L’AUTORITÉ

 

 

Introduction : Autorité et autoritarisme

 

On dit qu’une personne « a de l’autorité » quand il lui suffit de parler pour être crue et même suivie : sans avoir besoin d’argumenter longuement pour se justifier, mais sans avoir besoin non plus de taper sur la table, de menacer, de montrer sa force, bref d’adopter le genre de comportement qualifié d’« autoritaire ». Paradoxalement, ce sont les gens sans autorité qui doivent se montrer autoritaires.

Cette antinomie, dans l’usage de termes de la même famille, n’est toutefois paradoxale qu’en apparence. L’autorité et l’autoritarisme sont deux façons de refuser la discussion rationnelle, de rejeter l’obligation de répondre à des arguments par des arguments. Quand cette négation de la raison parvient à se présenter comme l’affirmation d’une raison supérieure, on parle d’« autorité ». C’est ainsi, par exemple, que le refus d’argumenter peut passer pour un argument péremptoire, appelé « argument d’autorité ». Fait alors « autorité » celui dont on pense que ce qu’il dit est vrai « parce qu’il » le dit, que ce qu’il fait est juste « parce qu’il» le fait : l’absence de justification s’énonce comme une justification. Mais quand l’autorité n’existe pas, quand l’absence de justification ne peut plus s’énoncer comme une justification, l’autoritarisme est la seule façon de l’imposer.

Il est clair que le refus de la discussion rationnelle est incompatible avec la philosophie : celle-ci exclut par principe l’autoritarisme. Peut-elle exclure pour autant l’autorité elle-même ? Ne doit-elle pas faire une place à cette notion, lui reconnaître au moins un domaine de validité, un domaine dans lequel l’argument d’autorité, « c’est vrai puisque je le dis », trouverait sa légitimité ? Partout ailleurs, le recours à ce genre d’argument serait alors interdit : rien ne devrait être admis sans avoir été démontré ou justifié d’une façon quelconque. Mais le propre de l’autorité, nous l’avons vu, est de présenter comme une justification son absence de justification. D’où notre soupçon : toute prétendue justification ne dissimulerait-elle pas un argument d’autorité ? Et dans ces conditions l’autorité peut-elle prendre sa place sans prendre toute la place ?

 

1. Le juste partage de l’autorité et de la raison selon Pascal

 

Faire sa juste place à l’autorité sans lui permettre de prendre toute la place, c’est ce que propose Pascal dans sa Préface sur le Traité du vide, rédigée en 1651. Une « importante distinction » doit être faite, affirme-t-il, entre deux sortes de « matières » : « les unes dépendent seulement de la mémoire et sont purement historiques, n’ayant pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit ; les autres dépendent seulement du raisonnement et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées ». Ce qui change du tout au tout, quand nous passons des unes aux autres, c’est notre rapport aux livres, et à leurs auteurs. Après avoir lu un livre traitant d’un problème de mathématique ou de physique, il nous reste encore à savoir si ce qu’écrit son auteur est vrai : confondre les deux opérations reviendrait à soutenir que « c’est vrai parce qu’il l’a écrit », autrement dit à admettre l’argument d’autorité sur une question qui relève du raisonnement ou de l’expérience. Mais pour être renseignés sur un article du code pénal, nous n’avons rien d’autre à apprendre que ce qui s’y trouve écrit : ce n’est pas par une confusion coupable, mais par définition, que la vérité se réduit ici pour nous à ce qui vient de « l’auteur », autrement dit à « l’autorité ». « L’autorité seule », souligne Pascal, peut donc nous « éclaircir » sur les questions relevant de la jurisprudence, mais aussi de l’histoire, de la géographie, des langues et surtout de la théologie. Ce dernier cas n’est évidemment pas à mettre sur le même plan que les autres, d’abord parce que l’autorité des livres sacrés n’est pas celle de tel ou tel auteur, mais celle de l’Auteur suprême, ensuite parce que les vérités que ces livres nous enseignent ne sont pas seulement étrangères à ce que la raison peut établir : elles dépassent notre compréhension et ne peuvent donc être saisies que par un acte de foi.

