ENTRE PARENTHÈSES

HUSSERL

 

     Comme d’autres philosophes, Edmund Husserl (1859-1938) est venu à la philosophie à partir des mathématiques, ainsi qu’en témoignent ses premiers travaux, sa thèse sur le concept de nombre (1887) et son premier livre publié, la Philosophie de l’Arithmétique (1891). Scientifique de formation, il entend renouer le lien originel entre la science et la philosophie, faire de nouveau de la philosophie une « science rigoureuse » en lui rendant son antique statut de fondement de toutes les autres sciences. En 1911, Husserl publie un article intitulé précisément La Philosophie comme Science rigoureuse.    

     Certes, chacune des autres sciences est également rigoureuse, mais elle ne l’est que dans son domaine particulier, en vertu des évidences spécifiques qui régissent ce domaine. Toute science présuppose de telles évidences : ce sont elles qui la guident dans ses démarches, mais elles ne sont jamais pour elle un objet d’investigation. Aucune science n’est donc en mesure de rendre compte de ce qui la fonde. Il appartient à la philosophie d’assurer un tel fondement, et pour cela d’être rigoureuse en un tout autre sens.

     Afin d’accéder à sa rigueur propre, la philosophie doit d’abord mettre en œuvre un principe que Husserl ne cesse d’affirmer, depuis les Recherches logiques de 1901 jusqu’aux Méditations cartésiennes de 1931 : le principe de l’absence de présupposition. Ne rien présupposer, c’est justement ne pas faire ce que font les scientifiques, c’est n’admettre aucune des évidences qui les éclairent dans l’exploration de leurs domaines respectifs.

     Il saute aux yeux, toutefois, qu’en faisant un principe de l’absence de présupposition, Husserl effectue une présupposition, et même plusieurs : il présuppose la vérité de ce principe, et il présuppose que nous pouvons l’appliquer, que nous pouvons ne rien présupposer. Plus précisément, il présuppose que si nous décidons de ne plus rien admettre de ce qui se donne pour évident, de ne plus faire usage des thèses, opinions, jugements familiers concernant n’importe quel domaine d’objets, si plus rien ne demeure en nous que notre fidélité à la décision que nous avons prise, cette fidélité nous permettra de découvrir le sol sur lequel reposent les évidences directrices des diverses sciences et toutes les vérités qui en découlent.

     L’activité philosophique consiste donc pour Husserl en un vœu de pauvreté qui est en même temps promesse de richesse : ce qu’elle sacrifie en un sens, elle est vouée à le retrouver en un autre. Elle renonce à l’ « évidence » au sens péjoratif, à la facilité paresseuse de ce qui semble aller de soi, mais c’est pour la transformer en « évidence » au sens noble, en justification absolue. Dans ses Idées directrices pour une Phénoménologie (1913), Husserl utilise la métaphore de la « mise entre parenthèses » pour désigner ce renoncement qui transforme. Examinons cette métaphore.

 

 

 

      La philosophie est pour Husserl une question d’attitude. Il y a une attitude philosophique, une façon philosophique de vivre, à laquelle nous ne pouvons accéder qu’en rompant avec notre « attitude naturelle ». Il y a donc également une façon non philosophique de vivre, une attitude qui nous est naturelle et qui repose sur une certaine « thèse ». Car nous sommes tous naturellement des êtres de conviction, nous affirmons, nous soutenons ce que Husserl appelle la « thèse du monde ». Nous croyons à l’existence du monde, c’est-à-dire à l’existence du tout auquel nous appartenons. Nous sentons la réalité du monde nous englober de partout, nous précéder, nous accompagner et nous suivre. C’est le monde qui nous porte, pensons-nous, il est notre sol et notre horizon : nous sommes au monde parce que nous sommes du monde. S’il nous arrive parfois de découvrir que nous nous sommes trompés sur le monde, que nous avons pris des hallucinations pour la réalité, de telles découvertes n’affectent jamais notre thèse, qui demeure intacte : rien ne saurait nous faire douter du monde. C’est sur un fond de certitude indestructible, de confiance inébranlable dans la continuité de l’existence, que nous existons nous-mêmes.

