprise, n’a jamais expliqué en quoi le cauchemar pouvait être la forme manifeste que prend un accomplissement de désir latent, mais surtout qu’il a purement et simplement abandonné un tel programme, en invoquant comme raison le fait que l’angoisse présente dans le cauchemar n’est pas un phénomène relevant du rêve lui-même, du mécanisme propre au rêve, mais une manifestation névrotique extérieure au rêve et qui ne lui est attachée que superficiellement, si bien que le théoricien du rêve peut se permettre de ne pas parler des cauchemars[10]. Aux yeux de Popper, cela revient en somme à déclarer qu’un rêve n’est vraiment un rêve que dans la mesure où il accomplit un désir, donc à présenter l’énoncé « le rêve est un accomplissement de désir », non comme une thèse sur le rêve, mais comme la définition même du rêve. Or une thèse, pouvant toujours être fausse, n’est acceptée que si on a des raisons de la croire vraie, tandis qu’une définition doit être acceptée par convention : l’argument de Freud est donc pour Popper un « stratagème conventionnaliste[11] ». En recourant à un tel stratagème, en rejetant ce qui aurait pu infirmer sa théorie sous prétexte que « cela ne relève pas du rêve », Freud pervertit d’avance les confirmations qu’il ne manquera pas d’obtenir : comme dans toute pseudoscience, c’est leur force apparente qui fera leur faiblesse.

Quel que soit son objet d’étude, n’importe quel théoricien peut recourir à un stratagème conventionnaliste s’il souhaite « immuniser » sa théorie contre d’éventuelles réfutations : cette arme méthodologique n’a pas de lien privilégié avec la psychanalyse. Le passage visé ici s’accorde donc avec la thèse générale d’une dissociation entre le contenu d’une pseudoscience et ce qui fait d’elle une pseudoscience. Mais il s’agit là d’une exception. Quand nous prenons en compte l’ensemble des textes de Freud critiqués par Popper, nous constatons que leur argumentation s’oppose à toute dissociation de ce genre. Ce que nous enseignent ces textes, c’est que si la psychanalyse est une pseudoscience, elle l’est en vertu de son contenu, de ses ressources propres, pour des raisons qui tiennent, non à un arsenal de procédés méthodologiques pouvant convenir aussi bien à d’autres théories, mais aux concepts spécifiques qui lui sont imposés, selon Freud, par la nature de son objet. Bref, si la psychanalyse est une pseudoscience, elle n’est pas une pseudoscience comme les autres.

 

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On peut montrer qu’il en est ainsi sans quitter le domaine évoqué précédemment, celui de la théorie du rêve comme accomplissement de désir, confrontée à l’objection que constituent les rêves représentant des événements manifestement indésirables. La riposte de Freud ne se limite pas, en effet, au stratagème conventionnaliste qui vient d’être décrit. Lorsque le rêveur est informé de ma théorie, explique-t-il, un rêve qui paraît « contraire au désir » est simplement un rêve accomplissant « le désir que j’aie tort[12] ». Remarquons d’emblée qu’une telle riposte convient tout à fait à une théorie dans laquelle un terme psychologique tel que « désir » est censé désigner, non un ensemble de phénomènes à expliquer, mais l’explication d’un ensemble de phénomènes. À la question « pourquoi ce rêve me donne-t-il tort ? », il est alors possible de répondre « parce que le rêveur désire me donner tort ». Expliquer X par le désir de X, c’est donner à X une explication qui lui est tout juste adaptée, et en même temps donner à cette explication le X qui la confirme exactement[13]. Cette circularité, ce jeu de miroir entre l’explicandum et l’explicans, permet à tout « psychologisme », et plus généralement à toute théorie prétendant dévoiler les motifs cachés des actions humaines, de faire illusion en accumulant facilement un nombre impressionnant de prétendues vérifications empiriques.

