DESCARTES : L’EXISTENCE DES CHOSES MATÉRIELLES

Sixième Méditation

Œuvres philosophiques de Descartes, Garnier, 1967, tome 2, p. 489-490


 


 

De plus, il se rencontre en moi une certaine faculté passive de sentir, c’est-à-dire de recevoir et de connaître les idées des choses sensibles ; mais elle me serait inutile, et je ne m’en pourrais aucunement servir, s’il n’y avait en moi, ou en autrui, une autre faculté active, capable de former et produire ces idées. Or cette faculté active ne peut être en moi en tant que je ne suis qu’une chose qui pense, vu qu’elle ne présuppose point ma pensée, et aussi que ces idées-là me sont souvent représentées sans que j’y contribue en aucune sorte, et même souvent contre mon gré ; il faut donc nécessairement qu’elle soit en quelque substance différente de moi, dans laquelle toute la réalité, qui est objectivement dans les idées qui en sont produites, soit contenue formellement ou éminemment (comme je l’ai remarqué ci-devant). Et cette substance est ou un corps, c’est-à-dire une nature corporelle, dans laquelle est contenu formellement et en effet tout ce qui est contenu objectivement et par représentation dans les idées ; ou bien c’est Dieu même, ou quelqu’autre créature plus noble que le corps, dans laquelle cela même est contenu éminemment.

Or Dieu n’étant point trompeur, il est très manifeste qu’il ne m’envoie point ces idées immédiatement par lui-même, ni aussi par l’entremise de quelque créature, dans laquelle leur réalité ne soit pas contenue formellement, mais seulement éminemment. Car ne m’ayant donné aucune faculté pour connaître que cela soit, mais au contraire une très grande inclination à croire qu’elles me sont envoyées ou qu’elles partent des choses corporelles, je ne vois pas comment on pourrait l’excuser de tromperie, si en effet ces idées partaient ou étaient produites par d’autres causes que par des choses corporelles. Et partant il faut confesser qu’il y a des choses corporelles qui existent.

 

Sommes-nous tenus de « confesser », comme nous y enjoignent les derniers mots du texte, « qu'il y a des choses corporelles qui existent » ? La plupart d'entre nous diront qu'ils n'ont aucune résistance à vaincre pour admettre cette existence, qu'elle s'impose à eux, d'emblée, comme une évidence première, et n'a donc pas à être « confessée », comme s'il fallait toute la force contraignante d'un argument pour en convenir. Or en commençant sa dernière phrase par « Et partant ... » (Et donc … Et par conséquent …), Descartes indique bien que ce qui précède cette dernière phrase contient, à ses yeux, l'argument capable d'entraîner inéluctablement ladite confession. En d'autres termes, ce passage de la Sixième Méditation est censé formuler une preuve : la preuve qu'il existe des choses « corporelles » ou « matérielles ».

En prenant ainsi la peine de prouver ce qui, pour beaucoup, n'a pas besoin de l'être, Descartes ne risque pas seulement d'entreprendre une tâche inutile, il risque surtout d'entreprendre une tâche impossible. Puisqu'il lui est interdit de raisonner en présupposant ce qui est à prouver, il doit d'abord tenir pour douteuse l'existence de toutes les choses matérielles, de toutes ces choses qui forment ce qu'on appelle le « monde », et trouver quelque part le point d'appui qui lui permettra par la suite de lever ce doute. Où trouver ce point d'appui ? Nulle part hors de lui-même, où tout est douteux, donc forcément en lui, ou plutôt, puisque Descartes écrit ici à la première personne, « en moi ». Encore incertain de l'existence hors de lui des "choses sensibles", des choses dont ses sens lui donnent une représentation intérieure, il n'est pour le moment certain que de ces représentations internes elles-mêmes, de ces simples "idées". Il lui faut maintenant découvrir, dans les idées qui sont en lui, une raison invincible d'affirmer l'existence hors de lui des choses matérielles dont ces idées sont les idées. Mais est-ce possible? Une fois le penseur enfermé dans l'univers de ses idées, quelle raison va-t-il découvrir qui ne soit pas encore une idée ? En refusant de poser l'existence des choses comme une évidence première, en cherchant à la prouver, ne s'est-il pas condamné à ne jamais pouvoir sortir de lui-même ?