Distinguer correctement les matières où l’autorité est le seul critère du vrai de celles où elle n’a aucune pertinence, c’est pour Pascal une question de « justice » : il s’agit en effet de rendre à chacune des deux espèces ce qui lui est dû. Lorsque la seule chose que nous ayons à savoir est ce que l’auteur a écrit, il serait injuste de notre part de vouloir ajouter quoi que ce soit de nouveau à ce qu’il nous apprend : c’est dans ce domaine, mais uniquement dans ce domaine, qu’il est légitime d’exiger le respect des Anciens. Une telle exigence est en revanche inique dès lors qu’il s’agit de découvrir des vérités cachées : être réellement fidèle aux Anciens, c’est alors considérer leurs écrits, non comme des textes définitifs à répéter pieusement, mais comme les premières ébauches, encore imparfaites, d’une recherche qu’il faudra mener plus loin qu’eux. Or en ce milieu du XVIIe siècle, déplore Pascal, c’est l’injustice qui règne dans les esprits : une injustice systématique, une inversion radicale du partage entre l’autorité et la raison. Contre ceux qui établissent, par expérience et raisonnement, l’existence du vide dans la nature, on invoque ainsi l’autorité d’Aristote pour maintenir comme une vérité sacrée l’impossibilité de cette existence. Parallèlement, on introduit en théologie, particulièrement dans la doctrine de la grâce, toutes sortes de notions nouvelles (« pouvoir prochain », « grâce suffisante »), inconnues des Pères de l’Église, comme si, sur de telles questions, un quelconque progrès était concevable.

Reste à savoir d’où vient une pareille injustice. Si les hommes sont si enclins à chercher des raisons dans les questions relevant de l’autorité et de l’autorité dans celles qui relèvent de la raison, c’est peut-être que le véritable rapport entre autorité et raison n’est pas ce partage qu’expose Pascal, cette coexistence pacifique entre deux domaines imperméables l’un à l’autre. Nous l’avons vu, le partisan de l’autorité aime à la présenter comme une sorte de raison, un « parce que » : « c’est vrai, affirme-t-il, parce qu’Aristote l’a dit ». Mais le partisan de la raison, de son côté, énonce souvent son « parce que » comme une sorte d’argument d’autorité, péremptoire, indiscutable : « c’est vrai, proclame-t-il, parce que je l’ai démontré dans les règles ». À ce « rationalisme », d’autres ne manquent pas d’opposer un «sensualisme » (« c’est vrai parce que je l’ai vu ») ou un « empirisme » (« c’est vrai parce que je l’ai éprouvé »). À chaque fois s’exprime la même prétention : justifier un énoncé en le référant à son origine, à sa source, présenter cette source comme ce qui « fait autorité », indiscutablement.

Il y a évidemment une différence essentielle entre invoquer l’autorité d’un maître à penser, d’un prophète, d’un gourou, et invoquer l’autorité de sa propre raison, de ses sens ou de son expérience. On suppose dans le premier cas que les hommes sont irrémédiablement voués à l’erreur, donc incapables de trouver leur voie à moins d’être guidés. On suppose exactement l’inverse dans le second cas : les hommes n’ont pas besoin de tutelle puisque chacun peut découvrir en lui le bon chemin. C’est pourquoi, historiquement, le combat contre l’autorité tutélaire a été mené au nom de l’autorité de la raison, des sens ou de l’expérience. Et parmi ceux qui ont mené ce combat, une importance particulière doit être accordée à Descartes.

 

2. Auteur, autorité et autorisation dans les Méditations de Descartes

 

Ce qui fait autorité à ses yeux, Descartes l’exprime souvent ainsi : « tout ce que je conçois clairement et distinctement est vrai ». Certaines de nos « idées » ont en effet la propriété d’être « claires », intégralement compréhensibles, et « distinctes », représentant exclusivement ce qui est propre à leur objet. C’est le cas des idées mathématiques, par exemple de l’idée de triangle : voyant clairement et distinctement sur cette idée que la somme des angles doit être égale à deux droits, je suis autorisé à affirmer que dans un triangle ladite somme est effectivement égale à deux droits. Certes, d’autres idées ne sont ni claires, ni distinctes, en particulier les idées « sensibles », celles de chaud et de froid par exemple : rien, dans ces idées, ne nous permet de savoir si le froid est une absence de chaleur ou si c’est au contraire le chaud qu’il faut définir comme absence de froidure. De telles idées ne nous autorisent donc pas à nous prononcer sur « l’essence » de leurs objets, mais elles nous autorisent du moins à affirmer « l’existence » de ces objets. En conséquence, chaque être humain trouve en lui-même, sans avoir besoin de se soumettre à une autorité extérieure, tout ce qu’il lui faut pour élaborer ce que Descartes appelle la « science », c’est-à-dire la connaissance mathématique de la réalité : ses idées obscures et confuses l’avertissent de ce qui existe, et ses idées claires et distinctes lui permettent de le comprendre. L’autorité n’est pas hors de nous, elle est en chacun de nous, dans toutes nos idées.

