KANT : LE JUGEMENT DE GOÛT

 

Critique de la faculté de juger, Première partie, Première section, Livre I, « Analytique du beau », § 8

 

Traduction de Jean-René Ladmiral, Marc B. de Launay et Jean-Marie Vaysse

 

Œuvres philosophiques de Kant, tome 2, Pléiade, 1985, p. 973-974

 

 

Si l’on juge et apprécie les objets uniquement par concepts, on perd toute représentation de la beauté. Il ne peut donc y avoir de règle aux termes de laquelle quelqu’un pourrait être obligé de reconnaître quelque chose comme beau. Pour savoir si un vêtement, une maison ou une fleur sont beaux, on ne se laissera pas dicter son jugement par aucun raisonnement ni principe. On veut soumettre l’objet à l’examen de ses propres yeux, tout comme si notre satisfaction dépendait de la sensation ; et cependant, si l’on déclare alors que l’objet est beau, on croit avoir pour soi une voix universelle et on revendique l’adhésion de chacun, alors que ce n’est en réalité que pour celui qui regarde et pour la satisfaction qui est la sienne que toute sensation personnelle et privée pourrait décider.

On peut donc voir ici que, dans le jugement du goût, il n’est rien postulé d’autre qu’une telle voix universelle concernant la satisfaction, sans la médiation des concepts, et donc aussi par là même la possibilité d’un jugement esthétique qui puisse être considéré en même temps comme valant pour tous. Le jugement de goût lui-même ne postule pas l’assentiment de tous (il n’y a en effet qu’un jugement universel logiquement qui puisse le faire, parce qu’il peut donner ses raisons) : il ne fait que prêter à chacun cet assentiment, comme un cas particulier de la règle, ce dont il attend la confirmation non pas de concepts, mais de l’adhésion des autres.

 

Le jugement de goût existe. C’est un fait que nous parlons de la beauté, que nous nous prononçons sur elle. La question n’est pas de savoir si nous avons raison ou tort de le faire. Si la philosophie doit être « critique », cela ne veut certainement pas dire, aux yeux de Kant, qu’elle aurait pour mission de changer ce qui est, de censurer ou de réformer nos comportements. La philosophie n’a d’autre mission que de comprendre ce qui est, donc de comprendre nos comportements, en particulier ce comportement si étrange qu’on appelle le jugement de goût. Cette compréhension est qualifiée de « critique » parce qu’elle restitue la chose comprise dans ses justes limites, dans ce qui relève exclusivement et légitimement d’elle.

Qu’est-ce qui relève strictement du jugement de goût par lequel nous affirmons ou nions la beauté d’un « vêtement », d’une « maison » ou d’une « fleur » ? Une certaine prétention, estime Kant, la prétention qu’expriment dans le texte deux verbes aussi impérieux l’un que l’autre, mais apparemment dirigés en sens contraire. Le premier est le verbe « vouloir » : dans le jugement de goût, écrit Kant, « on veut soumettre l’objet à l’examen de ses propres yeux ». Le second est le verbe « revendiquer » : dans le jugement de goût, « on revendique l’adhésion de chacun ». Il s’agit donc d’une double prétention, prétention d’être seul juge et en même temps prétention de juger comme tout autre aurait jugé. La coexistence de ces deux prétentions en une seule ne peut manquer d’éveiller le soupçon d’une sorte de contradiction interne au jugement de goût, ce que Kant lui-même suggère lorsqu’il utilise le mot « cependant » (« On veut soumettre l’objet à l’examen de ses propres yeux, tout comme si notre satisfaction dépendait de la sensation ; et cependant, si l’on déclare alors que l’objet est beau, on croit avoir pour soi une voix universelle ») ou l’expression « alors que » (« on revendique l’adhésion de chacun, alors que ce n’est en réalité que pour celui qui regarde et pour la satisfaction qui est la sienne que toute sensation personnelle et privée pourrait décider »).

La philosophie a toutefois mieux à faire ici que de dénoncer une contradiction interne. Sa tâche est de comprendre, et d’abord de comprendre que chacune des deux prétentions du jugement de goût lui est absolument nécessaire, essentielle, que sans elle il n’y aurait tout simplement aucun jugement de goût, aucun rapport à la beauté. Considérons en effet ce qu’exclut la première prétention, la prétention de « soumettre l’objet à l’examen de ses propres yeux ». Nous serions évidemment dispensés d’un tel examen s’il était permis de dire qu’un cheval est forcément beau du seul fait qu’il est un cheval, que la beauté d’un paysage d’automne se déduit de sa nature de paysage d’automne, bref s’il était permis d’apprécier esthétiquement les objets « uniquement par concepts », en vertu d’une « règle aux termes de laquelle quelqu’un pourrait être obligé de reconnaître quelque chose comme beau ». C’est bien en vertu d’une règle de ce genre que nous sommes obligés, par exemple, de reconnaître la chaleur comme la cause de la dilatation, donc la vérité de la proposition « La chaleur produit la dilatation ». Quand il s’agit de connaître, d’appréhender la vérité, la règle conceptuelle précède nécessairement l’examen de l’objet par nos « propres yeux ». Vouloir régler de cette façon l’appréciation du beau, c’est donc la traiter comme un acte de connaissance, ce qui est absurde. Bien des choses, sans doute, peuvent être déduites de la nature du cheval, mais le fait qu’il soit beau ou non n’en fait pas partie : la beauté n’est pas une propriété objective des choses.