Ce qui est en jeu, toutefois, dans la riposte à l’objection des « rêves contraires au désir », ce sont les ressources propres à la psychanalyse, laquelle est bien davantage qu’un banal psychologisme. Freud ne s’en tient pas, en effet, à la simple explication par le désir de lui donner tort, mais demande aussitôt pourquoi le rêveur en question désire lui donner tort. Parce qu’il « me résiste[14] », répond-il, parce qu’il doit me résister. C’est toute l’armature conceptuelle de la théorie qui apparaît ici. Il n’y a pas de psychanalyse concevable sans résistance à la psychanalyse : l’effort pour mettre au jour les désirs refoulés, censurés, les désirs interdits de séjour dans la conscience, doit nécessairement susciter contre lui les forces travaillant au refoulement, à la censure, et il doit le faire d’autant plus qu’il s’approche de la vérité, trouvant alors dans son échec une preuve pertinente de sa réussite. « Votre désir de me donner tort me donne merveilleusement raison », voilà ce que Freud se sent en droit de répondre, non seulement aux rêveurs récalcitrants, mais à tous ses critiques. Alors que la stratégie ordinaire d’une pseudoscience est de faire en sorte qu’aucun fait concevable ne puisse apparaître comme une réfutation, la psychanalyse maintient au contraire toute la force hostile des objections qu’on lui adresse, mais elle retourne cette hostilité à son profit. Elle ne tente pas de désamorcer les contre-exemples pour qu’il ne reste que des confirmations, elle transforme les contre-exemples en confirmations d’ordre supérieur, et elle le fait en développant ses propres implications théoriques, sans avoir besoin de recourir à des artifices méthodologiques.

Si le rêve contraire au désir, dans la mesure où il accomplit le désir de donner tort à la psychanalyse, lui donne raison, c’est bien entendu ce que fait également, d’après Freud, le rêve conforme au désir. La théorie gagne donc à tous les coups, toujours vraie dans l’affirmation comme dans la négation : c’est une clef qui ouvre toutes les portes. Il est alors tentant de l’assimiler à ces tautologies que l’on présente par dérision sous forme de prédictions sans risque, du genre « cet après-midi, ou bien il pleuvra, ou bien il ne pleuvra pas ». Pour autant, chacun sent que l’énoncé précédent est toujours vrai parce qu’il ne dit rien, ne transmet aucune information, ni sur le temps qu’il fera, ni sur quoi que ce soit : sa vérité est parfaite parce qu’elle est seulement formelle. Il n’y a rien de tel, à en croire Freud, dans l’énoncé « ma théorie du rêve est vérifiée quand le rêve accomplit un désir, et elle est encore vérifiée quand il accomplit le contraire d’un désir ». À la différence de la fausse prédiction précédente, cet énoncé nous parle de quelque chose, de la chose même à laquelle la psychanalyse a affaire, il nous parle de l’inconscient, du « système Ics » dont l’une des propriétés, nous dit la Métapsychologie, est celle-ci : « Il n’y a dans ce système ni négation, ni doute, ni degré dans la certitude. [15] » L’inconscient ne dit jamais « non », il ne connaît que des affirmations, et des affirmations absolument certaines : c’est la censure qui introduit la négation et le doute. L’interprète des rêves se sent alors fondé à prendre chaque « non » pour le symptôme d’un « oui », chaque doute pour le symptôme d’une certitude, donc à estimer que sa théorie est vérifiée quand le désir est affirmé, et de nouveau vérifiée quand le désir est nié. Comment faire autrement, demande-t-il, si l’on souhaite explorer cet inconscient dont les produits caractéristiques sont « l’ambivalence des sentiments » et les « formations de compromis » ? Cette procédure qui permet à la psychanalyse d’être toujours confirmée quoi qu’il arrive, cette procédure que Popper dénonce en conséquence comme pseudoscientifique, c’est encore trop peu dire que de la juger indissociable du contenu de la théorie : elle est impérativement requise par cette dernière comme étant l’unique voie d’accès à son objet.

 

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Le contenu théorique qui conduit la psychanalyse à se comporter comme une pseudoscience justifie en outre la formulation par Freud d’une sorte de critère de ce qui mérite ou non d’être appelé « scientifique » en ce domaine. Il s’agit bien entendu, aux yeux de Popper, d’un critère trompeur, d’un critère pseudoscientifique de la science : le propre de la pseudoscience, rappelons-le, est de nous tromper, non sur ce dont elle parle, mais sur sa prétention scientifique. Dans sa critique de la psychanalyse, Popper n’a donc pas seulement affaire à Freud en tant que théoricien : il a également affaire à Freud en tant qu’épistémologue.

