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ARISTOTE : LES FUTURS CONTINGENTS

 

De l’Interprétation, chap. 9

 

Traduction de J. Tricot, Vrin, 1994, p. 102-103

 

 

Que ce qui est soit, quand il est, et que ce qui n’est pas ne soit pas, quand il n’est pas, voilà qui est vraiment nécessaire. Mais cela ne veut pas dire que tout ce qui est doive nécessairement exister, et que tout ce qui n’est pas doive nécessairement ne pas exister ; car ce n’est pas la même chose de dire que tout être, quand il est, est nécessairement, et de dire, d’une manière absolue, qu’il est nécessairement. – C’est la même distinction qui s’applique aux propositions contradictoires. Chaque chose, nécessairement, est ou n’est pas, sera ou ne sera pas, et cependant si on envisage séparément ces alternatives, on ne peut pas dire laquelle des deux est nécessaire. Je prends un exemple. Nécessairement il y aura demain une bataille navale ou il n’y en aura pas ; mais il n’est pas nécessaire qu’il y ait demain une bataille navale, pas plus qu’il n’est nécessaire qu’il n’y en ait pas. Mais qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas demain une bataille navale, voilà qui est nécessaire. Et puisque les propositions sont vraies en tant qu’elles se conforment aux choses mêmes, il en résulte évidemment que si ces dernières se comportent d’une manière indéterminée et sont en puissance de contraires, il en sera nécessairement de même pour les propositions contradictoires correspondantes. C’est bien là ce qui se passe pour les êtres qui n’existent pas toujours ou qui ne sont pas toujours non existants. Il faut alors nécessairement que l’une des deux propositions contradictoires soit vraie et l’autre fausse, mais ce n’est pas forcément celle-ci plutôt que celle-là : en fait, c’est n’importe laquelle, et bien que l’une soit vraisemblablement plus vraie que l’autre, elle n’est pas pour le moment vraie ou fausse. Par suite, il n’est évidemment pas nécessaire que de deux propositions opposées entre elles comme l’affirmation et la négation, l’une soit vraie et l’autre fausse. En effet, ce n’est pas à la manière des choses qui existent que se comportent celles qui, n’existant pas encore, sont seulement en puissance d’être ou de ne pas être, mais c’est de la façon que nous venons d’expliquer.

 

 

À une question portant sur un événement futur plausible, par exemple, pour un grec de l’époque d’Aristote, « Y aura-t-il demain, oui ou non, une bataille navale ? » chacun sent qu’il est difficile de répondre de façon pertinente, et même impossible de répondre à coup sûr, sans risque d’erreur. Une réponse pertinente est toujours difficile parce qu’elle exige une connaissance approfondie de la situation. Et une réponse certaine est impossible parce que même la connaissance la plus approfondie laisse échapper des impondérables susceptibles de renverser la prévision. On peut seulement, au mieux, expliquer pourquoi telle branche de l’alternative paraît plus vraisemblable que l’autre.

Mais supposons maintenant que la question soit : « Est-il vrai que demain, ou bien il y aura une bataille navale, ou bien il n’y en aura pas ? » Toute difficulté s’évanouit aussitôt. Nul besoin, pour répondre, d’une connaissance approfondie de la situation, ni même d’une connaissance superficielle, ni d’ailleurs de quelque connaissance que ce soit. Il suffit de repérer le « ou bien », l’alternative intégrale du « l’un ou l’autre », bref il suffit de repérer la forme de cette proposition, pour affirmer sans hésitation qu’elle est vraie. Plus exactement, elle ne peut pas être fausse, puisque rien de ce qui arrivera, ni la bataille ni l’absence de bataille, ne saurait la démentir. Nous ne dirons donc pas seulement que cette proposition est vraie, nous dirons qu’elle ne peut pas ne pas être vraie, qu’elle est « nécessairement » vraie, bref nous dirons avec Aristote : « Nécessairement il y aura demain une bataille navale ou il n’y en aura pas ».

