HOBBES : DROIT DE NATURE, LOI DE NATURE, ÉTAT DE NATURE

 

Léviathan, chapitre 14

 

Traduction de François Tricaud, éditions Dalloz, 1999, p. 128-129

 

 

Le droit de nature, que les auteurs appellent généralement jus naturale, est la liberté qu’a chacun d’user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa propre nature, autrement dit de sa propre vie, et en conséquence de faire tout ce qu’il considère, selon son jugement et sa raison propres, comme le moyen le mieux adapté à cette fin.

On entend par liberté, selon la signification propre de ce mot, l’absence d’obstacles extérieurs, lesquels peuvent souvent enlever à un homme une part du pouvoir qu’il a de faire ce qu’il voudrait, mais ne peuvent l’empêcher d’user du pouvoir qui lui est laissé, conformément à ce que lui dictent son jugement et sa raison.

Une loi de nature (lex naturalis) est un précepte, une règle générale, découverte par la raison, par laquelle il est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver, et d’omettre ce par quoi ils pensent qu’ils peuvent être le mieux préservés. En effet, encore que ceux qui parlent de ce sujet aient coutume de confondre jus et lex, droit et loi, on doit néanmoins les distinguer, car le droit consiste dans la liberté de faire une chose ou de s’en abstenir, alors que la loi vous détermine, et vous lie à l’un ou à l’autre ; de sorte que la loi et le droit diffèrent exactement comme l’obligation et la liberté, qui ne sauraient coexister sur un seul et même point.

Et comme l’état de l’homme, comme il a été exposé dans le précédent chapitre, est un état de guerre de chacun contre chacun, situation où chacun est gouverné par sa propre raison, et qu’il n’existe rien, dans ce dont on a le pouvoir d’user, qui ne puisse éventuellement vous aider à défendre votre vie contre vos ennemis : il s’ensuit que dans cet état tous les hommes ont un droit sur toutes choses, et même les uns sur le corps des autres. C’est pourquoi, aussi longtemps que dure ce droit naturel de tout homme sur toute chose, nul, aussi fort ou sage fût-il, ne peut être assuré de parvenir au terme du temps de vie que la nature accorde ordinairement aux hommes.

 

 

Le dernier paragraphe du texte formule l’une des thèses les plus célèbres de Hobbes : ce que nous appelons « l’état de nature », ce qu’il appelle lui-même « l’état de l’homme », autrement dit la « situation où chacun est gouverné par sa propre raison », donc sans devoir obéir à des lois communes ni craindre la sanction d’un pouvoir coercitif, est « un état de guerre de chacun contre chacun ». Cette simple formulation n’est toutefois pas ce qui importe ici, puisque la thèse en question a déjà, comme le rappelle Hobbes, été exposée et même justifiée « dans le précédent chapitre », le chapitre 13. Sachant que l’état de nature est un état de guerre, nous devons maintenant apprendre ce qui en résulte. Or nous ne pouvons le découvrir, suggère Hobbes dans ce texte, qu’en tenant compte du « droit » qui revient à chaque homme dans un tel état, et de la « loi » à laquelle il est tenu d’obéir. L’analyse de l’état de nature ne révèle ses implications que si on la joint à celle du « droit de nature » (défini dans les deux premiers paragraphes du texte) et à celle de la « loi de nature » (définie dans le troisième paragraphe).

Ce qui résulte de la conjonction de l’état de nature, du droit de nature et de la loi de nature, c’est, nous disent les dernières lignes du texte, une menace générale de mort violente, imminente et prématurée : « nul, aussi fort ou sage fût-il, ne peut être assuré de parvenir au terme du temps de vie que la nature accorde ordinairement aux hommes ». Ces lignes ont de quoi nous étonner. La menace en question, Hobbes aurait pu, semble-t-il, l’énoncer dès le chapitre précédent, comme une simple conséquence directe du fait que les hommes sont naturellement en guerre les uns contre les autres. En quoi a-t-il besoin, pour l’expliquer, d’invoquer en outre les notions de « droit » et de « loi » ? Nous le comprenons d’autant moins que cette menace accompagne clairement une situation dans laquelle personne ne peut jouir de ses droits, où rien ne saurait avoir force de loi. Devons-nous supposer que par « droit de nature », Hobbes n’entend rien d’autre que ce qu’on appelle ironiquement « droit du plus fort » ? Devons-nous supposer que par « loi de nature » il n’entend rien de plus que ce qu’on appelle cyniquement « loi de la jungle » ?

