ALAIN : IDÉE GÉNÉRALE, IDÉE UNIVERSELLE

 

Éléments de philosophie, Livre II, chapitre 6

 

Gallimard, 1941, pp. 110 – 111

 

 

Disons donc que ce n’est point parce qu’une idée est très générale qu’elle est universelle. L’idée sauvage de « Mana », qui désigne une puissance invisible cachée dans tout visible, ou quelque chose comme cela, est aussi générale qu’une idée peut l’être ; mais la critique ne l’a pas encore reçue comme universelle ; entendez que nous n’apercevons pas de chemin assuré pour la comprendre. Mais l’idée de cercle, qui ne convient pas à tous les objets, convient au contraire à tous les esprits, entendez qu’il y a des chemins pour amener n’importe quel être pensant à former cette idée correctement ; elle doit donc être dite universelle. Les techniciens considèrent le plus souvent les idées comme générales ; ce sont alors des formules d’action qui sont bonnes aussi pour ceux qui ne les comprennent pas ; par exemple une table de mortalité peut être utilisée par un homme qui ne serait nullement capable de l’établir ; une table de logarithme de même. Mais il est clair que les idées prises ainsi ne sont plus des idées à proprement parler. L’idée véritable, dans ces cas-là, c’est la théorie démontrable, et qui s’impose à tout esprit convenablement préparé ; ce n’est point parce qu’elle est générale qu’elle est idée, mais bien parce qu’elle est universelle. Quand il n’y aurait qu’un objet circulaire dans l’expérience humaine, le cercle et le nombre Pi n’en seraient pas moins des idées universelles. Et du reste il n’y a point d’objet circulaire, à parler rigoureusement. Le cercle est un moyen parmi d’autres, qui permet d’approcher des formes réelles et de les déterminer de mieux en mieux. Peut-être pourrait-on dire qu’aucune idée n’est réellement générale, sinon pour l’usage et la commodité, mais que toute idée est toujours pensée comme universelle.

 

 

Ce texte fait bien plus qu’exposer une thèse : il la transforme dans l’effort même pour la penser. Nous pouvons mesurer cette transformation en confrontant directement la première et la dernière phrase. Celui qui écrit, pour commencer, que « ce n’est point parce qu’une idée est très générale qu’elle est universelle » semble admettre que ces deux adjectifs, « générale » et « universelle », sont dignes l’un et l’autre de qualifier une idée, et de la qualifier de façon pertinente : une idée, croyons-nous comprendre alors, peut être générale ou ne pas l’être, comme elle peut être universelle ou non. Or nous découvrons pour finir « qu’aucune idée n’est réellement générale, sinon pour l’usage et la commodité », ce qui réduit à presque rien la pertinence du premier adjectif, et que « toute idée est toujours pensée comme universelle », ce qui bouleverse complètement la pertinence que nous accordions au second. 

Entre ce commencement et cette fin, nul changement d’avis, nulle découverte extérieure, rien d’autre que le progrès de la réflexion : la dernière phrase n’est au fond que la première, mieux pensée.

Revenons sur la forme initiale de la thèse. Une idée universelle, déclare Alain, ce n’est pas une idée très générale, une idée qui serait tellement générale qu’au lieu de représenter ce qu’ont en commun tous les êtres d’un même genre, elle représenterait ce que tous les genres ont en commun. Les deux adjectifs, « générale » et « universelle », ne peuvent être mis sur le même plan, ils relèvent de deux dimensions distinctes, incommensurables, de l’idée : sa dimension représentative, et sa dimension intellectuelle. On parle de généralité à propos de la première de ces dimensions, quand on envisage l’idée relativement à ses « objets » : elle est alors d’autant plus générale qu’elle « convient » à beaucoup d’objets, en représentant ce qu’ils ont en commun. Mais on parle d’universalité à propos de la seconde dimension de l’idée, quand on l’envisage relativement à l’« esprit » qui la « forme » : elle est alors universelle si la règle de sa formation est communicable, autrement dit si cette idée « convient à tous les esprits ». Que ces deux dimensions de l’idée soient indépendantes l’une de l’autre, c’est ce que montre, d’un côté, l’exemple de l’idée de cercle, dont la règle de formation est accessible à tout esprit alors que cette idée ne convient évidemment pas à tous les objets, de l’autre l’exemple de l’idée polynésienne de « Mana », idée « aussi générale qu’une idée peut l’être », mais dont la règle de formation est si peu communicable que nous devons, après avoir tenté de la définir, ajouter les mots : « ou quelque chose comme cela ».

Telle est donc, dans sa forme initiale, la thèse du texte. Pourquoi ne serait-ce pas sa forme définitive ? Que l’idée paraisse bidimensionnelle, tenant d’un côté à l’esprit qui la forme, de l’autre aux objets qu’elle représente, qu’elle puisse être nommée « universelle » du premier point de vue, « générale » du second, cela paraît incontestable, et ne sera d’ailleurs pas contesté dans la suite du texte. Encore faut-il penser correctement cette double dimension. Appartient-elle à la nature de l’idée ? Est-ce pour être une idée que l’idée doit tendre à la fois vers l’universalité spirituelle et la généralité représentative ? La réponse d’Alain est catégorique, et négative : « ce n’est point parce qu’elle est générale qu’elle est idée, mais bien parce qu’elle est universelle ». Des deux dimensions que les premières lignes du texte nous invitent à distinguer, une seule est essentielle, celle que nous avons nommée « intellectuelle » : elle seule est requise pour que l’idée soit une idée. L’autre, la dimension dite « représentative », est accidentelle.

