LE CARACTÈRE

 

 

Introduction : Un usage apparemment incohérent

 

Parmi les mots signifiant « ce qu’une personne a en propre », le mot « caractère » s’impose quand nous voulons suggérer que cette propriété est en elle comme une sorte de loi interne, l’incitant à se comporter, en chaque circonstance déterminée, d’une façon elle-même déterminée, originale et régulière à la fois, « caractéristique » donc.

La plupart des adjectifs qualifiant le caractère d’une personne sont à la fois descriptifs et normatifs. Si je dis qu’elle est d’un caractère « commode » ou « ombrageux », « affable » ou « irascible », chacun de ces mots prétend résumer la loi de son comportement tout en formulant à son égard un jugement de valeur plus ou moins explicite. Le caractère d’une personne est toujours susceptible d’être jugé « bon » ou « mauvais », loué ou blâmé. Et ce qu’on juge, ce n’est pas seulement « son » caractère. On la juge en outre sur le fait qu’elle a ou non « du » caractère ». Que son comportement la range du bon ou du mauvais côté, on estime en effet qu’elle mérite un certain respect, voire une certaine admiration, si elle suit avec rigueur, sans se laisser détourner par les aléas extérieurs, la loi qui lui est propre, alors qu’on méprise celle que le jeu des événements fait aller en tous sens, même si ce manque de caractère lui vaut par ailleurs les épithètes positives de « patiente » ou de « débonnaire ».

Quand nous blâmons une personne à cause de son caractère difficile tout en la louant parce qu’« elle a du caractère », le même mot nous sert apparemment à justifier deux évaluations incompatibles : on voit mal quel système moral pourrait les accorder. Mais il y a plus. À cette incompatibilité des deux évaluations s’ajoute le fait que l’une d’elles semble inconséquente par elle-même. Une personne ne mérite en effet l’éloge ou le blâme que si c’est librement qu’elle accomplit ce pourquoi on la loue ou la blâme : on suppose, dans les deux cas, qu’elle aurait pu ne pas l’accomplir. Or comment supposer cela d’une personne dont on admet, par exemple, que si elle a su faire des concessions, c’est à cause de son caractère conciliant, que si elle a joué un double jeu, c’est à cause de son caractère fourbe ? En toute rigueur, l’éloge et le blâme ne devraient jamais porter sur les effets de cette loi interne qu’on appelle le caractère, sur ce qui est censé contraindre le menteur à mentir et l’homme sincère à dire la vérité. C’est pourtant le caractère, précisément, que nous jugeons. Nous pensons que cet homme ne peut éviter de mentir parce qu’il est menteur : et cette raison, au lieu de nous empêcher de lui imputer ses mensonges, fait que nous les lui reprochons.

L’usage courant du mot « caractère » semble alors si incohérent qu’on serait tenté de bannir ce mot de la philosophie, de renoncer à en faire un concept. Mais une autre voie est possible, celle qui consiste à légitimer cet usage apparemment incohérent, à expliquer pourquoi il n’est pas contradictoire d’estimer que chacun subit son caractère mais doit pourtant répondre de ses actions, à concilier l’idée qu’un caractère peut être bon ou mauvais avec l’idée qu’il est toujours bon d’avoir du caractère. C’est la voie que nous allons suivre ici.

 

1. Le concept kantien de caractère

 

Au commencement des Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant affirme que rien ne peut être dit « bon » d’une façon absolue, sans la moindre restriction, sauf la « bonne volonté » : vouloir le bien, vouloir faire ce qu’on doit faire, mais surtout le vouloir « bien », par devoir et non pour se conformer seulement à son devoir. Certes, reconnaît Kant, une personne peut présenter par ailleurs certaines qualités qui méritent, en un sens, qu’on les qualifie de « bonnes ». C’est le cas, en particulier, des qualités naturelles qui constituent le « tempérament » de cette personne, le fait qu’elle soit, par exemple, d’un naturel courageux ou persévérant. La valeur effective de ces qualités naturelles dépend toutefois de l’usage que la personne en fait, et de ce qui règle cet usage, à savoir précisément sa volonté, bonne ou mauvaise. Le simple « tempérament » d’une personne ne peut donc faire l’objet d’un jugement moral absolu, positif ou négatif, à la différence de son « caractère », car ce dernier est une propriété de sa volonté : c’est, précise Kant, l’ensemble des « dispositions propres » à cette volonté.

