MALEBRANCHE : LES JUGEMENTS NATURELS

 

De la Recherche de la Vérité, I, VII

 

Éditions Vrin, 2002, tome 1, p. 38-39

 

 

Quoique ces jugements dont je parle nous servent à corriger nos sens en mille façons différentes, et que sans eux nous nous tromperions presque toujours, cependant ils ne laissent pas de nous être des occasions d’erreur. S’il arrive par exemple que nous voyions le haut d’un clocher derrière une grande muraille ou derrière une montagne, il nous paraîtra assez proche et assez petit. Que si après nous le voyons dans la même distance, mais avec plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui, il nous paraîtra sans doute plus éloigné et plus grand, quoique dans l’une et l’autre manière la projection des rayons du clocher, ou l’image du clocher qui se peint au fond de notre œil, soit toute la même. Or l’on peut dire que nous le voyons plus grand à cause d’un jugement que nous faisons naturellement, savoir que, puisqu’il y a tant de terres entre nous et le clocher, il faut qu’il soit plus éloigné, et par conséquent plus grand.

Que si au contraire nous ne voyons point de terres entre nos yeux et le clocher, quoique nous sachions même d’autre part qu’il y en a beaucoup et qu’il est fort éloigné, ce qui est assez remarquable, il nous paraîtra toutefois fort proche et fort petit, comme je viens de dire. Et l’on peut encore penser que cela se fait par une espèce de jugement naturel à notre âme, laquelle voit de la sorte ce clocher, parce qu’elle le juge à cinq ou six cents pas. Car d’ordinaire notre imagination ne se représente pas plus d’étendue entre les objets si elle n’est aidée par la vue sensible d’autres objets qu’elle voie entre deux, et au-delà desquels elle puisse encore imaginer.

C’est pour cela que quand la Lune se lève ou qu’elle se couche, nous la voyons beaucoup plus grande que lorsqu’elle est fort élevée sur l’horizon ; car étant fort haute, nous ne voyons point entre elle et nous d’objets dont nous sachions la grandeur pour juger de celle de la Lune par leur comparaison. Mais quand elle vient de se lever ou qu’elle est prête à se coucher, nous voyons entre elle et nous plusieurs campagnes dont nous connaissons à peu près la grandeur ; et ainsi nous la jugeons fort éloignée, et à cause de cela nous la voyons plus grande.

 

 

Nous savons tous que les objets paraissent à la vue d’autant plus petits qu’ils sont éloignés. Nous le savons, mais nous savons en même temps que cela n’a jamais trompé ni ne trompera jamais personne : tout se passe comme si je ne cessais de voir à sa vraie taille, quel que soit son éloignement, cet objet qui pourtant, à considérer strictement ma pure sensation visuelle, m’apparaît bel et bien plus petit. Comment le comprendre ? Il faut convenir, remarque ici Malebranche, que « nous nous tromperions » dans des proportions gigantesques, impossibles à imaginer, si quelque chose de providentiel ne venait « corriger nos sens », dans ce cas et dans une infinité d’autres, sur ce point et sur une infinité d’autres, bref les corriger « en mille façons différentes ».

La correction requise doit satisfaire deux conditions. En premier lieu, puisqu’il s’agit d’éviter que nous nous trompions, le risque à considérer est celui du jugement faux. À proprement parler, en effet, l’erreur ne consiste pas à voir plus petit l’objet éloigné, mais à juger qu’il est plus petit. Or seul un jugement vrai est susceptible de corriger un jugement faux. Aussi Malebranche déclare-t-il, dès la première phrase du texte, que ce sont des « jugements » qui assurent la nécessaire correction, « en mille façons », de nos sens. Pour autant, ces jugements ne remplissent leur fonction que parce qu’ils sont d’un type très particulier : ce sont, nous apprend la suite du texte, des jugements « naturels », des jugements inscrits dans la nature humaine, différents par conséquent de tous ceux que chacun prononce librement pour son propre compte, en vertu d’un acte souverain et arbitraire. Cette différence n’est pas exprimée avec assez de netteté lorsque Malebranche parle « d’un jugement que nous faisons naturellement » : l’usage du verbe « faire » pourrait encore évoquer l’idée d’une libre activité du sujet. Quand le jugement est vraiment « naturel », c’est plutôt lui qui « se fait » en nous, comme Malebranche l’énoncera quelques lignes plus loin : « cela se fait, écrit-il, par une espèce de jugement naturel à notre âme ». Et dès lors qu’un tel jugement se fait naturellement dans l’âme de tel homme, il se fait de la même façon, exactement, dans l’âme de n’importe quel autre : nous avons affaire à la nature, donc à une loi ne souffrant aucune exception.