     Si notre attitude naturelle est de soutenir cette thèse, et si la philosophie exige que nous rompions avec notre attitude naturelle, la philosophie devrait apparemment exiger que nous rejetions la thèse du monde, que nous devenions les adeptes d’une thèse opposée. Elle se construirait alors comme une « antithèse ». Mais Husserl ne nous propose pas ce chemin de l’antithèse. C’est sur un autre chemin qu’il nous invite à le suivre : le chemin de la « parenthèse ». Ce n’est pas en rejetant la thèse du monde, explique-t-il, ce n’est pas en lui substituant une autre thèse que nous romprons avec notre attitude naturelle, c’est en conservant la thèse du monde, mais en la mettant « entre parenthèses ». Le mot « parenthèses » fait évidemment penser à ces expressions que l’on isole de la trame d’un texte parce qu’elles ne peuvent s’y intégrer sous peine de rompre sa construction, si bien qu’elles ne sont maintenues qu’à distance, en suspens pourrait-on dire. Toutefois, il ne s’agit pas ici de mettre entre parenthèses une expression quelconque, il s’agit de la thèse du monde. Or quoi que nous disions, c’est toujours le monde que nous disons, en partie ou en totalité, directement ou indirectement. Mettre entre parenthèses la thèse du monde, cela ne peut donc pas consister à isoler une certaine phrase en laissant toutes les autres s’enchaîner sans elle. Toutes ces autres phrases sont en effet tributaires de notre croyance au monde, elles la supposent toutes, elles en sont des conséquences plus ou moins éloignées, leur enchaînement lui-même ne se comprend que par elle : la thèse du monde imprègne tout le texte que nous disons. C’est donc ce texte tout entier que nous devons mettre entre parenthèses selon Husserl : il subsiste alors en nous, mais à distance, nous n’y participons plus. Ce n’est plus un texte que nous avons à « dire », c’est devenu un texte que nous avons à « lire ». Dans l’attitude qui nous est naturelle, nous sommes les acteurs de notre texte, nous le disons sans parenthèses, nous nous impliquons dans son affirmation du monde, et cela même nous empêche d’être des lecteurs de cette affirmation, de savoir ce que cela veut dire au juste, affirmer le monde. Une fois mise entre parenthèses, l’affirmation du monde est toujours présente, mais nous ne l’effectuons plus, et c’est alors qu’elle devient lisible pour nous. Nous nous sommes détachés du monde pour mieux comprendre ce qui nous y attache.

     Pourquoi faut-il qu’il en soit ainsi ? Pourquoi devons-nous nous abstenir d’un acte pour mettre en lumière sa signification, nous retenir de croire pour découvrir le secret de la croyance, nous désengager pour dévoiler le principe de notre engagement ? D’où vient que notre rapport au monde ne puisse échapper à l’alternative qui nous oblige à poser son existence sans la comprendre ou à la comprendre sans la poser ? La racine commune de ces deux attitudes, nous la trouvons dans l’extraordinaire propriété de la conscience humaine que Husserl appelle l’ « intentionnalité », et qu’il illustre par une formule à la fois évidente, voire triviale, et énigmatique : « Toute conscience est conscience de quelque chose ». Il s’agit là d’une nécessité interne, à laquelle aucune conscience, aucun acte de conscience, rien de ce qui mérite d’être appelé conscient d’une façon ou d’une autre, ne saurait se dérober. C’est, dit Husserl, une « prescription d’essence » : il est prescrit à la conscience, par son essence de conscience, de ne pouvoir être conscience « tout court », de devoir être « conscience de … ». Nous ne pouvons attribuer à ce génitif « de » le rôle subalterne d’un simple adjuvant, nous ne pouvons imaginer une conscience qui aurait à l’intérieur d’elle-même sa substance propre et ne serait mise qu’accessoirement en relation avec un objet extérieur. Et il en est ainsi parce que la conscience n’a pas d’intérieur, et qu’elle n’a pas non plus d’extérieur. Il appartient à son essence de se diriger vers ce qui n’est pas elle, de le viser, de rayonner dans sa direction, que ce soit en le percevant, en se le rappelant, en l’imaginant, en le jugeant ou en l’aimant.