Pour comprendre ce que cela signifie, reportons-nous à la définition kantienne de la volonté dans la deuxième section du même ouvrage. Alors que toute chose dans la nature, remarque Kant, agit seulement d’après des lois, l’être doué de raison qu’est l’homme a en outre « la faculté d’agir d’après la représentation des lois ». En d’autres termes, l’homme n’a pas seulement, comme l’animal, un « comportement », il a aussi une « conduite ». Il se conduit (bien ou mal), il se donne des principes, il s’engage en lui-même, par exemple, à ne jamais mentir quelles que soient les circonstances, ou alors à ne pas mentir en général tout en étant prêt à le faire si jamais se présente un embarras tel que le mensonge apparaisse comme la meilleure porte de sortie. Même ceux qui se vantent de vivre sans principe, «au jour le jour », se donnent cette instabilité perpétuelle pour règle de conduite, règle aussi contraignante qu’une autre. Appelons donc « volonté » d’une personne sa « faculté d’agir selon la représentation des lois ». Le « caractère » de cette personne désigne alors les « dispositions propres » à sa volonté, autrement dit les principes qu’elle se prescrit en tant que règles de conduite.

Ainsi transformé en concept, le mot « caractère » peut être clairement distingué du mot « tempérament ». Un tempérament courageux relève du comportement : c’est l’homme agissant d’après les lois de sa nature ; un caractère courageux relève de la conduite : c’est l’homme agissant d’après sa représentation des lois. Le tempérament, écrit Kant dans l’Anthropologie du point de vue pragmatique (Deuxième partie, A), c’est « ce que la nature fait de l’homme » ; le caractère, c’est « ce que l’homme fait de lui-même ».

Il nous reste maintenant à examiner si le concept kantien de caractère, en justifiant l’usage que nous faisons de ce mot, permet d’en dissiper les incohérences apparentes.

 

2. Caractère empirique et caractère intelligible

 

La première de ces incohérences consiste à invoquer le caractère de quelqu’un pour expliquer ses actions et en même temps pour le juger. C’est parce que cet homme est lâche, disons-nous, qu’il ne peut s’empêcher de fuir devant le danger, mais nous ne l’en blâmons pas moins pour sa lâcheté, comme s’il l’avait choisie librement.

D’emblée, la définition kantienne du caractère, « ce que l’homme fait de lui-même », semble nous diriger plutôt vers cette idée d’un libre choix de la lâcheté. Si celle-ci tient aux principes particuliers qu’une personne a adoptés comme règles de sa conduite, nous sommes bel et bien en droit, dirons-nous, de lui reprocher de les avoir adoptés. Mais pourquoi, alors, sa lâcheté se présente-t-elle à nous, quand nous voulons la comprendre, comme une attitude résultant en partie de son hérédité, en partie de traumatismes subis pendant son enfance, en partie encore de l’éducation trop protectrice qu’elle a reçue, chacune de ces causes résultant elle-même de causes antérieures, dans une chaîne de causes à effets remontant au passé le plus reculé et conduisant, sans la moindre faille, jusqu’aux actions où nous voyons des preuves de lâcheté ? Pourquoi le même caractère nous paraît-il choisi quand nous portons sur lui un jugement moral, et subi quand il s’agit pour nous de l’expliquer, de le traiter en objet d’étude ?

La réponse à cette question tient dans une thèse qui traverse toute la philosophie de Kant, en particulier la Critique de la raison pure : nous ne connaissons pas les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes. Ce sont nos facultés de connaître, la sensibilité et l’entendement, qui fixent d’avance les conditions que tout objet à connaître doit satisfaire. Fait partie de ces conditions le principe selon lequel ce qui arrive résulte nécessairement d’une cause antérieure, laquelle résulte nécessairement d’une cause antérieure, et ainsi de suite. Être « subi » n’est donc pas une propriété du caractère « en soi », c’est ce qui rend possible la connaissance de ce caractère, ce qui fait de lui un objet d’expérience. Cela concerne le « caractère empirique » de la personne, cela ne concerne pas ce que Kant appelle son « caractère intelligible », son caractère tel qu’il nous est impossible de le connaître, mais tel qu’il nous est permis de le concevoir, de le penser. Cette action lâche qui nous apparaît comme le nécessaire aboutissement d’une succession infinie d’événements eux-mêmes nécessairement déterminés par ceux qui les précèdent, rien ne nous interdit de penser qu’elle est, en soi, l’effet d’une seule cause absolument libre, d’un choix fondamental, intemporel, de la lâcheté.

Rien ne nous l’interdit, mais qu’est-ce qui nous incite à le penser ? Qu’est-ce qui nous fait croire que l’être humain est en lui-même libre, responsable de ses actes ? Ce n’est évidemment pas la connaissance que nous avons de lui : par principe, la liberté ne peut être perçue, constatée, expérimentée. Toute approche scientifique de l’être humain ne peut que nier sa liberté, et fournit par conséquent un argument majeur à ceux qui souhaitent se délivrer du fardeau de leur responsabilité. À ce genre d’argument, le défenseur de la liberté ne peut opposer qu’une exigence, l’exigence morale : « sois libre ». Car la liberté ne se dit pas à l’indicatif, elle se dit à l’impératif. Or il n’est pas contradictoire de parler de la même personne à l’indicatif et à l’impératif, à l’indicatif pour décrire son caractère, l’expliquer, comprendre ce qui le rend nécessaire, à l’impératif pour exiger d’elle qu’elle reconnaisse ce caractère comme étant le sien, celui qu’elle choisit et qu’elle a toujours la liberté de modifier.