Pour comprendre ce qui mène à la formulation du critère en question, revenons sur la façon dont l’objection des rêves contraires au désir a été détournée au profit de la psychanalyse. En attribuant ces rêves au désir de contrarier l’analyste, Freud ouvrait lui-même la porte, remarque Popper, à une nouvelle objection : pourquoi ne pas attribuer les rêves « positifs », ceux dont l’interprétation révèle qu’ils accomplissent le désir refoulé du patient, au désir de complaire à l’analyste, de l’obliger en confirmant sa théorie ? Si nous dotons l’analyste d’une influence telle que certains patients inventeraient des rêves uniquement destinés à prendre le contrepied de ses attentes, nous devons admettre que d’autres pourraient également en inventer dans le seul but de combler au contraire cette attente. Il serait alors juste de dire que les rêves des uns et des autres accomplissent un désir, mais pas comme Freud l’entend, et en un sens qui ne permettrait pas d’étendre cette affirmation au-delà du cercle étroit des patients soumis au pouvoir de suggestion d’un analyste.

Retournant contre la psychanalyse son propre argument, cette nouvelle objection possède une force particulière qui n’a d’ailleurs pas échappé à Freud. La dernière des conférences prononcées en 1916 et rassemblées sous le titre Introduction à la psychanalyse est ainsi consacrée à l’examen de l’hypothèse selon laquelle « l’influence subie par le malade rend douteuse la valeur objective de nos constatations ». À propos de cette hypothèse, Freud avoue : « je dois convenir que, tout en portant à faux, elle ne peut cependant pas être repoussée comme absurde [16] ». Nous retrouvons la même riposte embarrassée, relativement cette fois au doute spécifique que suscite l’éventualité de « rêves d’obligeance » ou « de complaisance », dans un court article de 1923[17]. S’il est impossible de « repousser comme absurde » le doute en question, c’est que la complaisance de la majorité des patients envers leur analyste, spécialement dans les rêves, est un fait certain, et surtout un fait inévitable, relevant de ce que la psychanalyse appelle le « transfert ». D’où la question : qu’est-ce qui permet quand même à Freud de surmonter ce doute, qu’est-ce qui garantit en fin de compte, à ses yeux, la « valeur objective » de l’interprétation des rêves utilisés dans l’analyse, étant admis que la plupart d’entre eux sont imprégnés de complaisance ?

C’est ici qu’intervient le critère. Il en va de l’interprétation correcte, affirme Freud, comme de la solution d’un puzzle : chacun sait parfaitement, quand il est parvenu à disposer un grand nombre de pièces irrégulièrement découpées et inintelligibles par elles-mêmes de façon à former un ensemble sensé et dépourvu de lacune, qu’il a trouvé la solution et qu’il n’y en a pas d’autre. Par analogie, la complexité du problème qui se pose à l’analyste ne laisse subsister aucun doute sur la valeur objective de l’interprétation proposée, dès lors que cette dernière intègre également tous les éléments à interpréter dans un ensemble sensé et dépourvu de lacune. Toute l’analogie, on le voit, repose sur l’idée qu’un problème très complexe est tel qu’il interdit l’éventualité de plusieurs solutions alternatives : si une solution est trouvée qui corresponde à toutes données du problème, sans exception, alors c’est la seule et elle est « objectivement valable », même si certaines de ces données peuvent être soupçonnées de complaisance. Or il est clair que celui qui accepte cette idée doit rejeter la critique poppérienne des pseudosciences. Car l’argument majeur de cette critique est que l’accumulation des confirmations ne prouvera jamais rien, chacune de ces confirmations signifiant seulement la possibilité d’interpréter n’importe quel fait à la lumière d’une théorie quelconque. Cela revient à soutenir qu’il y aura « toujours d’autres théories capables de réussir le puzzle [18] ». Le prétendu critère proposé par Freud est donc pour Popper le critère pseudoscientifique par excellence : il témoigne du manque d’imagination de théoriciens qu’impressionne tellement la réussite de leur interprétation du réel qu’ils se persuadent qu’il n’y a « pas d’autre solution ».

