L’ENNUI

 

 

          Introduction : Vie heureuse, vie ennuyeuse ?

 

Nous tenons l’ennui pour un sentiment pénible, désagréable, le genre de sentiment qu’un être humain ne peut éprouver sans éprouver en même temps le besoin de faire quelque chose pour s’en débarrasser. Mais l’ennui n’est justement pas un sentiment pénible comme les autres. Au moment où il devrait vouloir faire quelque chose pour fuir son ennui, l’homme qui s’ennuie découvre que s’ennuyer consiste précisément à être incapable de vouloir faire quoi que ce soit, à n’avoir envie de rien. Or n’avoir envie de rien, c’est ce qui devrait arriver, semble-t-il, à l’homme comblé, à l’homme ayant atteint cet état que nous sommes censés rechercher par-dessus tout et que nous nommons le « bonheur ». Se pourrait-il que nous soyons affreusement trompés sur ce point capital, se pourrait-il que la promesse d’un contentement absolu annonce en réalité des moments si insupportables que n’importe quoi doive leur être préféré ?

L’ennui n’est pas seulement une incapacité d’agir par manque d’intérêt ou d’aspiration.  Cette incapacité elle-même répond au sentiment que la vie est vide, réduite à sa trame temporelle, dépourvue d’aspérités, d’incidents dignes d’attention : paradoxalement, c’est quand il n’a pas « d’ennuis » que l’être humain s’ennuie. Ce deuxième aspect de l’ennui ne fait peut-être que renforcer le soupçon précédent. La vie délivrée de l’agitation des désirs insatisfaits, la vie au repos en quelque sorte, la vie que nous jugeons volontiers pleine, accomplie, « heureuse », quand nous ne faisons qu’y penser sans avoir à la vivre, n’est-ce pas cette vie-là que nous trouvons monotone, assommante, « ennuyeuse », lorsqu’elle nous tombe dessus ? Ce n’est d’ailleurs pas seulement une vie où l’être humain « est ennuyé », c’est une vie où il « s’ennuie ». Dans ce désert où toutes les actions possibles et imaginables restent en suspens, il est ramené à lui-même et se découvre alors comme étant son propre fardeau : il s’ennuie d’être soi. Tel est le troisième aspect de l’ennui, qui fonde les deux autres et justifie peut-être notre soupçon. Car si nous admettons que l’homme ne se supporte pas, si nous admettons que sa conscience de soi est d’abord un dégoût de soi, nous ne jugerons pas étonnant qu’il soit inapte au bonheur, que la tranquillité le fatigue, que la sérénité l’accable.

Bien que n’étant pas une idée ni une théorie, un sentiment tel que l’ennui peut être qualifié de vrai ou de faux selon qu’il révèle la réalité humaine ou qu’au contraire il la masque. Il semble alors, si notre hypothèse soupçonneuse est correcte, qu’on ne puisse reconnaître la vérité de l’ennui sans devoir déprécier du même coup la notion de bonheur. C’est ce que confirment en un sens, bien que de deux façons fort différentes, les philosophies de Pascal et de Schopenhauer. La question se pose alors de savoir si une philosophie du bonheur comme celle d’Alain ne devrait pas, à l’inverse, disqualifier l’ennui. Nous examinerons ce point en dernière partie.

 

  1.           1. Ennui et divertissement (Pascal)

 

L’homme est si malheureux, écrit Pascal, « qu’il s’ennuierait même sans aucune cause d’ennui par l’état propre de sa complexion ; et il est si vain, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffisent pour le divertir » (Pensées, L 136, B 139). La pensée d’où ce passage est tiré a pour titre, non pas « Ennui », mais « Divertissement » : c’est quand il traite du divertissement que Pascal parle de l’ennui. Divertissement, ici, ne veut pas dire détente, délassement d’un esprit qui doit de temps à autre relâcher la pression. Divertissement veut dire détour. L’homme se divertit pour ne pas voir ce qu’il ne veut surtout pas voir. Il s’agite en tous sens pour ne pas demeurer un seul instant dans la compagnie insupportable de lui-même. Pascal nomme « divertissement » l’ensemble des moyens que nous trouvons d’instinct pour éviter ce malheur suprême qu’est l’ennui : pas seulement en jouant, mais aussi en travaillant, manuellement ou intellectuellement, en faisant de la politique, en soutenant le gouvernement ou alors en nous opposant à lui, etc. Et ces moyens réussissent, dans l’ensemble. Si nous ne parvenons pas à abolir l’ennui, du moins arrivons-nous à le rendre plutôt rare. Le divertissement est généralement assez puissant pour nous faire oublier l’ennui qui est sa cause secrète.