Imaginons un instant qu’il n’y ait pas de jugement naturel, et qu’il nous incombe de corriger explicitement nos impressions visuelles en comprenant pourquoi la taille des objets, bien qu’invariable, doit sembler varier en fonction de leur éloignement. Une opération de ce genre laisserait coexister en nous la donnée sensible qui nous induit en erreur et le raisonnement par lequel nous la corrigeons. Il ne peut en être ainsi quand le jugement est naturel. Au lieu de nous dire alors : « cet objet doit être plus grand que ce que je vois, puisqu’il est éloigné », nous éprouvons immédiatement le résultat de ce raisonnement qui « s’est tenu » en nous à notre insu. Il n’y a plus d’un côté une sensation à corriger, de l’autre un jugement correcteur : le jugement se fond dans la sensation, si bien que nous « voyons » plus grand ce que nous savons être plus éloigné. En d’autres termes, ce que nous sommes déterminés, par les lois de l’optique géométrique, à voir plus petit, nous le voyons, ou nous nous imaginons le voir, plus grand, plus grand donc que « l’image … qui se peint au fond de notre œil ». La nature a corrigé en nous une illusion par une contre-illusion.

Une correction de ce genre semble incomparablement plus sûre que celle qui dépendrait de la sagacité propre à chaque individu. « Nous nous tromperions toujours », est-on tenté de dire, « si nous étions livrés à nous-mêmes, privés de jugements naturels, pour déchiffrer le monde qui nous entoure. » Pas tout à fait, précise Malebranche : « sans eux nous nous tromperions presque toujours ». Ce mot « presque » contient tout le problème posé dans notre texte. Car le processus qui nous évite la plupart du temps de nous tromper est précisément, allons-nous découvrir, ce qui doit nous tromper en quelques « occasions », occasions dans lesquelles l’unique garantie du vrai eût été, au contraire, l’absence de tout jugement naturel. Expliquer ce curieux retournement est l’objet du texte.

Malebranche analyse deux de ces « occasions d’erreur », deux exemples de même structure. Il s’agit à chaque fois d’une confrontation entre deux perceptions du même objet, situé à la même distance de nous, deux perceptions qui devraient donc être identiques, mais que certaines circonstances nous font éprouver comme différentes : d’abord « le haut d’un clocher », que nous voyons « assez proche et assez petit » quand il se trouve « derrière une grande muraille ou derrière une montagne », mais « plus éloigné et plus grand » lorsqu’il apparaît « avec plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui » ; ensuite la Lune, qui nous semble « beaucoup plus grande » quand « elle se lève ou qu’elle se couche » et que « nous voyons entre elle et nous plusieurs campagnes », que « lorsqu’elle est fort élevée sur l’horizon » et que « nous ne voyons point entre elle et nous d’objets ». Ce dernier exemple a une longue histoire, avant Malebranche et encore après lui. Depuis Aristote jusqu’à Alain et Merleau-Ponty en passant par Berkeley, l’illusion qui nous fait voir la Lune plus grande à l’horizon qu’au zénith a intrigué bien des penseurs. En proposant ici sa propre solution d’un problème classique, Malebranche en fait le cas particulier d’un principe général que l’analyse minutieuse du premier exemple, celui du clocher, lui a permis d’élaborer.