Telle est la conviction de Descartes en tant que « savant ». Mais en tant que philosophe, il lui faut apporter la preuve que toutes ces idées font effectivement autorité. Mon idée claire et distincte de triangle m’autorise-t-elle réellement à affirmer que dans son essence le triangle est conforme à ce que j’en dis ? Mon idée obscure et confuse de froid m’autorise-t-elle réellement à affirmer qu’il existe hors de moi quelque chose correspondant à ce mot ? Pour mieux justifier la réponse positive qu’il compte donner à ces questions, Descartes commence, dans les Méditations, par invoquer toutes les raisons possibles de leur donner une réponse négative. Pour les idées sensibles, il suffit de pousser à l’extrême une raison naturelle de douter : il m’arrive de rêver, donc de croire voir hors de moi ce que je produis en moi-même ; qu’est-ce qui prouve qu’il n’en est pas toujours ainsi ? Mais les idées claires et distinctes s’accompagnent d’un tel sentiment d’évidence qu’il est nécessaire, pour le combattre, d’inventer une raison artificielle de douter : supposons donc qu’un Malin Génie s’attache à me tromper sur tout, même sur les opérations les plus simples de mon intelligence.

Tout le parcours des Méditations consiste alors en un renversement complet : partant de l’hypothèse qu’aucune de mes idées ne ferait autorité, démontrer que toutes, au contraire, font autorité d’une façon ou de l’autre. Or que signifie au juste l’hypothèse initiale ? Elle signifie que mes idées ne seraient jamais que « mes » idées, rien d’autre que des productions de mon esprit, que leur prétention d’être les idées « de » quelque chose serait nulle et non avenue, que leur contenu représentatif viendrait intégralement de moi, serait créé par moi : bref, elle signifie que je serais l’auteur, l’unique auteur, de mes idées. Alors que Pascal, suivant l’étymologie, associe les notions d’« autorité » et d’« auteur », la thèse implicite de Descartes est que mes idées n’auraient justement aucune autorité si j’en étais l’auteur. Pour démontrer qu’elles font autorité (donc pour fonder la science), il faut démontrer que je n’en suis pas l’auteur. Et pour démontrer que je n’en suis pas l’auteur, il faut démontrer que leur auteur n’est pas moi.

Le moment crucial de cette démonstration est la Troisième Méditation. Parmi mes idées, demande Descartes, y en a-t-il une dont le contenu soit tel qu’on ne puisse raisonnablement supposer que j’aurais été capable de le produire moi-même ? Il y en a bien une : l’idée dont le contenu dépasse tout, déborde tout, y compris la conscience de celui qui la pense, l’idée de l’être parfait, infini, l’idée de Dieu. La présence en moi de l’idée de Dieu prouve l’existence d’un auteur qui n’est pas moi : l’auteur de cette idée, et par là-même de  toutes les idées et de leurs objets. Délivré du soupçon d’être l’auteur de tout, délivré de l’hypothèse qu’un Malin Génie me ferait croire à la valeur objective de mes fantasmes, comprenant qu’un être parfait ne peut pas vouloir me tromper, je suis désormais légitimement autorisé à affirmer que « tout ce que je conçois clairement et distinctement est vrai », et que ce que je ne conçois, ni clairement, ni distinctement, m’avertit au moins de l’existence d’une réalité qu’il faudra expliquer. La science est fondée.

La thèse finale de Descartes est donc que rien ne me trompe, que je pourrais ne jamais commettre d’erreur si seulement je faisais attention, si je prenais garde, par exemple, à ne pas confondre ce qui revient aux idées claires et distinctes et ce qui revient aux idées obscures et confuses. En d’autres termes, si je me trompe, c’est de ma faute : l’erreur est toujours anormale, et coupable. Il est tentant d’opposer à cette thèse l’expérience massive de notre faillibilité, la reconnaissance commune que rien n’est au contraire plus normal pour l’être humain que de se tromper, même dans ce qui lui paraît « clair et distinct ». Mais pouvons-nous le faire sans donner des armes à ceux que Descartes combattait, ceux qui prétendent que l’homme, étant faillible, aura toujours besoin, pour être guidé, de se soumettre à une autorité tutélaire ?

 

3. La « question autoritaire » et sa critique chez Karl Popper

 

Pour répondre à l’interrogation précédente, il convient de rappeler que toutes les formes d’autorité, celle qu’on attribue à un guide spirituel comme celle que chacun est censé trouver en lui-même, sont autant de réponses divergentes à une même question, la question : « D’où vient la vérité ? ». Cette question n’est pas innocente : celui qui la pose admet d’avance qu’il doit exister une source du vrai, laquelle ne peut être qu’infaillible. L’autorité est donc toujours liée à l’infaillibilité, que celle-ci soit, comme le pensait Descartes, inscrite en chaque être humain, ou qu’elle soit plutôt, comme le pensaient les adversaires de Descartes, l’apanage d’un ou de plusieurs maîtres à penser exceptionnels, chargés d’éclairer la masse des hommes faillibles. Si la philosophie prend sérieusement pour point de départ le fait que l’homme – tout homme – est voué à se tromper, elle doit rejeter toute forme d’autorité, immanente ou transcendante, intérieure ou extérieure.