Tournons-nous vers la définition proposée du droit de nature, au premier paragraphe du texte : c’est, écrit Hobbes, « la liberté qu’a chacun d’user comme il le veut de son pouvoir propre, pour la préservation de sa propre nature, autrement dit de sa propre vie, et en conséquence de faire tout ce qu’il considérera, selon son jugement et sa raison propres, comme le moyen le mieux adapté à cette fin ». Le mot essentiel est évidemment le mot « liberté ». Mon droit, c’est ma liberté : non pas mon pouvoir, mais ma liberté « d’user comme je le veux » de mon pouvoir. Hobbes prend d’ailleurs soin de préciser, dans un second paragraphe, que toutes sortes d’« obstacles » peuvent certes « enlever à un homme » une « part » de son pouvoir, mais ne peuvent en aucun cas restreindre sa liberté « d’user du pouvoir qui lui est laissé ». Définir le droit par la liberté, c’est exclure d’emblée l’idée qu’il serait proportionné à la puissance : le « droit de nature » de Hobbes n’a rien à voir avec un « droit du plus fort ».

Définir le droit par la liberté, c’est également mettre l’accent sur son indétermination foncière, ce qu’illustrent dans le texte les formules « user comme il le veut », ou « faire tout ce qu’il considérera ». Tout droit est d’abord un droit d’user et abuser, un droit de faire, en un sens, « n’importe quoi ». Certes, ce « n’importe quoi » n’est pas sans réserve : c’est un « n’importe quoi pourvu que ». Chacun, soutient Hobbes, a par nature le droit « d’user comme il le veut » de son pouvoir, à condition que ce soit « pour la préservation de sa propre nature, autrement dit de sa propre vie » ; chacun a par nature le droit de « tout » faire, mais seulement s’il peut considérer ce qu’il fait « comme le moyen le mieux adapté » à cette préservation. Dans le rapport entre le « n’importe quoi » et le « pourvu que », le second moment est celui de la limite : il signifie que l’extension du droit est toujours moindre que celle du fait : il y a bien des choses que je pourrais faire, mais que je n’ai pas le droit de faire parce qu’elles s’opposeraient à la préservation de ma vie. À l’intérieur de cette limite, toutefois, mon droit demeure foncièrement indéterminé, indéfini, et son extension est alors infiniment supérieure à celle du fait : je ne peux jamais, matériellement, épuiser toutes les actions qui me sont permises pour préserver ma vie. L’indétermination, le « n’importe quoi » de la liberté, reste donc l’élément essentiel du droit : avoir un droit, aux yeux de Hobbes, c’est avoir tous les droits dans son droit. L’idée que quelqu’un pourrait « abuser de son droit » n’a aucun sens dans cette conception.

Le « pourvu que » accompagne le « n’importe quoi » comme son adversaire intime. Si la liberté est l’essence du « droit » au sens strict, ce qui vient la limiter relève de la « loi », selon laquelle, énonce le troisième paragraphe, « il est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver, et d’omettre ce par quoi ils pensent qu’ils peuvent être le mieux préservés ». Certes, reconnaît Hobbes, « ceux qui parlent de ce sujet » ont traditionnellement « coutume de confondre » le droit et la loi : dans la conception juridique des Anciens, en effet, la loi est censée énoncer le droit de chacun, à savoir la part qui lui revient en fonction de son statut social. C’est par un geste novateur qu’est affirmée dans ce texte la nécessité de « les distinguer », et même de les opposer, comme on oppose « l’obligation et la liberté» : d’un côté la loi, l’obligation qui « détermine », de l’autre le droit, la liberté qui « in-détermine ». Nous assistons ici à la naissance de l’individualisme juridique moderne, de l’idée que l’individu comme tel, l’individu isolé, asocial, a par nature un droit, qui ne peut être qu’une liberté de tout faire pourvu que cela permette de satisfaire la seule obligation susceptible de s’imposer naturellement à un individu isolé, l’obligation de préserver sa vie.