L’ennui n’est donc pas un malheur parmi d’autres : c’est le vrai nom du malheur lui-même, de tout le malheur humain. Or l’ennui surgit dès que cesse l’agitation du divertissement, dès que le repos s’installe. C’est pourtant bien, semble-t-il, dans le repos, dans l’achèvement, dans l’accomplissement, que l’homme devrait trouver le bonheur s’il était capable de l’atteindre : nous retrouvons ici l’hypothèse soupçonneuse de notre introduction. Faut-il dire alors que l’homme n’est pas capable d’atteindre le bonheur ? Cela ne suffit pas, pense Pascal. Ce qu’il faut dire, c’est que l’homme en a été capable, mais qu’il ne l’est plus, et cela par sa faute. Sans la doctrine chrétienne du péché originel, sans l’opposition entre une première nature perdue et une seconde nature corrompue, il est impossible de comprendre pourquoi c’est l’ennui, donc le malheur, qui surgit à la place du bonheur attendu. L’ennui ne nous fait certes pas comprendre notre corruption, notre déchéance, mais il nous la fait sentir. L’homme ne serait pas capable de s’ennuyer « sans aucune cause d’ennui », de se dégoûter lui-même, s’il ne comparait la misère de sa nature déchue à la grandeur de sa première nature. Son « repos » n’a plus rien alors de l’achèvement, de l’accomplissement qu’il aurait dû être : ce n’est plus qu’une immobilité forcée, un arrêt, une cessation de l’agitation.

D’après la citation précédente, l’être humain est soit malheureux quand il s’ennuie faute de se divertir, soit « vain » – c’est-à-dire vide, futile – quand il se divertit pour ne pas s’ennuyer. Ceux qui font profession de blâmer la vanité des occupations humaines stigmatisent en général la disproportion absurde entre l’action et son résultat : il est vain, disent-ils par exemple, de passer sa journée à chasser avec passion un lièvre dont on ne voudrait pas si on nous le donnait. Il est clair que Pascal ne partage pas cette critique. Puisque tout le malheur des hommes est dans l’ennui, ce n’est pas la possession d’un lièvre qui peut les en délivrer, c’est la chasse elle-même, la chasse pour la chasse. Ce n’est pas d’atteindre tel but, c’est de le poursuivre, puis d’en poursuivre un autre, et un autre encore, faisant en sorte que les poursuites puissent s’enchaîner sans interruption. Mais si la futilité même des occupations humaines répond ainsi à une sorte de sagesse instinctive, pourquoi Pascal juge-t-il « vain » l’homme qui s’absorbe dans le jeu de billard ? Sa critique, en fait, est l’inverse de la critique ordinaire. Assez lucides pour sentir que dans leur état de corruption ils ne peuvent supporter la vie qu’en s’étourdissant grâce à une agitation perpétuelle, les hommes sont toutefois incapables de s’agiter sans s’illusionner sur ce qu’ils font, sans s’imaginer que c’est le lièvre qui les intéresse, non la chasse. Il leur est nécessaire de croire que toute leur agitation les mènera enfin au but, au véritable repos, à l’achèvement, à l’accomplissement, au bonheur. Selon Pascal, cette illusion nécessaire est ce qui subsiste en eux de la grandeur de leur première nature. Les hommes n’échappent donc à l’ennui qu’en poursuivant des buts qui les plongeraient dans l’ennui si par malheur ils les atteignaient : c’est en cela qu’ils sont vains.

