MARC-AURÈLE : ON PEUT TOUJOURS CE QU’ON DOIT

Pensées, X, 33

Traduction d’Émile Bréhier, revue par J. Pépin

Dans Les Stoïciens, Pléiade, 1964, p. 1229-1230

 

 

Que peut-on faire ou dire de plus sensé dans cette circonstance ? Quoi que ce soit, il t’est possible de le faire ou de le dire ; ne prétexte pas que tu en es empêché. Ne cesse pas de gémir avant d’avoir bien senti que, telle est la vie sensuelle pour les amateurs de plaisirs, tel est pour toi le devoir d’agir, dans la circonstance qui t’est livrée et qui se rencontre, selon les convenances de la constitution de l’homme ; tu dois voir en effet une jouissance dans tous les actes que tu peux accomplir en te conformant à ta nature propre. Or tu le peux toujours. Il n’est pas permis au cylindre de se mouvoir toujours de sa propre impulsion, pas plus qu’il ne l’est à l’eau, au feu, ni à tous les êtres gouvernés par une nature végétative ou une âme sans raison ; car il y a bien des obstacles et des empêchements. Mais l’intelligence et la raison peuvent avancer à travers toutes les résistances, en se conformant à leur nature et comme elles veulent. Fixe bien devant ton regard cette facilité que possède la raison de se mouvoir comme le feu quand il se meut vers le haut, la pierre vers le bas, le cylindre le long de la pente, et ne cherche rien de plus. Car les autres obstacles, ou bien sont pour ce corps cadavériques, ou bien (en dehors de l’opinion et du relâchement de la raison elle-même) ils ne nous font pas fléchir et ils ne causent pas le moindre mal ; la preuve, c’est qu’on les subit sans devenir immédiatement mauvais ; de fait, dans tous les autres êtres organisés, tout mal qui leur survient rend pires ceux qui le subissent ; mais ici, il faut bien le dire, l’homme devient meilleur et plus digne d’éloge s’il use comme il faut des rencontres qui surviennent. Souviens-toi au total que rien ne nuit au citoyen par nature de ce qui ne nuit pas à la cité, et que rien ne nuit à la cité qui ne nuit pas à la loi ; or, aucun de ces prétendus malheurs ne nuit à la loi ; et ce qui ne nuit pas à la loi ne nuit ni à la cité ni au citoyen.

 

S’adressant à lui-même comme il le fait tout au long des Pensées, Marc-Aurèle énonce dans les deux premières phrases la leçon que la suite ne fera que développer : ce que tu sais, à chaque instant, devoir faire, sois convaincu que tu peux le faire. Connaître son devoir en chaque circonstance, c’est trouver la réponse à la question qui ouvre le texte : « Que peut-on faire ou dire de plus sensé dans cette circonstance ? » Or quoi que tu répondes, affirme Marc-Aurèle, « il t’est possible de le faire ou de le dire » : toujours possible, en toute circonstance Il arrive pourtant, sommes-nous tentés d’objecter, qu’un homme soit confronté à une situation telle qu’il ne puisse réellement faire ce qu’il sait devoir faire, à cause des « obstacles », des « empêchements », des « résistances » que cette situation lui oppose. La leçon ne serait donc pas complète si le philosophe ne rejetait cette objection, ce qu’il fait d’emblée, de façon lapidaire, à la fin de la deuxième phrase, juste après s’être assuré à lui-même qu’il peut toujours faire ce qu’il doit : « ne prétexte pas que tu en es empêché ».

Tenue dès le commencement pour un simple prétexte, l’éventualité d’un empêchement à faire son devoir ne semble guère prise au sérieux, si bien que le précepte « tu dois, donc tu peux » ne s’accompagne d’aucune exhortation à l’énergie, d’aucun encouragement à la lutte. Ce texte stoïcien n’annonce rien de particulièrement stoïque, comme le montre l’étonnante comparaison qu’ose Marc-Aurèle entre « le devoir d’agir », tel qu’il se présente à lui, et « la vie sensuelle » telle qu’elle se présente aux « amateurs de plaisirs ». Il est clair qu’un amateur de plaisirs n’a nul besoin qu’on le rassure sur la possibilité de se livrer à la vie sensuelle, nul besoin non plus qu’on l’encourage à le faire avec fermeté, qu’on lui demande de s’y contraindre. Il n’en a nul besoin parce que sa nature d’amateur de plaisirs l’y invite spontanément : c’est pour lui une « jouissance » que de se laisser aller à sa tendance dépravée. Or ce doit être également pour toi une jouissance, se dit à lui-même Marc-Aurèle, que d’agir comme le recommande le stoïcisme, à savoir « en te conformant à ta nature propre », autrement dit « selon les convenances de la constitution de l’homme », en suivant en toute circonstance ta tendance spontanée d’être doué de raison. Tu ne devrais pas non plus avoir à te forcer pour y parvenir.

