SPINOZA : COMMENT LA DÉMOCRATIE DISPARAÎT

Traité Politique, chapitre 8, § 12

Traduction Charles Appuhn, Garnier-Flammarion, 1966, pp. 77-78

 

 

Les hommes, nous l’avons dit, sont par nature ennemis, et en dépit des lois qui les unissent et les lient, ils gardent leur nature. C’est pour cette raison, je crois, que les États démocratiques se changent en aristocraties, et ces dernières en monarchies. Je suis persuadé en effet que la plupart des États aristocratiques ont commencé par être des démocraties : une population cherchant un territoire où demeurer, après l’avoir trouvé et cultivé, a dû conserver son droit entier, personne ne voulant céder le pouvoir à un autre. Mais tout en jugeant conforme à l’équité que le droit que l’un a sur l’autre, cet autre le possède aussi sur le premier, on a jugé inadmissible que les étrangers, venant se joindre à la population déjà établie, jouissent du même droit dans l’État que ceux qui par leur travail, et au prix de leur sang, avaient occupé le territoire. Cela, les étrangers eux-mêmes ne le contestent pas, ayant immigré, non pour exercer le pouvoir, mais pour s’occuper de leurs affaires personnelles, et ils jugent qu’on leur accorde assez si seulement la liberté leur est donnée de faire leurs affaires en sécurité. Le nombre des étrangers cependant va croissant, ils adoptent peu à peu les mœurs de la nation qui les a accueillis, jusqu’à ce qu’enfin ils ne se distinguent plus des autres habitants que par le fait seul que leur manque le droit de s’élever aux honneurs, et tandis que croît le nombre des étrangers, pour bien des raisons celui des citoyens diminue. Des familles s’éteignent en effet. Il y a des criminels qui sont exclus, et la plupart, souffrant de pauvreté, négligent la chose publique alors qu’en même temps les plus puissants ne s’efforcent à rien tant qu’à régner seuls. C’est ainsi que peu à peu le pouvoir passe à quelques-uns, et finalement une faction le donne à un seul.

 

 

« Les hommes sont par nature ennemis » : dès les premiers mots apparaît le sol sur lequel repose tout ce qui mérite d’être nommé « politique », la condition sans laquelle un « traité politique » serait complètement dépourvu de sens. Si les hommes n’étaient pas naturellement ennemis les uns des autres, s’ils étaient d’eux-mêmes désireux de former une véritable communauté, spontanément avides d’y participer, chacun se sentant le frère de ses congénères et n’ayant jamais d’autre intérêt que le leur, ils n’auraient pas besoin de toutes ces «lois » qui, par contrainte, « les unissent et les lient », ils n’auraient pas besoin d’État, pas besoin de gouvernement.

Or le conditionné ne peut détruire ce qui le conditionne. Étant justifiée par l’inimitié naturelle des hommes, la puissance coercitive des lois ne saurait empêcher ceux-ci de « garder leur nature » au moment même où ils s’unissent et se lient. Il est absurde d’attendre de la politique qu’elle change l’humanité.

Que les hommes soient naturellement ennemis, qu’ils le demeurent en dépit des lois, tout cela explique, nous dit Spinoza, pourquoi « les États démocratiques se changent en aristocraties, et ces dernières en monarchies ». Telle est la thèse du texte.

C’est une thèse nuancée. Aux yeux de Spinoza, l’inimitié des hommes représente certes une menace pour la démocratie, une cause éventuelle de dégénérescence, mais elle ne rend pas la démocratie impossible, comme s’il fallait, pour que ce régime s’installe, que les hommes soient par nature des amis. Bien au contraire. Quand « personne ne veut céder le pouvoir à un autre », explique-t-il, c’est toute la « population » qui « conserve son droit entier ». Certes, pour chaque individu pris à part, le refus farouche de toute sujétion est comme un acte de guerre envers les autres, un comportement asocial d’isolement. Mais dès lors que tous les individus partagent ce sentiment ombrageux, dès lors qu’ils s’accordent tous en cela, ce refus commun se transmue aussitôt, par la seule vertu du nombre : il devient le principe de leur vie collective, de leur paix civile, le fondement des lois auxquelles ils sont tenus d’obéir. Entre tous ces ennemis potentiels, l’hostilité réciproque de l’état de nature est ainsi commuée en une exigence politique d’ « équité » : « le droit que l’un a sur l’autre, cet autre le possède aussi sur le premier ». Telle est, selon Spinoza, la forme primitive de la cité, celle qu’a dû adopter « une population cherchant un territoire où demeurer, après l’avoir trouvé et cultivé ». Le pouvoir politique n’est pas originellement pouvoir d’un seul (monarchie) ou de quelques-uns (aristocratie) sur les autres, mais puissance du nombre, pouvoir détenu à égalité par tous, aucun n’acceptant d’en être écarté si peu que ce soit. Ainsi, non seulement l’inimitié naturelle des hommes n’interdit donc pas la démocratie, mais elle tend à l’imposer en premier : « la plupart des États aristocratiques ont commencé par être des démocraties ».