Le critère freudien est-il pour autant une simple faute de méthode, étrangère au contenu de la théorie ? Ce n’est pas pour rien que celle-ci a été baptisée la « psychanalyse » : littéralement, l’analyse, la décomposition du psychisme en ses éléments. Or le propre d’un élément du psychisme est de prétendre avoir un sens, et de  devoir ce sens aux relations qu’il entretient avec d’autres éléments du psychisme. Un problème se pose forcément quand ces derniers manquent, quand la continuité du psychisme semble rompue et quand cette lacune fait apparaître comme incohérents certains phénomènes caractéristiques : actes manqués, rêves, conduites névrotiques. La solution consiste à maintenir le principe de la continuité psychique, à affirmer en conséquence que les éléments manquants relèvent encore du psychisme, mais d’un psychisme « inconscient », et à les interpoler de façon à ce que les phénomènes en question s’ordonnent dans un ensemble cohérent[19]. Solution non seulement théorique, mais thérapeutique : les réminiscences incompréhensibles dont souffre le névrosé disparaissent lorsque le texte intégral du livre de sa vie lui est restitué. C’est donc la réalité même à laquelle j’ai affaire, peut soutenir Freud, qui m’impose le modèle du puzzle à résoudre ; c’est elle également qui m’assure que la réussite du puzzle suffit à garantir la valeur objective de ce que j’avance.

 

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Circularité de l’explication, retournement de l’infirmation en confirmation, clef qui ouvre toutes les portes, critère du puzzle réussi : tous ces procédés, typiquement pseudoscientifiques aux yeux de Popper, sont bien mis en œuvre par Freud, mais justement pas comme de simples procédés : c’est la théorie analytique elle-même qui s’exprime à travers eux, c’est à elle, directement, qu’il faut les imputer. Nous pouvons donc être étonnés, non seulement de voir Popper porter régulièrement sur la psychanalyse des jugements positifs (« importance « considérable », « grande découverte », « analyses fondamentalement correctes », etc.), mais surtout de le voir porter ces jugements d’une façon qui semble suggérer la possibilité de séparer le bon grain de l’ivraie, de dissocier ce qui nous paraît pourtant indissociable. Nous pouvons être étonnés, également, de le voir affirmer le caractère en quelque sorte « récupérable » de la psychanalyse,  déclarer par exemple que beaucoup de ce qu’a dit Freud « peut très bien jouer un rôle, un jour, dans une science psychologique testable [20] », et qu’en attendant la théorie freudienne fournit déjà à cette science « un programme comparable à l’atomisme, au matérialisme, à la théorie électromagnétique de la matière ou à la théorie du champ de Faraday, qui toutes fournissent des programmes à la science physique [21] ». Certes, Popper tient des propos semblables sur d’autres pseudosciences, l’astrologie par exemple, mais les analyses précédentes nous incitent à juger peu pertinente la comparaison entre psychanalyse et astrologie.

Pour y voir plus clair, partons de ce que Popper mentionne explicitement comme un « point d’accord avec la psychanalyse [22] ». Il ne s’agit pas, loin de là, d’un point de détail : la façon dont Freud décrit les névroses est analogue, affirme-t-il, à la façon dont je décris moi-même la « pensée dogmatique » en tant qu’elle s’oppose à la « pensée critique ». Cette opposition relève de ce que Popper appelle sa « psychologie de la connaissance ». Un certain dogmatisme, convient-il, est certes naturel à l’être humain, une tendance spontanée à défendre la théorie qui lui apparaît d’emblée la plus séduisante pour expliquer ce qui l’entoure et ce qui lui arrive : sans un tel dogmatisme initial, la critique n’aurait rien sur quoi s’exercer. Popper parle de « pensée » ou « d’attitude » dogmatique pour désigner un dogmatisme différent, un dogmatisme figé, arrêté sur une ancienne vision du monde que la critique aurait dû modifier depuis longtemps, mais à laquelle l’individu s’accroche envers et contre tout, avec le sentiment que c’est pour lui une question de vie ou de mort. Est « critique » l’attitude confiante de l’homme prêt à abandonner ses théories en fonction de l’expérience, assuré que d’autres se présenteront pour les remplacer avantageusement. Est « dogmatique » l’attitude d’un homme qui tient à sa théorie comme à l’unique façon qu’il pourra trouver de mettre un peu d’ordre dans le monde et dans sa vie : sous peine de sombrer dans le chaos, il lui faut alors, non seulement maintenir cette théorie coûte que coûte, mais la protéger de tout risque d’évolution, donc la figer dans son état originel, ce qui fait qu’elle peut prendre l’aspect, avec le temps, d’un anachronisme aberrant. Cette ankylose d’une théorie est comparable à celle d’un membre que son possesseur refuserait d’utiliser par peur du danger qui pourrait en résulter : comparaison fondée, puisque les organes, comme les théories, sont destinés à résoudre des problèmes. Et de même que la crainte de se servir d’un membre trouve son origine dans un traumatisme subi antérieurement par ce membre, la crainte d’exposer sa théorie remonte au traumatisme qu’a dû infliger autrefois un désaveu jugé insupportable parce qu’il exerçait, sur « l’horizon d’attentes » de l’individu, « un effet comparable à celui d’une bombe [23] ».