 

  1.           2. L’oscillation de la vie entre souffrance et ennui (Schopenhauer)

 

Telle que la décrit Pascal, notre condition nous interdit certes d’être heureux, mais elle ne nous empêche pas de connaître une sorte de succédané trivial du bonheur si nous nous donnons assez de buts pour que leur recherche éloigne de nous l’ennui sans trop nous faire souffrir de n’en atteindre aucun. Que le bonheur ne puisse être pour nous qu’un petit bonheur, fondé sur un compromis précaire de ce genre, c’est également ce que suggère Schopenhauer quand il remarque, au § 57 de son livre Le monde comme volonté et comme représentation, que la vie la plus heureuse est celle où « le désir et sa satisfaction se suivent à des intervalles qui ne sont ni trop longs, ni trop courts ». Trop longue, l’insatisfaction nous fait trop souffrir. Trop brève, elle nous confronte trop tôt à une triste vérité : être satisfait nous ennuie. Or il n’y a pas de troisième possibilité : la vie, écrit Schopenhauer, « oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». Et comme l’ennui est au fond une sorte de souffrance, il n’y a que souffrance dans la vie. La vie « la plus heureuse » n’est qu’une modalité chanceuse de la vie malheureuse, quand les mouvements du pendule vers la gauche et vers la droite se font sans excès.

D’où vient une telle oscillation ? Pourquoi ce qui fait souffrir un individu quand il en est privé doit-il fatalement l’ennuyer dès qu’il le possède ? C’est ce qu’il est impossible de comprendre tant que l’on considère seulement cet individu, son désir particulier, sa volonté propre. L’individu n’est qu’une petite partie du tout, du monde, et sa volonté individuelle une petite partie de cette « Volonté » qui est selon Schopenhauer l’essence du monde, l’essence de tout ce qui est, des choses inanimées, des êtres animés, des animaux, des hommes. La volonté individuelle de l’être humain est toujours une volonté « de » quelque chose. Elle se donne des buts, par exemple des buts amoureux, présentant alors à l’individu la possession de l’être aimé comme un bonheur suprême, une satisfaction absolue qui mérite qu’on souffre, parfois atrocement, pour l’atteindre. Ce désir individuel de possession, nous savons toutefois qu’il est au service de la reproduction de l’espèce, autrement dit d’un processus universel qui ne vise, lui, aucun but en dehors de sa propre perpétuation. Telle est la « Volonté » au sens de Schopenhauer : un vouloir qui ne veut rien d’autre que continuer à vouloir, encore et toujours, mais qui a besoin pour cela qu’une multitude d’individus veuillent certaines choses et souffrent pour les obtenir. Que se passe-t-il alors quand l’un de ces individus atteint le but qu’il poursuivait ? Si sa volonté était réellement et exclusivement la sienne, il serait satisfait et tirerait de cette satisfaction la jouissance promise. Mais sa volonté n’est que la forme individuelle que prend en lui une Volonté qui le dépasse et qui exige de toujours vouloir. Le moment où il croit toucher au but est donc aussi le moment où il découvre que le but ne compte pas, que rien ne compte d’ailleurs, sinon la pure exigence de vouloir, exigence qui pour le moment apparaît sans objet, indéterminée, inoccupée, vécue comme une aspiration vague, une douloureuse vacuité, bref vécue sous forme d’ennui. Et cela dure jusqu’à ce qu’un nouveau but apparaisse, effaçant la déception que l’individu vient d’éprouver, l’exposant à d’autres déceptions dans l’avenir.

Bien que l’image de l’oscillation vers la droite et vers la gauche suggère une sorte d’équilibre entre la souffrance et l’ennui, ces deux branches de l’alternative présentent une inégalité fondamentale. La souffrance, en effet, est du côté de l’illusion : l’être humain souffre parce qu’il croit aux buts, parce qu’il s’imagine trouver une satisfaction en les atteignant, parce que la privation de cette satisfaction lui est pénible. L’ennui, lui, est du côté de la vérité : l’homme qui s’ennuie découvre qu’il n’y a pas de buts, pas de satisfaction à espérer, et que nous souffrons toujours pour rien. Comme Pascal, Schopenhauer fait de l’ennui, et de l’ennui uniquement, le sentiment juste, exact, de notre condition misérable : de la corruption de notre nature déchue pour le premier, de notre soumission à la tyrannie d’une Volonté qui veut toujours vouloir pour le second. Ce que le philosophe enseigne, c’est ce que nous sommes censés éprouver quand nous nous ennuyons.