Les premières lignes du texte répondent à cette objection de principe. Loin de m'emprisonner à jamais, le fait de prendre appui sur mes idées des choses sensibles est au contraire, soutient Descartes, ce qui m'oblige à poser une extériorité. Car le propre de ces idées, ce qui en fait “mes” idées, c'est qu'elles relèvent en moi d'une « certaine faculté passive de sentir » : ma seule possibilité de les “connaître”, c'est de les “recevoir”. Il est impossible qu'à cette passivité en moi ne corresponde pas, quelque part, “une autre faculté active, capable de former et produire ces idées”. Cette activité, prétendra-t-on qu'elle pourrait également se situer en moi? Je serais alors, d'un côté, le véritable producteur de mes idées des choses matérielles, et de l'autre leur récipiendaire. Cela est exclu, estime Descartes, pour deux raisons, dont l'une prolonge et approfondit l'argument de la passivité. Il ne suffit pas, en effet, de dire que je reçois toutes ces idées, il faut préciser qu'elles “me sont souvent représentées sans que j’y contribue en aucune sorte, et même souvent contre mon gré”. Au plus intime de ma conscience, la contrainte qu'elles m'imposent et mon impuissance à les manipuler à ma guise attestent ainsi la présence d'une autre réalité que la mienne. S'il n'en était pas ainsi, d'ailleurs, si la “faculté active” de “former et produire” de telles idées appartenait à ce “moi” qui est pour le moment ma seule certitude, à ce moi qui n'est donc “qu'une chose qui pense”, une pure conscience, comment pourrais-je l'ignorer? Le fait que je n'ai pas conscience d'exercer une pareille activité, le fait “qu'elle ne présuppose point ma pensée”, fournit une autre raison, affirme Descartes, de situer la faculté active en question, non pas “en moi”, mais “en autrui”.

Cela suffit-il pour prouver que les choses matérielles existent? On serait d'abord tenté de le penser. À quelle cause extérieure, en effet, puis-je attribuer la production, en moi, d'idées représentant des êtres étendus, colorés et de densité variable, sinon à des êtres étendus, colorés et de densité variable? Pour reprendre le vocabulaire de Descartes dans ce texte, n'est-il pas nécessaire que la réalité contenue “objectivement” (sous forme de représentation) dans mes idées soit déjà contenue “formellement” (en chair et en os) dans ce qui produit mes idées? Car qu'il y ait moins de réalité dans une cause que dans l'effet qu'elle engendre, nous ne saurions l'admettre. Certes, convient Descartes, mais il est en revanche fort possible que la cause contienne une réalité bien supérieure à celle de son effet. En d'autres termes, ce qui est contenu objectivement dans une idée peut être contenu, non pas formellement, mais “éminemment”, dans la cause de cette idée. Si l'idée en question est celle d'une chose corporelle, il faudra alors chercher sa cause, non dans “un corps”, mais en “Dieu même” ou dans “quelqu'autre créature plus noble que le corps”. Bref, tant qu'on n' pas prouvé que nos idées des choses matérielles nous sont bien “envoyées” par des choses matérielles, la possibilité n'est pas exclue qu'aucune chose matérielle n'existe et que ces idées nous soient envoyées par Dieu, directement ou indirectement.

