COMTE : LE POSITIVISME N’EST PAS UN EMPIRISME

DISCOURS SUR L’ESPRIT POSITIF

Première partie, chapitre I, § 15

Éditions Vrin, 1987, p. 23-25

 

 

Depuis que la subordination constante de l’imagination à l’observation a été unanimement reconnue comme la première condition fondamentale de toute saine spéculation scientifique, une vicieuse interprétation a souvent conduit à abuser beaucoup de ce grand principe logique, pour faire dégénérer la science réelle en une sorte de stérile accumulation de faits incohérents, qui ne pourrait offrir d’autre mérite essentiel que celui de l’exactitude partielle. Il importe donc de bien sentir que le véritable esprit positif n’est pas moins éloigné, au fond, de l’empirisme que du mysticisme ; c’est entre ces deux aberrations, également funestes, qu’il doit toujours cheminer ; le besoin d’une telle réserve continue, aussi difficile qu’importante, suffirait d’ailleurs pour vérifier, conformément à nos explications initiales, combien la vraie positivité doit être mûrement préparée, de manière à ne pouvoir nullement convenir à l’état naissant de l’humanité. C’est dans les lois des phénomènes que consiste réellement la science, à laquelle les faits proprement dits, quelque exacts et nombreux qu’ils puissent être, ne fournissent jamais que d’indispensables matériaux. Or, en considérant la destination constante de ces lois, on peut dire, sans aucune exagération, que la véritable science, bien loin d’être formée de simples observations, tend toujours à dispenser, autant que possible, de l’exploration directe, en y substituant cette prévision rationnelle, qui constitue, à tous égards, le principal caractère de l’esprit positif, comme l’ensemble des études astronomiques nous le fera clairement sentir. Une telle prévision, suite nécessaire des relations constantes découvertes entre les phénomènes, ne permettra jamais de confondre la science réelle avec cette vaine érudition qui accumule machinalement des faits sans aspirer à les déduire les uns des autres. Ce grand attribut de toutes nos saines spéculations n’importe pas moins à leur utilité effective qu’à leur propre dignité ; car, l’exploration directe des phénomènes accomplis ne pourrait suffire à nous permettre d’en modifier l’accomplissement, si elle ne nous conduisait pas à le prévoir convenablement. Ainsi, le véritable esprit positif consiste surtout à voir pour prévoir, à étudier ce qui est afin d’en conclure ce qui sera, d’après le dogme général de l’invariabilité des lois naturelles.

 

Dans un ouvrage consacré, d’après son titre, à « l’esprit positif », il « importe » certainement de distinguer « le véritable esprit positif » de ce qui n’est pas lui, mais pourrait être confondu à tort avec lui. Il est certes peu probable que quelqu’un confonde le positivisme avec du « mysticisme », mais le risque est en revanche bien plus grand en ce qui concerne « l’empirisme ». En effet, si, avec Auguste Comte, on nomme « empirisme » la théorie selon laquelle la science est une « accumulation de faits », il est permis de se demander si une telle conception de la science ne doit pas être également celle du positivisme, si elle ne résulte pas de la définition même de l’esprit positif.

Cette définition, Comte la rappelle dès les premiers mots du texte : l’esprit positif est caractérisé par « la subordination constante de l’imagination à l’observation ». Or il ne semble pas absurde d’estimer que si les scientifiques appliquent à la lettre ce principe de subordination, s’ils refusent à leur imagination le droit de s’émanciper de la stricte observation des phénomènes pour spéculer sur leurs causes cachées, il ne leur restera plus comme ambition que celle de récolter des faits, et de les accumuler. Cela ne semble pas absurde, mais c’est pourtant, prétend Comte, une « vicieuse interprétation », qui conduit à « abuser » du principe en question. Le strict énoncé « subordination de l’imagination à l’observation » ne suffit donc pas pour définir le véritable esprit positif : encore faut-il interpréter correctement cet énoncé, afin de garantir un usage juste du principe qu’il formule.

Cette interprétation correcte, non vicieuse, elle nous est donnée quelques lignes plus loin : « C’est dans les lois des phénomènes, écrit Comte, que consiste réellement la science ». La science consiste dans les lois, non dans les causes : voilà ce que veut dire exactement le principe « subordination de l’imagination à l’observation ». Spéculer sur les causes cachées des phénomènes, c’est faire de l’imagination le guide de la recherche. En revanche, le scientifique qui énonce une loi, autrement dit une relation constante entre plusieurs phénomènes, énonce quelque chose qui s’observe. Certes, il énonce davantage que ce qu’il peut observer en affirmant que la loi est partout et toujours vraie : il suppose que la relation pourrait être observée dans les cas où elle ne l’est pas effectivement. C’est sur ce point seulement qu’intervient l’imagination, pour combler les lacunes de l’observation à laquelle elle est subordonnée.

Nous comprenons maintenant en quoi consiste l’interprétation vicieuse du principe de l’esprit positif. Au lieu de déduire de ce principe que « la science consiste, non dans les causes, mais dans les lois », certains croient pouvoir en déduire que « la science consiste, non dans les causes, mais dans les faits », entendant par-là, non pas ces faits généraux que sont les lois, mais des faits particuliers, des faits sans cause ni loi, dissociés « les uns des autres », des faits « incohérents » qu’il est seulement possible d’accumuler. Alors que le positivisme, en substituant la loi à la cause, prétend substituer un mode d’explication à un autre, une explication claire et fondée à une explication confuse et gratuite, cette interprétation vicieuse et abusive implique le renoncement à toute explication. Contre une telle dérive empiriste, Comte doit alors établir que « la science consiste, non dans les faits, mais dans les lois » : tel est l’objet de notre texte.