     C’est dans l’intentionnalité de la conscience que s’enracinent nos deux attitudes, l’attitude naturelle et l’attitude philosophique : l’attitude naturelle vient de ce que la conscience n’a pas d’intérieur, l’attitude philosophique vient de ce que la conscience n’a pas d’extérieur. Si la première mérite d’être appelée « naturelle », c’est parce qu’elle résulte directement de l’intentionnalité. Puisque la conscience n’a pas d’intérieur, puisqu’elle n’est rien d’autre qu’un perpétuel éclatement vers les choses, nous sommes spontanément voués au monde, attachés à lui, n’ayant que lui à dire. De ce point de vue, rien n’est mieux fondé en nous que la thèse du monde, soutenue sans réserve, sans parenthèses. Mais dans ce résultat de l’intentionnalité, l’intentionnalité elle-même ne se montre pas : la générosité inlassable avec laquelle notre conscience nous projette vers le monde est complètement occultée. Nous sommes alors aveugles au fait que la conscience n’a pas d’extérieur, qu’elle n’a pas besoin d’être mise en relation avec un objet, qu’elle est elle-même cette relation et que c’est donc à elle seule, et non au monde, que nous devons d’être attachés au monde. Tout cela, nous ne le verrons que si nous libérons notre regard, naturellement prisonnier du monde, en neutralisant ce dernier grâce à la méthode de mise entre parenthèses. Cette attitude de conversion permettant à notre regard d’inspecter les actes intentionnels de la conscience afin d’y découvrir le sens du monde, nous pouvons à bon droit la qualifier de « philosophique ».

     Pour effectuer cette conversion, dirigeons d’abord notre regard vers une forme particulière, mais privilégiée, de l’intentionnalité : la perception d’une chose quelconque. Dans la perception, en effet, notre conscience vise la chose en tant que réelle, effectivement présente devant nous : il est clair que la thèse du monde est intimement liée à une telle visée. Ce premier pas en philosophie n’exigera de nous qu’une mise entre parenthèses modeste et partielle. Sans aller encore jusqu’à neutraliser complètement la thèse du monde, contentons-nous pour le moment de mettre de côté tout ce que la science a pu nous apprendre sur le monde et sur cet événement du monde qu’est la perception d’une chose par un être humain. Oublions donc les théories physiques, les hypothèses biologiques, les explications psychologiques de la perception et intéressons-nous au sens même de l’acte de percevoir tel qu’il est vécu, à l’intentionnalité qui l’anime, à la façon particulière dont il vise son objet. Abordons cet acte selon la méthode que Husserl nomme « phénoménologie » : en le décrivant tel qu’il se présente, en respectant sa façon propre d’apparaître, tentons de saisir la loi intérieure qui régit, ordonne et délimite toutes ses manifestations.

     Que découvrons-nous alors ? Que toute conscience se dirigeant vers une chose pour la percevoir est tenue impérativement de la saisir par esquisses successives, d’anticiper sous forme d’hypothèses les esquisses futures, et d’attendre indéfiniment la confirmation de ces hypothèses. Il ne peut en être autrement. Quelle qu’elle soit, la chose que nous percevons se présente à nous à travers une multitude d’aspects, de profils, dont chacun n’en fournit qu’une esquisse incomplète, suivant d’autres esquisses et en précédant d’autres encore, selon un processus d’approximation dont nous sentons qu’il n’a pas de fin. La chose, c’est pour nous le pôle vers lequel doivent converger toutes ces esquisses, celles qui ont déjà été perçues et celles dont nous présumons qu’elles s’accorderaient avec les précédentes si nous les percevions ou si d’autres les percevaient. Et ce qui est vrai de telle ou telle chose perçue est également vrai du monde, pôle vers lequel sont censées converger toutes les expériences de l’humanité, chacune ne pouvant livrer qu’un aspect du monde : nous présumons que de futures expériences, ou bien confirmeraient les expériences passées, ou bien les corrigeraient sans détruire la possibilité d’entrer avec elles dans un ordre cohérent, et cela à l’infini. 