 

  1.           3. L’humeur est toujours triste (Alain)

 

Imaginons toutefois que quelqu’un tienne devant nous le raisonnement suivant. « Pour connaître la vérité sur l’homme, dirait-il, pour savoir par exemple quelle est sa vraie façon de se tenir, il faut faire abstraction des efforts qu’il accomplit pour se maintenir debout en gardant son équilibre. Ces efforts, en effet, nous dissimulent sa véritable condition, ce qu’il est en lui-même : un être qui trébuche, tombe et rampe. » Nous rejetterions probablement ce raisonnement, estimant que ce n’est pas quand il se laisse aller, quand il renonce à tout, que l’être humain nous livre sa vérité, mais au contraire quand il se reprend et se surmonte, par exemple quand il réalise ce miracle d’équilibre qu’est le fait de tenir droit sur ses jambes. Ne pouvons-nous pas opposer la même objection à ceux qui prétendent que c’est au moment où nous ne désirons rien, où nous n’agissons pas, où aucun engagement ne nous tient, bref au moment où nous nous ennuyons, que nous nous voyons tels que nous sommes, dans notre vérité enfin démasquée ?

L’objection en question, nous la trouvons formulée et développée à de nombreuses reprises dans les écrits d’Alain. Il n’y a pas à s’étonner, souligne ce dernier, si l’homme ne découvre que de l’ennui quand il tourne vers lui-même un regard qu’il voudrait impartial, quand il met entre parenthèses toutes ses entreprises, tous ses engagements, pour pouvoir se contempler d’une façon désintéressée : « Dans ce vain travail, par lequel l’homme veut se décrire lui-même, il arrive inévitablement que lâcheté recouvre courage, et tristesse joie, et délibération résolution, jusqu’à une grisaille ou tout est égal. » Cette grisaille, écrit Alain quelques lignes plus loin, c’est « la toile de fond de l’ennui ». Cela ne prouve pas que l’ennui serait la vérité de l’être humain, vérité découverte grâce à la contemplation de soi. Cela prouve seulement que la contemplation de soi ennuie, produisant ainsi la vérité qu’elle prétend découvrir. Ceux qui font de l’ennui le révélateur de la condition humaine disposent ainsi d’un moyen facile d’avoir toujours raison.

La phrase que nous venons de citer est extraite d’un ouvrage d’Alain paru en 1927, Les idées et les âges. On la trouve au chapitre 4 du livre VI de cet ouvrage, chapitre intitulé « Passions tristes ». Sans être une passion au sens propre, l’ennui est rangé communément parmi les sentiments tristes. Or si l’ennui est un sentiment triste, prétendent Pascal et Schopenhauer, c’est parce qu’il est un sentiment vrai, le reflet fidèle d’une triste réalité, notre condition misérable. Voilà justement la faute, selon Alain. L’ennui n’a pas besoin d’être vrai pour être triste. Il l’est parce que la tristesse va de soi dès lors que l’homme se laisse aller, s’abandonne à ce qu’il est, renonce à agir, de même que la chute va de soi quand l’homme cesse de vouloir tenir debout, de même que le malheur va de soi quand l’homme cesse d’avoir foi en lui. Il peut arriver à un individu d’être de « bonne » ou de « mauvaise » humeur selon les circonstances, mais quand nous disons de quelqu’un qu’il a « de l’humeur » tout court, quand nous voulons parler de sa tonalité affective propre, intime, antérieure à tout circonstance, nous n’envisageons même pas que cette humeur puisse être bonne : nous savons qu’alors tout l’ennuie, tout l’irrite. « L’humeur est toujours triste », affirme Alain dans le même chapitre.

Si les moments d’ennui étaient des moments de découverte de soi, il faudrait dire, avec Pascal et Schopenhauer, que l’homme est condamné à trouver l’ennui à la place du bonheur qu’il recherche, et tenter ensuite, comme eux, de fournir une explication religieuse ou métaphysique de cette condamnation. Mais les moments d’ennui sont en réalité des moments où l’homme se perd. C’est dans ce qu’il fait, dans sa volonté, dans ses œuvres qu’il se retrouve, et qu’il est heureux. « Il faut vouloir être heureux, écrit Alain, et y mettre du sien » (Propos du 10 avril 1923).   

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