Quand Popper parle de « point d’accord avec la psychanalyse », il ne veut certainement pas dire que les idées de Freud sur la névrose l’auraient incité à élargir sa propre perspective. Il entend plutôt souligner que les idées en question s’inscrivent dans cette perspective. La psychanalyse lui apparaît en fait comme une branche de sa « psychologie de la connaissance », la branche qui se consacrerait à l’étude de la pensée dogmatique dans ses formes extrêmes. Les manifestations les plus spectaculaires de cette pensée sont les phénomènes d’ankylose que la psychanalyse désigne sous le nom de « symptômes névrotiques ». Ses propriétés sont celles-là mêmes que la psychanalyse attribue à l’inconscient, au « système Ics » dont Freud nous dit qu’il « ignore la négation et le doute », ce qui n’a rien d’étonnant dès lors que son unique impératif est de se fermer à toute critique. Le névrosé interprète le monde en fonction d’un modèle qui remonte à un traumatisme subi durant la prime enfance. Aussi inadapté que soit ce modèle, c’est pour lui la seule alternative au chaos, si bien qu’il n’y renoncera pas, à moins qu’on lui en propose une interprétation si parfaite qu’elle puisse lui apparaître comme étant, elle, la véritable seule alternative au chaos. Nul ne tient davantage qu’un névrosé à ce que nous avons appelé le critère du puzzle réussi, à la solution qui s’impose comme la seule possible dès lors qu’elle fonctionne sans lacune.

Admettons donc avec Popper, que la psychanalyse soit une psychologie de la pensée dogmatique, une étude des procédés par lesquels cette pensée se ferme à la critique rationnelle. Nous devons alors convenir que les explications qu’elle en donne relèvent à leur tour de la pensée dogmatique. Voilà le point : si la psychanalyse est une pseudoscience, c’est parce qu’elle reproduit en quelque sorte le dogmatisme qui caractérise son objet, parce qu’elle le reflète dans sa façon de l’expliquer. Pourquoi ? Selon Popper, parce qu’elle reste, pour l’essentiel, une « psychologie » au mauvais sens du terme, parce qu’elle propose le plus souvent des explications en termes de désir ou de contre-désir (pulsion, refoulement, résistance, transfert, etc.). Nous l’avons vu : expliquer X par le désir de X, c’est redoubler dans son explication le phénomène qu’on prétend expliquer. La psychologie ne devient réellement explicative, soutient Popper, que si elle cesse de procéder ainsi, si elle se décide à traiter le désir, le refoulement ou le transfert, non comme l’explicans, mais comme l’explicandum. Elle pose alors la question de savoir, par exemple, pourquoi cet homme désire X, et elle répond en montrant que cet homme est dans une situation telle qu’il est rationnel de sa part de prendre X pour but, et que c’est également ce que nous envisagerions si nous étions « à sa place » (à sa place, non « dans sa peau ») : la véritable psychologie doit donc être, plutôt qu’une psychologie, une logique : ce que Popper appelle la « logique de la situation » ou « logique situationnelle ». C’est à cette condition qu’elle devient réellement scientifique, c’est-à-dire testable, falsifiable. Il est impossible de falsifier empiriquement une explication par le désir : s’il s’avère que l’objet présumé de ce désir n’est pas recherché, on dira que le désir existe, mais qu’il est refoulé. En revanche, il est toujours possible en principe de découvrir un fait prouvant qu’une situation est différente de ce nous pensions, et réfutant par conséquent l’explication situationnelle que nous avions proposée[24].