Admettons donc que le devoir, n’exigeant que ce vers quoi nous tendons de nous-mêmes, soit toujours à notre portée : cela prouve-t-il pour autant que rien ne nous empêchera jamais de l’accomplir ?  Qu’est-ce qu’un empêchement peut bien empêcher, demanderons-nous, sinon justement la tendance qui sans lui se réaliserait d’elle-même ? Loin de le garantir contre d’éventuels obstacles, la spontanéité d’un processus est au contraire ce qui donne une valeur d’obstacle à tout ce qui se mettra sur son chemin. En un sens, l’argument initial de Marc-Aurèle semble ainsi de nature à renforcer l’objection qu’il prétend combattre. Le philosophe en convient d’ailleurs, en un certain sens. Non seulement il admet qu’il « y a bien des obstacles et des empêchements », non seulement il reconnaît que la tendance naturelle de beaucoup de choses – de la plupart des choses en fait – peut être gênée, entravée, détournée par ces obstacles et empêchements, mais il va jusqu’à affirmer que cela est inévitable : « Il n’est pas permis au cylindre, écrit-il en effet, de se mouvoir toujours de sa propre impulsion, pas plus qu’il ne l’est à l’eau, au feu, ni à tous les êtres gouvernés par une nature végétative ou une âme sans raison ». Il est inévitable que la « propre impulsion » du cylindre, celle de rouler « le long d’une pente », soit parfois empêchée par des obstacles, de même que la flamme, qui par nature « se meut vers le haut », est parfois contrainte par une force extérieure à se diriger vers le bas, et il en va ainsi pour toutes les choses matérielles, toutes les plantes, tous les animaux, bref pout tout ce qui se trouve sur Terre, à l’exception de l’homme.

Car voilà ce qui justifie le refus de tout prétendu empêchement à faire son devoir : le statut exceptionnel de l’être humain. En vertu de ce statut, chacun de nous est fondé, comme Marc-Aurèle, à se dire à lui-même : tu n’as rien d’autre à faire qu’agir selon ta tendance propre, et « tu le peux toujours ». En tant qu’homme, « tu peux toujours » accomplir ce qui n’est « pas toujours permis » au cylindre, au feu, à la pierre, à l’animal, etc. D’où vient une si extraordinaire « facilité » ? Elle ne peut venir que de ce qui définit précisément la nature propre de l’homme, à savoir de son « intelligence », de sa « raison », de son pouvoir de comprendre pourquoi il doit rencontrer sur son chemin tel ou tel obstacle, de juger que la présence de ces obstacles est dans l’ordre des choses, et de la rendre par là-même inoffensive : un obstacle compris n’est justement plus un obstacle. Dès lors, « l’intelligence et la raison peuvent avancer à travers toutes les résistances, en se conformant à leur nature et comme elles veulent ». Mais que faut-il penser alors de tous ces hommes que nous voyons, au contraire, accablés par la maladie ou la pauvreté, entravés par elles, exactement comme un vulgaire cylindre l’est par une pierre ? Dirons-nous, comme le suppose ici Marc-Aurèle, que le seul être capable de raisonner est aussi le seul capable de déraisonner, que ce qui accable ces hommes, ce qui les entrave, ce n’est pas l’obstacle lui-même, ce n’est pas la maladie, ni la pauvreté, c’est l’idée fausse qu’ils s’en font dans le « relâchement » de leur raison ?  Dirons-nous avec les stoïciens que le seul mal de la maladie réside dans « l’opinion » que la maladie est un mal ?