Le droit et la loi « diffèrent » donc, mais n’en sont pas moins inséparables. Il faut que la loi interdise certaines choses pour que tout le reste soit authentiquement permis. Imaginons que la loi ne puisse interdire quoi que ce soit : le droit deviendrait alors droit de faire véritablement n’importe quoi, sans condition, sans limite, et se transformerait ainsi en non-droit. Tel est précisément, explique Hobbes au quatrième paragraphe, l’effet de cet état de guerre dont le chapitre précédent a montré qu’il était l’état naturel de l’homme. Dans un pareil état, en effet, « il n’existe rien … qui ne puisse éventuellement vous aider à défendre votre vie contre vos ennemis », rien donc qui puisse être raisonnablement interdit N’importe quoi pouvant alors être jugé comme étant « le moyen le mieux adapté » à la préservation de la vie, il en résulte, d’abord, que « tous les hommes ont un droit sur toutes choses, et même les uns sur le corps des autres », ensuite que personne n’est « assuré de parvenir au terme » de son temps naturel de vie. Cette ultime conséquence, nous comprenons maintenant pourquoi elle ne pouvait pas être énoncée plus tôt, dès le chapitre 13. Contrairement à ce que nous étions d’abord tentés de penser, Hobbes ne dit pas que l’humanité est menacée de mort tant que dure l’état de nature. Ce qu’il dit exactement, c’est qu’elle est menacée de mort « aussi longtemps que dure ce droit naturel de tout homme sur toute chose ». La hantise de la mort violente ne se déduit pas directement du simple état de guerre : elle se déduit du droit qu’a chacun, dans cet état, de recourir à tous les moyens guerriers possibles et imaginables, faute de pouvoir trouver dans sa « propre raison » l’assurance que tel ou tel de ces moyens ne serait pas la meilleure façon de défendre sa vie. En d’autres termes, la menace de mort est fondée en droit, ce qui la rend bien plus terrifiante. Pour décrire une pareille situation, nous pouvons certes parler de « loi de la jungle », mais à condition de savoir y reconnaître l’une des figures possibles du droit.  

Ce que suggère notre texte, c’est que les institutions politiques ne sont pas seulement faites pour conjurer la peur en établissant la paix entre les hommes : elles doivent du même coup assurer à chacun un véritable droit. Si nous négligeons cet aspect, nous trouverons peut-être que la théorie politique de Hobbes, cette idée d’un pouvoir assez fort pour contraindre les hommes à la paix en les tenant tous en respect, ne fait que substituer une forme de terreur à une autre. Mais songeons qu’un tel pouvoir, en mettant fin à la cacophonie juridique de l’état de nature, peut enfin dire la loi, l’énoncer clairement, afin que nul n’ignore, désormais, la liste des actions interdites, des actions qu’il ne saurait commettre sans nuire à la « préservation de sa vie ». Avec le pouvoir d’État, la loi devient audible, elle parle, et le citoyen sait alors qu’il a le droit de faire tout ce dont la loi ne parle pas. Certes, ce citoyen a renoncé définitivement à son droit « de nature » : ce n’est plus à « son jugement et sa raison propres » qu’il s’en remet pour connaître le meilleur moyen de préserver sa vie. Mais s’il renonce à la forme naturelle de son droit, c’est pour en conserver la substance, l’essence, le « n’importe quoi pourvu que » : pourvu qu’il s’abstienne de faire ce que l’État interdit, n’importe quoi lui est permis, sans qu’on puisse jamais l’accuser d’abuser de son droit.

 

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  • Hobbes : le pouvoir absolu

Et dans le chapitre « Notions » :

  • Le Droit

 

 

Ajouter un commentaire
Code incorrect ! Essayez à nouveau