Pour le comprendre, voyons comment l’exemple de l’idée de cercle est travaillé par Alain. Dans sa première formulation, cet exemple suggère encore que les deux dimensions d’une idée pourraient être d’égale dignité. L’idée de cercle nous est en effet présentée comme universelle par sa définition géométrique, qui la rend accessible, sinon à tous les esprits en fait, du moins à tout esprit en droit, et en même temps comme assez générale pour convenir à un certain genre d’objets, ceux qui ont en commun d’être circulaires. En vertu de l’indépendance mutuelle des deux dimensions, Alain note toutefois que cette généralité pourrait disparaître sans que l’universalité en soit affectée : « Quand il n’y aurait qu’un objet circulaire dans l’expérience humaine, le cercle et le nombre Pi n’en seraient pas moins des idées universelles ». Mais cela ne suffit pas. Supprimer par hypothèse tous les objets circulaires sauf un, c’est laisser subsister l’illusion selon laquelle l’idée de cercle « convient » à cet unique objet parce qu’elle le représente, parce qu’elle en fournit une sorte d’équivalent mental. Pour comprendre ce qui est essentiel à l’idée de cercle, il ne faut pas seulement faire abstraction de sa généralité, il faut faire abstraction de sa prétendue fonction représentative, en prenant en compte une nouvelle suppression, qui n’est plus, cette fois, imaginaire, mais bien réelle : « Et du reste il n’y a point d’objet circulaire, à parler rigoureusement ». Voilà le point : ce qui prouve que nos idées ne sont pas faites pour représenter des objets, c’est que les objets qu’elles devraient représenter n’existent pas. Il n’existe que des objets imparfaitement circulaires, d’une imperfection rendue visible, précisément, par leur confrontation avec l’idée de cercle. Et c’est en cela seulement qu’une idée peut « convenir » à ses objets : comme une norme faisant apparaître ce qui, dans l’objet, s’écarte de la norme, le dénonçant, et permettant de le penser par approximation. « Le cercle » est alors, dit Alain, « un moyen parmi d’autres, qui permet d’approcher des formes réelles et de les déterminer de mieux en mieux ». Loin de viser le « général », loin de gommer les aspérités individuelles pour ne retenir que ce qui est commun, les idées doivent au contraire nous aider à appréhender chaque objet dans sa singularité. Car notre objectif est de penser ce qui est, non de dissoudre l’être dans la pensée.

Mais pourquoi les idées paraissent-elles générales si leur fonction n’est pas de représenter la généralité ? Elles ne sont générales que « pour l’usage et la commodité », répond Alain. Il importe de conserver ces deux termes, de ne pas s’en tenir au seul mot « usage », ce qui conduirait à opposer superficiellement une fonction pratique de l’idée générale et une fonction théorique, contemplative, de l’idée universelle. Car en réalité l’idée universelle, c’est-à-dire l’idée dans sa vraie nature, se définit également, aux yeux d’Alain, par son usage : l’idée de cercle est bel et bien un outil pour « approcher des formes réelles ». Penser, c’est agir. Ce qui oriente l’idée vers la généralité, ce n’est pas seulement qu’on l’utilise, c’est qu’on l’utilise par « commodité », pour aller plus vite en ne prenant pas la peine, donc le temps, de penser. Pour le statisticien qui établit une « table de mortalité », cette dernière est une idée universelle, formée selon des règles communicables, une norme permettant de mieux approcher, grâce à un ensemble de moyennes, la réalité singulière, échappant à toute moyenne, des décès qui frappent les individus d’une génération donnée. Mais pour l’assureur qui la consulte au moment de fixer ses tarifs, la même table ne vaut précisément que par ses moyennes, qui la rendent vraie dans la plupart des cas, vraie « en général » : loin de l’aider à cerner la singularité des décès, elle lui fournit la possibilité d’en faire abstraction, donc de ne pas y penser. Ce sont « les techniciens », précise Alain, qui « considèrent le plus souvent les idées comme générales », comme des « formules d’action » pouvant servir même à « ceux qui ne les comprennent pas », puisque leur rôle est de les dispenser de penser. Paradoxalement, les idées qui permettent au technicien d’agir sont des idées qui n’agissent pas, qui n’agissent plus : ce sont des formules toutes faites qu’il garde avec confiance, assuré qu’elles le mèneront généralement à la réussite. Les idées sont d’autant plus actives qu’elles sont tournées, au contraire, vers la contemplation, la perception du monde tel qu’il est : elles ne sont vraies, alors, que dans leur usage, au moment de cet usage. Mais ce n’est pas le technicien, c’est le savant qui les considère de cette façon.

Nous pouvons comprendre maintenant la dernière phrase du texte. D’une part, « toute idée est toujours pensée comme universelle » : si elle ne l’est pas, ce n’est pas du tout une idée, du moins « pas encore », comme dans le cas du « Mana ». « Idée non universelle » est une contradiction dans les termes. D’autre part, « aucune idée n’est réellement générale », destinée par nature à représenter le genre, « sinon pour l’usage et la commodité », autrement dit pour une raison étrangère à son essence d’idée. Cette conclusion nous donne en quelque sorte la véritable « idée » de l’idée. Au commencement du texte, nous n’avions encore qu’une idée générale de l’idée. Nous remarquions que toutes les idées, abstraction faite de leurs différences individuelles, ont en commun d’être bidimensionnelles, tournées à la fois vers les esprits pour leur fournir une règle, vers les objets pour les représenter. Ce n’était là qu’une conception de technicien, une formule d’action commode. Il a fallu former l’idée universelle de l’idée, trouver le « chemin » permettant à « n’importe quel être pensant » de comprendre ce qui fait qu’une idée – l’idée de cercle par exemple – est une idée. Le texte d’Alain ne fait rien d’autre que tracer ce chemin. Il  met en œuvre son propre contenu et fournit la preuve de ce qu’il dit par la façon dont il le dit.

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