Prétendre que Freud n’a jamais soupçonné la possibilité d’explications situationnelles serait toutefois absurde. Elles abondent au contraire dans son œuvre, en particulier dans les textes qui portent sur l’origine des névroses. C’est ce que Popper lui-même affirme avec force dans un texte intitulé « La rationalité et le principe de rationalité », texte datant de 1967. « Freud, écrit Popper, explique une névrose comme une attitude adoptée dans l’enfance précoce parce qu’elle constituait la meilleure issue disponible pour échapper à une situation que l’enfant était incapable de comprendre et à laquelle il ne savait pas faire face.[25] »  Ce qui est avancé ici, ce n’est pas seulement que la psychanalyse fournit un exemple de logique situationnelle, c’est qu’elle en fournit un exemple éminent, à vrai dire le plus éclairant de tous. Car la façon suprême de tester le principe fondamental de cette logique, l’idée que les hommes agissent rationnellement compte tenu de la situation dans laquelle ils se trouvent, c’est bien de le mettre à l’épreuve sur le cas du névrosé, de l’homme fermé à la critique, donc à la rationalité. Face à un comportement qui paraît totalement irrationnel, la tentation est grande de renoncer à ce principe et d’incriminer une irrationalité foncière de l’individu. Résister à cette tentation est pour Popper une exigence méthodologique : c’est par méthode qu’il faut prendre la décision inverse, choisir de postuler la rationalité du névrosé et tenter de comprendre son comportement comme étant la solution la plus logique qu’il pouvait trouver compte tenu de sa situation telle qu’il la percevait. On peut fort bien se tromper en prenant ce genre de décision : rien ne prouve que les hommes soient toujours rationnels. La règle de méthode n’en est pas moins impérative, parce qu’elle fait le choix de la fécondité, parce que c’est en suivant cette voie qu’on a une chance d’apprendre quelque chose, d’enrichir la connaissance, et que cela seul vaut qu’on s’y intéresse. Dans la grande aventure de la science, Freud est donc bien, comme il en  avait la prétention, un « explorateur », un « conquistador »[26].

 

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Popper, nous l’avons dit, traite en apparence la psychanalyse comme il traite n’importe quelle pseudoscience, faisant la part des choses entre l’élément coupable de l’imposture et celui qu’on ne doit pas incriminer. Mais la psychanalyse n’est pas une pseudoscience comme les autres, et le principe du partage, dans son cas, est forcément différent. Il est hors de question, ici, de dissocier la théorie proprement dite des procédés méthodologiques qui lui assurent des confirmations aussi nombreuses qu’insignifiantes : c’est la théorie elle-même, en vertu de ses concepts propres, qui ne laisse à l’expérience d’autre possibilité que celle de la vérification. S’il y a lieu de tracer une ligne de partage, c’est donc à l’intérieur de cette théorie qu’il faut la faire passer. Une fois reconnu son véritable objet, à savoir la pensée dogmatique et ses effets sur le comportement humain, il devient clair que la psychanalyse relève de la pseudoscience quand elle reproduit elle-même ce dogmatisme, c’est-à-dire quand elle en donne une pseudo-explication psychologique en termes de désir. Telle est sa tendance dominante, à laquelle s’oppose toutefois la façon dont Freud rend compte d’une névrose en tentant de reconstituer la situation dont cette névrose a dû représenter, logiquement, la meilleure issue. Autant l’analyse des rêves est faite pour ne recevoir que des confirmations, autant cette conjecture sur l’origine des névroses fait le choix du risque, de l’ouverture à d’éventuels démentis de l’expérience. D’un point de vue poppérien, c’est donc entre les deux qu’il faut tracer la ligne.