Un philosophe digne de ce nom ne saurait toutefois se borner à dénoncer une erreur. Il doit en rendre compte, montrer ce qui l’a rendue possible, ce qui a pu tromper les esprits à ce sujet. Fondée sur l’interprétation vicieuse d’un principe légitime, l’erreur incriminée dans notre texte ne pouvait pas apparaître avant que ce principe soit « unanimement reconnu comme la première condition fondamentale de toute saine spéculation scientifique ». Or cette reconnaissance unanime a bien un « avant, » comme en témoigne la fameuse « loi des trois états » : avant d’atteindre l’état positif qui est maintenant le sien dans la plupart des sciences, l’esprit a dû passer par un état « théologique », puis par un état « métaphysique ». Comte fait allusion à cette loi quand il souligne que « la vraie positivité doit être mûrement préparée ». Imaginons en effet que l’humanité ait dès sa naissance voulu subordonner l’imagination à l’observation. Sans œillères, dépourvue des absurdes préjugés qui ont guidé nos ancêtres dans leur exploration du monde, des folles illusions qui leur ont rendu les choses plus ou moins intéressantes et leur ont permis d’organiser une représentation, certes fausse, mais systématique et cohérente, de la réalité, cette humanité n’aurait rien trouvé en elle qui l’incite à observer ceci plus que cela et ne serait jamais sortie de sa torpeur. Être positiviste, ce n’est pas seulement prôner l’esprit positif, c’est comprendre que l’esprit positif ne pouvait « nullement convenir à l’état naissant de l’humanité ». C’est donc comprendre la dette historique de l’état positif à l’égard de l’état théologique et de l’état métaphysique. Si l’humanité peut maintenant subordonner l’imagination à l’observation, c’est parce que pendant des siècles l’application du principe contraire lui a permis de rassembler, de façon ordonnée, les faits qui vont servir « d’indispensables matériaux » à la recherche des lois. Ceux qui méconnaissent cette dette, ceux qui prennent l’état positif, non comme la fin d’une histoire, mais comme son commencement, sont alors condamnés à interpréter de travers le principe du positivisme, à voir en lui une invitation à ne rechercher que « l’exactitude partielle » de chaque fait isolé. Telle est la source de l’erreur : l’empirisme est un positivisme sans conscience historique.

L’interprétation vicieuse du principe de l’esprit positif n’est pas seulement une erreur qu’il importe de dénoncer et d’expliquer. Cette erreur philosophique est susceptible de produire dans la science deux conséquences désastreuses. En premier lieu, elle risque de « faire dégénérer la science réelle », qui perdrait sa « dignité » pour être ravalée au rang d’une « vaine érudition ». Si l’érudition est dite « vaine » ici, ce n’est pas seulement parce qu’elle accumule sans discernement, « machinalement », de façon « stérile ». C’est surtout parce qu’elle ne peut accumuler que des faits déjà observés, alors que la connaissance des lois, c’est-à-dire la « véritable science », permet de « prévoir » ceux qui ne l’ont pas encore été. Voilà le point crucial. Si nous admettons « le dogme général de l’invariabilité des lois naturelles », autrement dit si nous admettons que les lois formulées par la science sont bien des lois (car une loi « non invariable » n’en serait pas une), nous pouvons alors, connaissant à la fois une de ces lois et un fait passé ou présent, prévoir avec certitude un autre fait qui n’a pas encore eu lieu. Cette prévision étend l’observation au-delà de « l’exploration directe », elle nous rend capables d’observer d’avance ce qui ne l’a pas été et n’aura donc pas à l’être, d’observer sans observer en quelque sorte. C’est le point crucial, mais c’est est en même temps le point délicat, le point où l’interprétation correcte du principe de l’esprit positif risque de paraître moins plausible que son interprétation vicieuse. Car le vrai sens de la subordination de l’imagination à l’observation sonne alors comme un paradoxe, que Comte annonce avec précaution, précisant bien qu’il n’y a là « aucune exagération ». Loin de condamner la science à n’être « formée » que d’observations, l’esprit positif lui permet au contraire de s’en « dispenser », au profit de ce qui fait sa dignité de science : la « prévision », certes, mais surtout la prévision « rationnelle », la prévision qui procède par déduction.. Ce qui fait par contraste l’indignité de l’érudition, c’est qu’elle accumule les faits « sans aspirer à les déduire ».

L’interprétation vicieuse du principe de l’esprit positif ne menace pas seulement la dignité de la science, il risque en outre de compromettre son « utilité effective ». Nous savons déjà que la question « à quoi sert la science ? » signifie au fond « à quoi sert la prévision rationnelle ? ». Or à quoi nous sert-il « d’étudier ce qui est afin d’en conclure ce qui sera » ? L’expression « ce qui sera » ne désigne pas seulement l’état futur du monde, tel que nous savons le prévoir grâce à la connaissance des lois. Elle désigne également la façon dont nous pouvons transformer le monde en nous conformant à ces mêmes lois. Sachant en effet ce qui doit arriver demain compte tenu de ce qui existe aujourd’hui, nous pouvons savoir du même coup ce qu’il faudrait modifier aujourd’hui pour qu’il arrive autre chose demain. Le principe « voir pour prévoir » est donc aussi bien celui de la vraie science, de la connaissance rationnelle du monde, que celui de la vraie technique, de la transformation rationnelle du monde. En réduisant la science à n’être qu’une accumulation de faits, en la bornant à l’observation passée, l’empirisme la rendrait au contraire définitivement esclave du monde tel qu’il est, la privant ainsi de toute utilité technique : « l’exploration directe des phénomènes accomplis ne pourrait suffire à nous permettre d’en modifier l’accomplissement, si elle ne nous conduisait pas à le prévoir convenablement ».

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