Est-ce à dire que si une bataille navale a lieu demain, c’est « nécessairement » qu’elle aura lieu, que déjà elle ne peut plus ne pas avoir lieu, que son existence future est écrite sur le livre du destin ? Est-ce à dire que si, à l’inverse, la bataille navale n’a pas lieu demain, c’est « nécessairement » qu’elle n’aura pas lieu, qu’il est déjà impossible qu’elle ait lieu, que son inexistence future est écrite sur le livre du destin ? Certes non, précise Aristote : « il n’est pas nécessaire qu’il y ait demain une bataille navale, pas plus qu’il n’est nécessaire qu’il n’y en ait pas ». Ce qui est nécessaire, c’est l’alternative « il y aura ou il n’y aura pas » : dès aujourd’hui, nous savons que demain nous verrons forcément l’un ou l’autre, car il n’y a pas de troisième possibilité. Mais cela ne signifie pas que chaque branche de l’alternative, prise à part, soit en rien nécessaire, inéluctable ou fatale. La bataille navale aura lieu si la volonté d’en découdre des amiraux s’impose, elle n’aura pas lieu si c’est au contraire un souci de paix qui l’emporte. Si elle a lieu, ce sera comme quelque chose qui aurait pu ne pas avoir lieu. Si elle n’a pas lieu, ce sera comme quelque chose qui aurait pu avoir lieu. L’éventuelle bataille navale de demain fait partie de ce qu’on appelle les « futurs contingents ».

Il est clair qu’Aristote n’insisterait pas autant sur la distinction à faire entre ce qui est nécessaire (l’un ou l’autre pris ensemble) et ce qui ne l’est pas (l’un ou l’autre pris séparément) s’il n’estimait que la confusion est tentante, et que certains y succombent. Le texte est précisément écrit pour dénoncer la trompeuse aisance avec laquelle notre esprit peut créer le fantasme d’une monstrueuse fatalité régissant tous les événements du monde, et cela sans se donner la moindre peine, sans avoir à s’informer sur quoi que ce soit, en exploitant uniquement le fait que toute proposition du type « il y aura ou il n’y aura pas » est nécessairement vraie : aisance paresseuse dans son origine, et encore plus paresseuse dans son résultat, puisqu’elle nous condamne à l’inaction sous prétexte que l’avenir serait déjà écrit.

Pour conjurer ce fatalisme paresseux, pour retrouver l’idée que le futur dépend de nous, Aristote ne doit pas seulement établir que la nécessité de l’alternative (bataille ou pas bataille) n’implique pas la nécessité de chacune des branches de l’alternative (soit de la bataille, soit de son absence). Il resterait en effet possible d’admettre cette non-implication tout en continuant à prétendre, pour telle ou telle raison, que l’événement arrivera nécessairement. Aristote doit donc établir que la nécessité de l’alternative prouve au contraire la contingence de l’événement futur.

Mais comment comprendre que cette preuve de contingence ait pu être prise pour une preuve de nécessité ? Un vrai philosophe ne saurait se borner à dénoncer l’erreur sans tenter d’expliquer ce qui l’a rendue plausible. C’est dans cette perspective que nous devons aborder les premières lignes du texte : « Que ce qui est soit, quand il est, et que ce qui n’est pas ne soit pas, quand il n’est pas, voilà, convient Aristote, qui est vraiment nécessaire ». Il est donc vrai, en un sens très particulier, que tout ce qui arrive est « nécessaire ». Au moment où une chose se produit, et tant qu’elle continue d’être, il est impossible, en vertu du principe de non-contradiction, qu’elle ne soit pas : il est alors nécessaire qu’elle soit pendant le temps où elle est, de même qu’il est nécessaire qu’elle ne soit pas pendant le temps où elle n’est pas. Supposons maintenant que l’on confonde, sous prétexte que le même mot est utilisé, cette nécessité relative, assortie d’une condition de temps, avec la nécessité inconditionnelle ou absolue de ce qui ne peut pas ne pas être : on en déduira, à tort, que « tout ce qui est » doit « nécessairement exister », et on soutiendra le fatalisme. Or « ce n’est pas la même chose, insiste Aristote, de dire que tout être, quand il est, est nécessairement, et de dire, d’une manière absolue, qu’il est nécessairement ».