La muraille ou la montagne de ce premier exemple a clairement une fonction d’écran : elle exclut de notre champ visuel toutes les perceptions intermédiaires qui auraient pu nous « aider » à arpenter en « imagination » la distance entre le clocher et nous. Le même rôle est dévolu, dans le second exemple, à l’absence de tout objet entre notre œil et la Lune quand elle est au zénith. Privée de « comparaison », livrée à elle-même, notre imagination ne peut alors fournir au jugement naturel que l’évaluation d’une sorte d’éloignement pur, abstrait, une mesure sans commune mesure avec quoi que ce soit, mesure fixée par Malebranche à « cinq ou six cents pas ». Mais que des objets viennent s’intercaler et s’échelonner entre le clocher et nous, ou entre la Lune et nous quand elle est basse sur l’horizon, cet étagement des lointains nous fait juger que « puisqu’il y a tant de terres entre nous et le clocher (ou la Lune), il faut qu’il (elle) soit plus éloigné », bien plus éloigné que cinq ou six cents pas. Et comme cette correction se fait naturellement, au lieu de devoir opposer à notre sensation le raisonnement géométrique selon lequel ce clocher que nous jugeons plus éloigné doit être « par conséquent » plus grand que nous ne le voyons, nous le voyons directement plus grand « à cause » de notre jugement sur son éloignement. Il en va de même pour la Lune quand elle nous apparaît derrière une enfilade de plusieurs campagnes : « nous la jugeons plus éloignée, et à cause de cela nous la voyons plus grande ».

C’est ainsi que des jugements sans lesquels nous nous tromperions presque toujours « ne laissent pas », cependant, « de nous être des occasions d’erreur ». Notons que l’erreur en question ne se loge dans aucune des deux perceptions de la Lune ou du clocher : elle réside uniquement dans leur comparaison. Ce qui est erroné, c’est de voir le clocher (ou la Lune) « plus grand » ou « plus petit » dans un cas que dans l’autre, c’est donc de voir une différence là où il n’y en a pas, ni dans l’objet réel, ni dans son image « au fond de notre œil ». Nous ne pourrions éviter une pareille erreur que si cette image visuelle était laissée intacte, brute, sans être corrigée : nos deux perceptions de la taille du clocher ou de la Lune seraient alors fausses l’une et l’autre, mais au moins ne présenteraient-elles aucune différence. Toute la responsabilité de l’erreur est donc bien imputable au processus de correction qui nous évite d’être trompés dans les autres cas, et particulièrement à ce qui fait l’efficacité de ce processus, à savoir son caractère « naturel » : la nature est comme piégée par une situation exceptionnelle qui pervertit sa capacité de correction en puissance trompeuse, son pouvoir de contre-illusion en mécanisme d’illusion.

Pour qu’au lieu d’éviter l’erreur « presque toujours » nous ne nous trompions jamais sur la taille des objets, il faudrait que nos jugements naturels soient remplacés par une procédure laborieuse d’ajustement au cas par cas, seule susceptible de corriger nos sensations dans la grande majorité des occurrences et de ne pas le faire lorsque se présente l’exception. Le prix à payer pour obtenir ce résultat sans défaut serait donc une grande complexité de la méthode utilisée. Inversement, l’illusion de la Lune plus grande à l’horizon qu’au zénith fait partie du prix auquel nous devons payer l’élégante simplicité des jugements naturels en tant que méthode universelle de correction. Dieu, affirme Malebranche, agit selon les voies les plus simples, et cette « simplicité des voies » justifie les défauts que nous pouvons trouver dans la création. Une humanité vouée à n’éviter ce genre d’erreur que « presque toujours » est sans doute un défaut de l’ouvrage divin, mais ce mal doit nous paraître justifié quand nous comprenons qu’il vient de ce que Dieu a recours à la seule procédure digne de Lui : non pas l’action au cas par cas, mais la correction régie par des lois intangibles, celle des jugements naturels. Le « toujours » de la méthode justifie ainsi le « presque toujours » du résultat.

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  • Malebranche : Étranger dans son propre pays

 

 

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