Toutefois, faute de pouvoir réaliser davantage que cette métamorphose de facteurs de discorde en facteurs de concorde, faute de pouvoir changer la nature des hommes, la démocratie n’en est pas moins menacée par leur inimitié foncière. Son propre développement risque en effet de fournir un prétexte plausible pour que « le droit que l’un a sur l’autre » cesse un jour d’être équilibré par un droit que « cet autre possèderait aussi sur le premier ». Cela arrive, montre Spinoza, quand la réussite même d’un État démocratique attire à lui une nouvelle population d’origine étrangère. Le caractère originel du pouvoir en commun, la référence, encore présente dans les mémoires, à ce que l’occupation de leur territoire a coûté à tous de « travail » et de « sang », permet alors aux autochtones de légitimer leur refus de reconnaître aux immigrés des droits égaux aux leurs, refus cautionné par l’indifférence des immigrés à l’égard des droits en question. À ce premier moment de son évolution fatale, c’est encore au nom de la démocratie que la démocratie est bafouée.

Il n’en va plus tout à fait de même au deuxième moment, quand avec le temps l’intégration des immigrés est telle que tout ce qui les distinguait des autochtones devient imperceptible, à part « le fait seul que leur manque le droit de s’élever aux honneurs ». Il s’agit bien, maintenant, d’un « fait » pur et simple. L’ancien prétexte de cette exclusion, ce qui pouvait lui donner un semblant de légitimité, ce qui la rattachait encore à l’esprit démocratique, tout cela sombre dans l’oubli. Reste le fait que dans la société certains ont des droits que d’autres n’ont pas. Insensiblement, les hommes ont changé de système politique.

Ce nouveau système politique, allons-nous pour autant le nommer « aristocratie », mot qui évoque le pouvoir d’un petit nombre, que l’on prétend constitué des « meilleurs », d’une « élite » donc ? Sur ce point, de nouveau, il suffit d’attendre. Dès lors que l’ancienne « population installée sur son territoire » est devenue une caste dirigeante défendant jalousement ses prérogatives, dès lors qu’être « citoyen » ne signifie plus que « la chose publique » est l’affaire de tous, mais représente une dignité exclusive, le nombre de ces citoyens ne peut aller qu’en diminuant, par une élimination mécanique de tous ceux qu’on en juge ou qui s’en jugent indignes : les « criminels », les « pauvres », etc. Cet écrémage inéluctable sélectionne, sinon le petit nombre des meilleurs, du moins celui des « plus puissants », face au nombre croissant des « étrangers ».

Parvenu à ce stade, Spinoza a bien expliqué comment « les États démocratiques se changent en aristocraties », mais il n’a pas réalisé la totalité de son programme : il lui faut encore traiter la transformation de « ces dernières en monarchies ». C’est ce qu’il expédie en quelques mots, les tout derniers du texte : une fois que le pouvoir est détenu par quelques puissants, déclare-t-il, « une faction » finit par « le donner à un seul ». Le contraste est frappant entre la brutalité de cette dérive monarchique et le lent processus antérieur, processus dont le texte a spécifié les étapes, et que le commencement de la même phrase résume ainsi : « peu à peu le pouvoir passe à quelques-uns ». Pour comprendre ce contraste, il faut revenir à la donnée initiale de l’analyse : l’inimitié naturelle des hommes. Cette guerre de tous contre tous peut se métamorphoser en force de cohésion politique : c’est la meilleure solution, et aussi la première, celle que réalise, on l’a vu, la démocratie. Une autre solution est toutefois possible, à savoir la victoire d’une faction, incarnée par son chef, sur des factions rivales : c’est la monarchie. Entre ces deux pôles, l’aristocratie représente une zone instable. Tant que le pouvoir de tous, confronté à l’immigration, se transforme en pouvoir de quelques-uns, mais sans renier en son sein le principe d’un partage équitable, c’est encore la manière démocratique de surmonter la guerre qui prévaut. L’évolution aristocratique est alors lente, et surtout elle est réversible : la possibilité de revenir à la démocratie, en étendant à la population immigrée cette exigence d’équité, est toujours ouverte. En revanche, dès que la participation au pouvoir ne dépend plus que de la puissance relative des individus, rien ne peut arrêter l’éclatement de l’aristocratie sous l’effet d’une guerre interne qui ne s’achèvera que par la victoire d’une faction assez forte pour soumettre toutes les autres.

La leçon de Spinoza, juif immigré, c’est que le maintien ou la disparition de la démocratie dépendent de la façon dont elle accueille l’immigration.

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre "Penser avec les maîtres"

- Spinoza: Persévérer dans son être

Et dans le chapitre "Conférences":

- La démocratie est-elle le pouvoir du peuple?

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