Rejeter toute forme d’autorité, c’est d’abord rejeter la « question autoritaire » par excellence, la question : « D’où vient la vérité ? ». Nous n’avons plus à nous inquiéter de savoir si la vérité sort de la bouche d’un prophète ou émerge d’une démonstration bien faite. Admettons une bonne fois qu’il y a de multiples sources, mais qu’elles peuvent aussi bien être sources de vérité que sources d’erreur. Aucune n’est la source indiscutable du vrai, si bien que la question autoritaire est sans objet. Par quelle nouvelle question allons-nous la remplacer ?

Dans l’Introduction de son livre Conjectures et réfutations, Karl Popper note une analogie remarquable entre la question « D’où vient la vérité ? » dans le champ de la théorie de la connaissance (réponses possibles : la vérité vient de la raison, des sens, de l’expérience, etc.) et la question « D’où vient le pouvoir légitime ? » dans le champ de la philosophie politique (réponses possibles : le pouvoir légitime vient du peuple, d’une élite intellectuelle, d’une élite morale, etc.). Popper propose de les remplacer par les deux questions suivantes, également analogues entre elles. Au lieu de concevoir la théorie de la connaissance comme une réponse à la question « D’où vient la vérité ? », demandons-nous plutôt « Comment détecter et éliminer nos erreurs ? ». Et au lieu de concevoir la philosophie politique comme une réponse à la question « D’où vient le pouvoir légitime ? », demandons-nous plutôt « Comment empêcher des dirigeants incompétents ou malhonnêtes de faire trop de dégâts ? ». Il est clair que ces deux nouvelles questions, contrairement aux précédentes, prennent en compte la faillibilité humaine. Mais il est clair aussi que cette prise en compte n’engendre aucun pessimisme sur la capacité des hommes à maîtriser leur destin. Bien au contraire : alors que les deux premières questions impliquent une attitude de totale soumission à l’égard de ce qui est censé provenir de la source du vrai (ou de la légitimité), les deux nouvelles sont un appel à l’action responsable. Ce qu’elles suggèrent, c’est qu’il dépend de chacun de nous de réduire le nombre des théories fausses et de limiter les effets néfastes du pouvoir politique. Les deux premières questions sont autoritaires, les deux dernières ne le sont pas.

Que ce soit en épistémologie ou en philosophie politique, nous avons trois bonnes raisons, estime Popper, de rejeter la question autoritaire et de lui préférer celle qui ne l’est pas. En premier lieu, s’il n’y a aucune source indiscutable de la vérité, il existe en revanche des critères incontestables de la fausseté. En deuxième lieu, il est infiniment plus éclairant, pour comprendre la méthode expérimentale dans les sciences, de voir en elle une procédure permettant de détecter si une théorie est fausse, et de l’éliminer le cas échéant, que de l’interpréter comme une mise en œuvre du principe « la vérité vient de l’expérience ». On comprend également bien mieux le fonctionnement de la démocratie si on la conçoit comme un ensemble d’institutions destinées à contrôler le pouvoir, et à le renverser pacifiquement s’il y a lieu, que si on s’en tient à l’idée que « le pouvoir légitime vient du peuple ». En troisième lieu, la question autoritaire n’est pas seulement dépourvue de pertinence, elle est logiquement paradoxale. Dire que c’est X et non Y qui fait autorité, c’est donner à X le pouvoir de trancher sur toute question, y compris la question de savoir ce qui fait autorité : qu’arrivera-t-il alors si X décide que c’est Y qui doit faire autorité ? Comment doit se comporter, par exemple, celui qui soutient que c’est au peuple et non à un monarque de décider, si le peuple décide précisément que c’est à un monarque de décider ? Une situation de ce genre n’embarrassera pas celui qui aborde la politique à partir de la question « Comment contrôler le pouvoir ? »

Nous demandions en introduction quelle place la philosophie doit accorder à la notion d’autorité. Rien que sa juste place, répond Pascal, tandis que Descartes s’efforce de démontrer que toutes nos idées font autorité d’une façon ou d’une autre. On serait tenté de dire que la conception de Popper revient à ne faire aucune place à cette notion. Mais rejeter la question autoritaire « D’où vient la vérité ? », c’est reconnaître, au-delà de toutes les sources prétendues, l’autorité de cette norme transcendante qu’est la vérité. Sans une telle reconnaissance, le projet de détecter et d’éliminer les erreurs serait dépourvu de sens.

 

En lien avec cette notion, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  •           - Descartes : Le Malin Génie
  •           - Popper : L’erreur est humaine

 

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