Prouver l'existence des choses corporelles revient alors à prouver que nous ne nous trompons pas, nous qui croyons unanimement que c'est par ces choses, et non “par d'autres causes”, que sont produites les idées qui nous les représentent. Arrêtons-nous un instant sur ce verbe “tromper” et les deux usages qu'il autorise en français: “être trompé” d'une part, “se tromper” de l'autre. L'homme qui “se trompe” est jugé responsable de son erreur: on estime qu'il avait en mains les éléments qui auraient dû lui permettre de ne pas y tomber. Dire d'un homme qu'il est “trompé”, abusé, c'est au contraire le poser en victime, inéluctablement condamné à l'erreur par une puissance perverse. Est-il concevable que je “me trompe” quand, éprouvant une “très grande inclination à croire” que mes idées des choses matérielles “partent” de choses matérielles, je cède à cette inclination? Il faudrait pour cela que je dispose d'un moyen de ne pas lui céder, que je puisse par exemple lui opposer une autre “faculté” qui m'apprendrait qu'en réalité ces idées sont produites en moi par Dieu ou par une autre substance plus noble que la matière. Or je ne découvre en moi “aucune” faculté de ce genre, rien qui soit susceptible de freiner mon inclination à croire aux choses matérielles, inclination qui m'entraîne irrésistiblement. Si donc cette inclination était une erreur, si j'avais tort de la suivre, on ne pourrait pas dire que je me trompe: il faudrait dire que je suis trompé, abusé d'une façon perverse par l'être qui, produisant en moi (directement ou non) les idées de choses qui n'existent pas, me rend incapable de ne pas croire à leur existence. Cet être, écrit Descartes, “je ne vois pas comment on pourrait l'excuser de tromperie”.

C'est ici le point crucial de la preuve, et en même temps le point où se rencontrent la preuve et la non-preuve, le souci philosophique de prouver l'existence des choses matérielles et l'idée commune selon laquelle un tel projet est vain. Considérons la raison que nous avons de juger inutile la preuve en question: cette raison s'avère être celle-là même que Descartes invoque dans sa preuve, à savoir notre inclination irrésistible à croire que nos idées des choses matérielles proviennent bien de choses matérielles. Pour nous comme pour Descartes, l'absence de tout contrepoids à cette inclination signifie qu'on ne pourrait nous accuser de “nous tromper” si c'était à tort que nous lui cédions. Il reste toutefois, rappelle Descartes, la possibilité que nous soyons “trompés”, victimes d'un univers truqué où une puissance perverse nous ferait irrésistiblement croire à l'existence de ce qui n'existe pas. Cette possibilité, nous ne l'envisageons même pas, nous excluons, sans jamais y penser, l'hypothèse de la tromperie universelle, du trucage métaphysique, et c'est ce qui nous fait poser l'existence des choses comme évidence première qui n'a pas à être prouvée. L'objet des Méditations de Descartes est au contraire d'établir explicitement, de démontrer que si l'être humain peut se tromper, s'il se trompe même souvent, il n'a pas affaire à une réalité truquée, bref que Dieu n'est pas trompeur. Cette thèse de la “véracité divine” n'est pas une lubie métaphysique: elle ne fait qu'exprimer par des mots ce que nous pensons tous sans le dire, ce que présuppose notre confiance inébranlable dans le monde.

Ainsi, ou bien Dieu est vérace, et nous ne pouvons nous tromper en suivant notre inclination à croire que nos idées des choses matérielles n'ont pas d'autre origine que des choses matérielles existantes, ou bien nous avons tort de suivre cette inclination parce que Dieu est trompeur. Quand il rencontre cette alternative dans la sixième et dernière de ses Méditations, Descartes a déjà établi le principe de la véracité divine. En vertu de ce principe, il peut maintenant conclure que “Dieu n’étant point trompeur, il est très manifeste qu’il ne m’envoie point ces idées immédiatement par lui-même, ni aussi par l’entremise de quelque créature, dans laquelle leur réalité ne soit pas contenue formellement, mais seulement éminemment “, bref que les idées en question sont bien ce qu'elles prétendent être, des représentations en moi de choses matérielles hors de moi. “Et partant il faut confesser qu’il y a des choses corporelles qui existent”.

 

 

     En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre “Penser avec les maîtres”:

          - Descartes: Le malin génie

     Dans le chapitre “Conférences”:

          - Expérience et témoignage du libre arbitre chez Descartes

     Et dans le chapitre “Explications de textes”:

          - Descartes: Deux usages du mot “substance”

          - Descartes: La méthode

          - Descartes: Préférer le tout

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