Nous le dirons si on nous explique pourquoi ce qui est clairement un mal pour tous les êtres autres que l’homme, à savoir l’obstacle, l’empêchement, la résistance, etc., n’en est pas du tout un pour l’homme, le seul mal que connaisse ce dernier étant celui qui provient « de l’opinion et du relâchement de la raison ». Cette nécessaire explication occupe toute la fin du texte et repose sur une sorte d’évidence première que nous pouvons formuler ainsi : le mal, c’est ce qui rend mauvais. Marc-Aurèle tire de ce principe une règle pour l’usage correct du mot « mal » : nous dirons qu’une chose est un mal pour une autre si – et seulement si – la seconde s’en trouve dégradée, si sa valeur s’en trouve diminuée. La maladie, par exemple, est véritablement un mal pour la plante ou pour l’animal qu’elle amoindrit, à qui elle impose une norme vitale inférieure, et il en va ainsi de n’importe quel obstacle : « dans tous les autres êtres organisés, le mal qui leur survient rend pires ceux qui le subissent ». Cela vaut-il aussi pour l’homme ? Il serait malhonnête de répondre par l’affirmative sous prétexte que la maladie amoindrit également le corps de l’être humain malade, lui impose également une norme vitale inférieure : un tel argument ne concernerait que notre corps tout seul, notre corps séparé par abstraction du reste de ce que nous sommes, donc un « corps cadavérique ». Si nous prenons en considération ce qui fait la valeur d’un être humain, à savoir sa nature rationnelle, personne ne dira que le fait de tomber malade diminue cette valeur. Et cela est vrai des différents obstacles, qui « ne nous font pas fléchir » et « ne causent pas le moindre mal », puisqu’on « les subit sans devenir immédiatement mauvais » : si on le devient, c’est toujours « médiatement », non à cause de l’obstacle lui-même, mais par le biais de l’opinion fausse selon laquelle cet obstacle est un mal. Pour l’homme qui sait se préserver d’une pareille opinion, pour l’homme qui « use comme il faut des rencontres qui surviennent », chaque obstacle rencontré est une occasion d’exercer son pouvoir de comprendre l’ordre des choses, exercice d’autant plus méritoire que l’obstacle est important. Dans ce cas, « il faut bien le dire », loin d’être rendu pire, « l’homme devient meilleur et plus digne d’éloge ».

Mais pourquoi la valeur d’un être humain est-elle ainsi renforcée par ce qui diminue au contraire celle d’une chose, d’une plante, d’un animal ? Tout ce qui existe appartient à un même univers, chaque mouvement de chacune des parties de cet univers se répercutant sur chacune des autres. Ce sont ces interactions que nous appelons des « obstacles » lorsque nous considérons exclusivement l’une de ces parties, lorsque notre regard privilégie la perturbation que subit sa tendance spontanée. Ce qui est une perturbation accidentelle du point de vue de la partie s’intègre toutefois dans un ordre harmonieux pour l’être capable, grâce à sa raison, de comprendre la loi qui régit la totalité. Tel est l’homme : il ne participe pas seulement à l’univers en tant que partie subissant les autres parties, mais en tant que citoyen respectant la loi de sa cité. Alors que pour chaque partie de l’univers l’existence des autres parties apparaît nécessairement comme nuisible, l’homme doit se souvenir « que rien ne nuit au citoyen par nature de ce qui ne nuit pas à la cité, et que rien ne nuit à la cité qui ne nuit pas à la loi ». Or ce qui peut nuire à la loi, ce ne sont pas les « prétendus malheurs » que sont les obstacles et empêchements, c’est uniquement le relâchement de la raison qui ferait de l’homme un mauvais citoyen, se révoltant vainement contre l’ordre du monde. Comprendre qu’aucun de ces prétendus malheurs ne nuit à la loi, c’est reconnaître qu’aucun n’est pour nous un mal : car « ce qui ne nuit pas à la loi ne nuit ni à la cité ni au citoyen ».

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre "Penser avec les maîtres":

     - Epictète: Bien jouer son rôle

Dans le chapitre "Explications de textes":

     - Cicéron: La consolation

     - Sénèque: Le philosophe et l'homme d'Etat

Et dans le chapitre "Conférences":

     - La Providence chez les Stoïciens

 

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