 Lorsqu’il évoque la thèse centrale de l’astrologie, l’influence des planètes sur les événements terrestres, Popper note qu’indépendamment des procédés qui font de l’astrologie une pseudoscience, cette thèse a pu servir de programme de recherche et que Newton, dans sa théorie de la gravitation, lui a même donné un statut scientifique en la rendant testable. Or nous le voyons tenir des propos apparemment identiques sur la psychanalyse, affirmant d’une part qu’elle est appelée à jouer un grand rôle « dans une science psychologique testable », d’autre part qu’elle fournit à cette science « un programme comparable » à ceux que l’atomisme ou le matérialisme ont fournis à la physique. Mais ces deux jugements positifs ont maintenant un sens complètement différent. Ce qui deviendra testable un jour dans la psychanalyse, c’est ce qui ne l’est pas encore, autrement dit ce qui relève de l’explication vulgairement psychologique en termes de désir et de contre-désir. Ce que Freud exprime sur ce mode mérite d’être conservé en tant que description correcte des propriétés de la pensée dogmatique, mais n’accèdera au statut d’explication scientifique qu’en prenant une nouvelle forme, celle d’hypothèses de logique situationnelle. Ainsi, alors que pour l’astrologie et les autres pseudosciences c’est le « bon » côté du partage, celui du contenu théorique débarrassé des procédés pseudoscientifiques, que l’on juge digne d’être récupéré par la science, dans le cas de la psychanalyse cette récupération concerne plutôt le « mauvais » côté, à savoir la partie conceptuellement pseudoscientifique de la théorie.

Le second jugement positif, selon lequel la psychanalyse mérite d’inspirer un programme de recherche, est au contraire relatif à l’autre côté du partage, à cette exception que constitue le recours à la logique situationnelle pour expliquer les névroses. Le programme en question ne peut être alors que celui d’établir la rationalité des comportements les plus irrationnels en apparence : jusqu’où peut-on aller dans cette voie, jusqu’où peut-on maintenir le principe méthodologique qui enjoint de postuler la rationalité de l’être humain quand on explique pourquoi il agit comme il le fait ? La différence avec les autres pseudosciences est encore plus éclatante sur ce dernier point que sur les précédents : si l’astrologie a pu inspirer un programme de recherche, ce n’était certainement pas en vertu de ses principes de méthode, c’était à condition de les bannir. Le statut de la psychanalyse en tant que pseudoscience est donc unique de bout en bout.

 

En lien avec cette conférence, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  • Freud : La conscience lacunaire
  • Popper : L’erreur est humaine

Et dans le chapitre « Conférences » :

  • Le principe de transposition selon Karl Popper : logique et psychologie de l’induction
 

[1] Karl POPPER, Conjectures and Refutations, Londres, Routledge, 1978, p. 33.

[2] Voir op. cit., p. 38.

[3] Voir op. cit., p. 37.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Karl POPPER, Realism and the Aim of Science, Londres, Hutchinson, 1985, p. 172.

[7] Op. cit., p. 164.

[8] Karl POPPER, The Self and Its Brain (P1), Londres, Routledge, 1983, p. 110.

[9] Voir Sigmund FREUD, L’interprétation des rêves, trad. I. Meyerson, Paris, P.U.F., 1971, p. 124.

[10] Voir op. cit., p. 495.

[11] Realism and the Aim of Science, p. 168.

[12] L’interprétation des rêves, p. 143.

[13] Voir Karl POPPER, Objective Knowledge, Oxford University Press, 1979, p. 192.

[14] L’interprétation des rêves, p. 143.

[15] Sigmund FREUD, Métapsychologie, trad. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Paris, Gallimard, 1972, p. 96-97.

[16] Sigmund FREUD, Introduction à la psychanalyse, trad. S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1965, p. 429.

[17] Sigmund FREUD, « Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des rêves », dans Résultats, idées, problèmes, vol. 2, trad. J. Laplanche, Paris, P.U.F., 1985, p. 79-92.

[18] Realism and the Aim of Science, p. 172.

[19] Voir la Métapsychologie, p. 67

[20] Conjectures and Refutations, p. 37.

[21] Realism and the Aim of Science, p. 172.

[22] Conjectures and Refutations, p. 49.

[23] Objective Knowledge, p. 345.

[24] Voir sur ce point Karl POPPER, « La logique des sciences sociales », dans le volume De Vienne à Francfort, La querelle allemande des sciences sociales, Bruxelles, Éditions Complexe, 1979, p. 89.

[25] Karl POPPER, « La rationalité et le statut du principe de rationalité », dans Les fondements philosophiques des systèmes économiques, Textes de Jacques Rueff et Essais rédigés en son honneur, édité par Émile M. Classen, Paris, Payot, 1967, p. 142-150. La phrase citée se trouve p. 148.

[26] Voir sa lettre du 1er février 1900 à Wilhelm Fliess.

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