     Ce premier résultat nous fournit une raison solide d’aller plus loin et de mettre entre parenthèses la thèse du monde elle-même, radicalement, intégralement. Car nous savons désormais que notre confiance dans la réalité des choses et du monde n’est jamais qu’une présomption, la présomption qu’une infinité d’esquisses s’accorderont, que les esquisses futures confirmeront les esquisses passées. Or il est toujours possible, par principe, qu’une telle confirmation nous soit refusée, que les esquisses ne s’accordent plus, que ce que nous avons pris pour du réel se révèle hallucination, que là où nous croyons voir un monde, un cosmos, nous ne trouvions que chaos, absence de monde. Ni le monde, ni rien de ce qui se donne par esquisses, ne mérite donc notre certitude d’avoir affaire à une existence absolument indubitable. Pour trouver ce qui est digne d’une telle certitude, nous devons justement exclure le monde, exclure toutes les choses qui ne se donnent que par esquisses à notre conscience. Il ne nous restera à la fin que notre conscience elle-même, qui ne se donne jamais par esquisses, qui se livre au contraire telle quelle est, avec une évidence absolue, en chacun de ses actes. Car il est clair que si chacun de nous est en droit de mettre en doute les choses qu’il perçoit, il ne saurait sans absurdité mettre en doute le fait qu’il les perçoit.

     La « thèse du monde » semble ainsi discréditée au profit d’une « thèse du moi ». C’est toutefois le moment de nous souvenir que le chemin tracé par Husserl ne doit pas être un chemin d’antithèse, mais un chemin de parenthèse. Ce serait nous fourvoyer que de substituer une thèse à une autre, une certitude à une autre : loin d’adopter l’attitude philosophique telle que l’entend Husserl, nous inventerions alors une nouvelle variante de l’attitude naturelle. Certes, nous ne serions plus attachés à l’existence du monde, mais nous serions toujours des croyants, des hommes qui investissent leur confiance dans ce qui existe. Car telle est bien notre aspiration naturelle : savoir ce qui existe, et nous y fier. Mais la philosophie, elle, cherche à comprendre ce qu’exister veut dire. Elle nous demande de mettre entre parenthèses notre intérêt pour ce qui existe afin de faire naître un intérêt pour le sens de l’existence. Ce n’est donc pas dans le but de disqualifier l’existence du monde que nous devons prendre en compte le caractère douteux de tout ce que nous percevons. Notre objectif est plutôt de comprendre en quoi ce caractère douteux définit exactement le type de réalité qui est celui des choses perçues, et nous donne par conséquent le sens de l’existence du monde.

     Pour atteindre cet objectif, nous pouvons nous appuyer sur l’élément même qui nous a fait conclure que la réalité des choses perçues n’est jamais à l’abri du doute : leur mode de présentation par esquisses successives. Ce mode de présentation spécifique apporte la preuve que si le monde est bien douteux en un certain sens, il ne l’est pas au sens où il pourrait être un rêve, un fantasme, une simple image de monde. Entre la perception et l’imagination, entre l’acte par lequel la conscience se dirige vers une chose présumée réelle et l’acte par lequel elle vise l’image de cette chose, la différence d’intentionnalité est telle qu’aucune confusion n’est admissible. Par principe, l’image d’une chose ne peut pas se donner par esquisses successives. Elle ne fournit en fait qu’une seule esquisse de la chose, et cette unique esquisse, non seulement n’en exige pas d’autres, mais les exclut même impérativement. La donation d’une image interdit par conséquent tout processus de correction, de confirmation ou d’infirmation : nous n’avons pas à tourner autour de l’image, à multiplier sur elle les perspectives en nous demandant si elles s’accorderont ou non entre elles. Inversement, le doute que nous pouvons éprouver, si nous sommes scrupuleux, lorsque nous percevons la chose elle-même, en chair et en os, le doute qui naît quand nous songeons que le cours ultérieur de nos perceptions pourrait nous obliger à abandonner notre hypothèse actuelle, ce doute atteste par sa présence même que nous n’avons pas affaire à de l’imaginaire, mais du réel. Ce doute appartient, si l’on peut dire, au sens de la réalité du monde. Nous n’avons donc pas à choisir entre croire à cette réalité en nous persuadant qu’elle est indubitable et refuser d’y croire parce que nous avons découvert qu’elle est douteuse. Nous avons à comprendre que le monde est réel dans l’exacte mesure où il est douteux, douteux dans l’exacte mesure où il est réel, et cela parce qu’il est le pôle inaccessible d’une infinité d’approches qui n’en fourniront que des esquisses sans jamais épuiser sa capacité de se montrer, et parce que cette réserve inépuisable, en nous assignant la tâche d’une perpétuelle vérification, laisse toujours ouverte l’éventualité d’une discordance.