En affirmant, dans la phrase suivante, que « la même distinction … s’applique aux propositions contradictoires », Aristote suggère que ceux qui confondent nécessité inconditionnelle et nécessité conditionnelle sont également ceux qui, sous prétexte que « nécessairement il y aura demain une bataille navale ou il n’y en aura pas », concluent qu’il est nécessaire qu’elle ait lieu demain ou qu’il est nécessaire que demain elle n’ait pas lieu. C’est en effet « d’une manière absolue » que l’alternative est nécessaire, ce qui fait qu’on peut l’énoncer indifféremment au présent ou au futur : « Chaque chose, nécessairement, est ou n’est pas, sera ou ne sera pas », cette proposition est toujours vraie. En revanche, chacune des deux branches de l’alternative, envisagée « séparément », ne pourra être dite « nécessaire » qu’à la condition qu’elle se produise, et au moment où elle se produira. Pour l’instant, donc, « on ne peut pas dire laquelle des deux est nécessaire ». Nous pouvons nous affranchir de toute condition de temps pour affirmer dès aujourd’hui, en toute certitude, que nécessairement, demain, il y aura ou il n’y aura pas une bataille navale, mais nous n’avons pas le droit de le faire pour prétendre que la future bataille navale, ou son absence, serait « déjà » nécessaire.

On est tenté de penser que la démonstration devrait s’arrêter là, avec l’« exemple » de la bataille navale. Tel n’est pas le cas : Aristote a bien dénoncé la faute de raisonnement qui permet à certains de conclure à la nécessité des événements futurs, il n’a pas encore prouvé que ces événements sont contingents. La réponse à une objection implicite va lui en donner l’occasion. Il est bel et bien nécessaire, pourrait dire en effet le fataliste, que sur « deux propositions contradictoires », « l’une … soit vraie et l’autre fausse ». Et cette nécessité est absolue, affranchie de toute condition de temps : entre les deux propositions « une bataille navale aura lieu demain » et « une bataille navale n’aura pas lieu demain », l’une des deux est donc déjà vraie, déjà écrite, peu importe que nous ignorions laquelle.

Aux yeux d’Aristote, ceux qui argumentent ainsi montrent une nouvelle fois leur incapacité de distinguer entre la nécessité absolue, inconditionnelle, de l’alternative, et la nécessité seulement conditionnelle de chacun de ses membres. Ce qui est inconditionnel, c’est que deux propositions contradictoires ne peuvent pas être vraies toutes les deux, ni fausses toutes les deux, qu’il faut donc que l’une soit vraie et l’autre fausse. Mais « ce n’est pas forcément celle-ci plutôt que celle-là ». Il suffit, pour le comprendre, de revenir à la définition de la vérité : « les propositions sont vraies en tant qu’elles se conforment aux choses mêmes ». Le cas le plus flagrant de cette « conformité » est évidemment la stricte adéquation entre un fait et la proposition qui le décrit : la proposition « une bataille navale aura lieu tel jour » sera vraie, ou fausse, si la bataille a lieu, ou n’a pas lieu, au jour dit. Mais la veille de ce jour, à un moment où l’événement n’a pas encore eu lieu, qu’en est-il de la vérité ou de la fausseté de cette proposition ? Cela dépend également de sa « conformité à la chose même », en l’occurrence de sa conformité à une chose qui « se comporte d’une manière indéterminée » parce qu’elle est « en puissance de contraires », « en puissance d’être ou de ne pas être ». L’alternative des deux propositions contradictoires est bien ce qui « correspond », dans l’ordre du discours, au statut ontologique particulier des « êtres qui n’existent pas toujours ou qui ne sont pas toujours non existants ». Comme la réalité elle-même, hésitant entre bataille et absence de bataille jusqu’à ce qu’enfin l’une soit et l’autre non, aucune des deux propositions n’est « pour le moment vraie ou fausse », même si l’une est « vraisemblablement plus vraie que l’autre », selon que se manifeste une propension plus grande à se battre ou à refuser le combat.

Tout ce qui est « en puissance de contraires » constitue un certain domaine de l’être, le domaine dans lequel, par principe, ce qui se produit aurait pu ne pas se produire. C’est donc le domaine de la contingence. En dehors de ce domaine, à propos de ce qui « existe toujours », ou de ce qui est « toujours non existant », la forme « il y aura ou il n’y aura pas » n’a aucun sens : cette forme alternative est requise exclusivement pour parler de ce qui est en puissance de contraires, autrement dit de ce qui est contingent. En conséquence, de ce que « nécessairement il y aura ou il n’y aura pas demain » tel événement, il est absurde de vouloir conclure à sa fatalité. Ce que prouve la nécessité de l’alternative, c’est la contingence des événements futurs.

 

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  • Aristote : la fatigue d’être

Dans le chapitre « Conférences » :

  • La métaphysique d’Aristote

Et dans le chapitre « Notions » :

  • La Contingence
  • Le Possible
  • La Probabilité
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