Que le caractère soit à la fois ce qui contraint une personne à agir comme elle le fait et ce qui la rend responsable de ses actes, il n’y a donc là aucune inconséquence. Loin d’être un symptôme de la confusion ordinaire du sens commun, cela montre plutôt, aux yeux de Kant, que le sens commun pressent la solution d’un conflit majeur de la philosophie, le conflit du déterminisme et de la liberté. Non seulement nous avons l’intuition que la même action peut résulter d’une succession de causes déterminées tout en étant, d’un autre point de vue, produite hors du temps par une cause libre, mais nous soupçonnons que le même mot doit être utilisé dans les deux cas, la même réalité étant visée. Il revient alors à la philosophie de clarifier la différence en distinguant « caractère empirique » et « caractère intelligible ».

 

3. La valeur du caractère

 

Mais qu’en est-il maintenant de l’autre incohérence, celle qui nous fait dire, tantôt qu’une personne a tel ou tel caractère, décrit par un adjectif déterminé, tantôt qu’elle a « du » caractère ou qu’elle n’en a pas ? Nous invoquons alors, apparemment, deux systèmes d’évaluation incompatibles : selon le premier, un caractère est bon ou mauvais en fonction de son contenu, selon le second, il est toujours bon d’avoir du caractère, quel qu’en soit le contenu.

Exprimons l’alternative en termes kantiens : le caractère d’une personne étant déterminé par les principes particuliers sur lesquels sa conduite se règle, ou bien c’est la valeur de ces principes, le fait que nous les jugeons bons ou mauvais, qui nous paraît définir la valeur du caractère, ou bien nous ne tenons compte, pour louer ce dernier, que de la fermeté inébranlable avec laquelle les principes en question, quels qu’ils soient, sont mis en œuvre à chaque occasion. Il faut choisir, semble-t-il, entre l’évaluation par le contenu et l’évaluation par la forme.

Quand on dit que les principes qui règlent la conduite peuvent être « bons ou mauvais », on risque toutefois de suggérer une sorte de symétrie entre le bien et le mal, le positif et le négatif. Pouvons-nous imaginer qu’au principe qui enjoint de ne jamais mentir, à la loi de véracité, répondrait du côté du mal un principe inverse enjoignant de toujours mentir, une loi du mensonge ? Il est clair qu’une pareille loi est inconcevable, que la symétrie de la véracité et du mensonge est une fausse symétrie. Le projet de tout menteur étant d’être cru, le mensonge n’a de sens qu’à titre d’exception, d’infraction locale et circonstancielle à une loi de véracité dont le menteur escompte le respect partout ailleurs. En conséquence, si un caractère vérace se manifeste par la fermeté avec laquelle tout mensonge, aussi innocent qu’il paraisse, est banni, la personne dotée du caractère opposé ne saurait montrer la même fermeté en sens inverse. Elle fera plutôt preuve d’une relative souplesse, d’une disposition à enfreindre le cas échéant, lorsque l’occasion se présente, la loi de véracité qu’elle suit le plus souvent, aussi longtemps que cette loi n’entre pas en conflit avec son intérêt. Et il en va de même dans tous les cas où le caractère est susceptible d’être jugé bon ou mauvais d’un point de vue moral.

S’il en est ainsi, il ne devrait pas y avoir la moindre différence entre louer quelqu’un parce qu’il ne dévie jamais de ses principes et le louer parce que ses principes sont les bons ; pas la moindre différence, donc, entre nos deux usages du mot « caractère ». Une nouvelle fois, ce qui semblait être une incohérence du sens commun exprime en fait une vérité philosophique : en morale, c’est la forme qui décide du contenu. Le sentiment d’une certaine incompatibilité, d’un conflit entre deux évaluations, subsiste sans doute quand nous reconnaissons, à une personne dont le caractère est « difficile », « entier » ou « ombrageux », bref « mauvais » en un sens, le bénéfice d’avoir au moins « du caractère ». Mais cette reconnaissance, cet hommage rendu à l’intransigeance, même quand elle heurte les attentes de la sociabilité, est plutôt une façon, pour la vraie morale, de se moquer de la « morale » sociale.

Si, comme nous le disions auparavant, être libre n’est pas un fait que l’on pourrait constater, mais une exigence morale, la même exigence nous commande d’avoir du caractère. Il y va de notre dignité, de ce qui fait notre valeur. Toutes nos autres qualités, note Kant dans l’Anthropologie du point de de vue pragmatique, « ont un prix qui leur permet de s’échanger contre d’autres d’utilité tout égale ». Le tempérament, en particulier, « a un prix affectif, il peut divertir, il est de compagnie agréable ; mais le caractère a une valeur intérieure, il n’a pas de prix ».

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