     Avant de suivre Husserl et de pratiquer avec lui la mise entre parenthèses, nous avions coutume de qualifier d’ « extérieure » la réalité du monde, voulant dire par là que le monde existe en lui-même et par lui-même, indépendamment de la conscience que nous en prenons. Ce qui dépend de cette conscience, pensions-nous alors, c’est notre représentation du monde, et nous nous demandions comment sont reliés entre eux ce monde si extérieur et cette représentation si intérieure. En mettant entre parenthèses la thèse du monde, nous avons fait disparaître à la fois l’extériorité du monde et l’intériorité de sa représentation : il ne reste plus que le lien entre eux. Or ce lien, nous le savons maintenant, c’est la conscience elle-même, la conscience intentionnelle, la conscience donatrice de sens. C’est la conscience, disons-nous désormais, qui donne sens au monde, et à la réalité du monde. Il faut qu’une conscience vise le monde et ne puisse en atteindre à chaque moment qu’un aspect, il faut que cette inadéquation entre la visée et ce qu’elle vise se manifeste dans la visée elle-même pour qu’y apparaisse également le débordement, la transgression de la réalité en tant que réalité, sa « transcendance » dit Husserl. Nous avons donc « réduit » le monde à la conscience, à la vie intentionnelle de la conscience. Une telle « réduction » n’est en rien une diminution, ni un appauvrissement : c’est une réduction à l’essentiel, une réduction du monde au sens du monde. Obscurément pressenti depuis toujours, dans tous nos rapports avec le monde et dans la thèse qui les résume, ce sens était recouvert, brouillé, épaissi par l’idée d’une réalité extérieure opaque, inaccessible, et par celle d’une représentation purement intérieure, subjective, de cette réalité. En faisant disparaître ces deux idées complices, la réduction proposée par Husserl rend le monde transparent. Protégée par ses parenthèses, la thèse du monde acquiert enfin toute sa vigueur de thèse : elle est devenue lisible.

     La réduction du monde au sens du monde, Husserl la nomme « réduction phénoménologique ». Elle signifie en effet qu’il n’y a que des « phénomènes » : l’être, c’est l’apparaître, et le monde n’est rien d’autre que ce qui apparaît comme monde à notre conscience. La « phénoménologie », la méthode consistant à écarter toutes les explications et à décrire la façon d’apparaître caractéristique d’un phénomène quelconque, acquiert de ce fait un nouveau statut. « Phénoménologie » est désormais le nom que prend la philosophie elle-même, l’attitude philosophique à l’égard du monde. La réduction nous met en mesure de saisir la vérité du monde dans sa façon propre d’apparaître, dans sa donation par esquisses successives et dans l’inachèvement indéfini qui en résulte. Nous ne devons surtout pas imputer cet inachèvement au fait que nous sommes des êtres limités, et croire que c’est notre nature imparfaite qui nous rend incapables d’embrasser d’un regard tous les aspects du monde. S’il en était ainsi, nous aurions le droit attribuer à l’être parfait, à Dieu, le pouvoir de percevoir la réalité telle qu’elle est en elle-même, sans passer par l’intermédiaire de ses apparences. Mais nous devrions alors admettre que si notre perception humaine est condamnée aux apparences, c’est parce qu’elle ne nous livre qu’une image de cette réalité en soi. Nous retomberions alors dans la confusion, déjà dénoncée, entre ces deux types incompatibles d’intentionnalité que sont la perception et l’imagination. Loin d’être une conséquence accidentelle de notre imperfection humaine, la donation par esquisses successives appartient à l’essence de la réalité, telle qu’elle doit impérativement se montrer à toute conscience. « Nul Dieu, déclare Husserl, ne peut y changer quoi que ce soit ».

 

 

Ajouter un commentaire