C’est à bon droit, par conséquent, qu’un homme de goût refuse de se laisser « dicter son jugement par aucun raisonnement ni principe » : ils n’ont rien à voir avec ce dont il s’agit. Est-ce à dire que sa « satisfaction » esthétique (ou son insatisfaction) dépendra uniquement de la « sensation personnelle et privée » qu’il éprouvera en soumettant l’objet à l’examen de ses propres yeux ? S’il en était ainsi, s’il revenait à la sensation personnelle et privée de « décider » de la beauté des choses, cette décision vaudrait exclusivement « pour celui qui regarde », exclusivement « pour la satisfaction qui est la sienne » : aucune communication esthétique ne serait concevable. Que pourrait bien signifier, alors, l’expression « homme de goût », et même la simple notion de goût ? Ce n’est pas faire preuve d’un goût particulièrement remarquable que d’aimer ce qui procure une sensation agréable et de ne pas aimer ce qui procure une sensation désagréable. S’il y a un véritable jugement de goût, il ne peut reposer sur la seule prétention d’apprécier soi-même l’objet : une seconde prétention doit l’accompagner, celle de juger l’objet comme il doit être jugé, de le juger comme tout autre le jugerait. C’est donc par une nécessité inhérente au jugement de goût que celui qui réclame farouchement qu’on le laisse juger par lui-même croit en même temps « avoir pour soi une voix universelle » et revendique pour son jugement « l’adhésion de chacun ».

Si nous nous trompons sur cette dernière revendication, si nous confondons sa référence à une « voix universelle » avec le recours à une règle conceptuelle imposant à tout homme ce qu’il devrait juger en matière de beauté, et si d’un autre côté nous nous trompons également sur la volonté d’apprécier soi-même l’objet, si nous n’y voyons qu’un abandon à la subjectivité incommunicable de la « sensation personnelle et privée », alors nous obtenons effectivement deux prétentions incompatibles. Mais cela ne concerne pas le jugement de goût, puisqu’il rejette précisément les deux extrêmes, l’extrême de la règle conceptuelle comme celui de la subjectivité incommunicable. Les deux prétentions résultant de ce double rejet doivent pouvoir s’accorder, ne former qu’une seule prétention : le second paragraphe du texte montre à quelle condition cet accord est possible.

Il s’agit de comprendre, nous dit Kant en soulignant le mot, la « possibilité » d’un jugement « esthétique », autrement dit d’un jugement prononcé par une sensation de plaisir ou de déplaisir, mais qui soit « considéré en même temps comme valant pour tous ». La condition de cette possibilité est restrictive : le jugement de goût est possible s’il « n’est rien postulé d’autre », en lui, que l’approbation de cette « voix universelle » dont il était déjà question à la fin du premier paragraphe. Que signifie ici « ne rien postuler d’autre » ? Il y a une chose, répond Kant en soulignant de nouveau, que le jugement de goût « ne postule pas », ne peut pas se permettre de postuler, de réclamer comme lui étant dû : il ne postule pas « l’assentiment de tous ». Il ne pourrait postuler cet assentiment que s’il était capable de « donner ses raisons », bref s’il était, non pas un jugement esthétique, mais un « jugement universel logiquement », autrement dit un jugement de connaissance, visant la vérité plutôt que la beauté. Soit. Le lecteur est quand même en droit de s’étonner que le distinguo apparemment subtil entre « postuler l’assentiment de tous » et « postuler l’approbation d’une voix universelle » entraîne un changement du tout au tout, nous fasse passer de la négation du jugement de goût à ce qui le rend possible. La phrase suivante fait la lumière sur ce point essentiel. Quand je me prononce sur la beauté d’un objet, précise Kant, je ne suis certainement pas en mesure de contraindre mon voisin, par voie d’argument, à être d’accord avec moi, mais je peux lui « prêter … cet assentiment, comme un cas particulier de la règle ». Il y a donc une règle, dans le jugement sur le beau comme dans le jugement sur le vrai, mais au lieu que cette règle soit préalable, antérieure aux « cas » qui tombent sous sa juridiction, c’est au contraire le cas qui la suggère. J’ai le droit de « postuler l’assentiment de tous » lorsque la règle est donnée d’avance et que mon jugement consiste à l’appliquer correctement au cas particulier. Mais ce qui m’est donné en premier, dans l’expérience esthétique, c’est un objet tel que le voient mes « propres yeux ». Supposons que cet objet, au lieu de m’être seulement agréable, me paraisse « beau », supposons que j’estime, à tort ou à raison, que n’importe qui devrait le trouver tel, ce sera bien pour moi comme s’il était le cas particulier d’une règle, mais d’une règle qui ne surgit qu’à l’occasion de mon jugement, et pour laquelle je n’ai pas d’autre moyen de confirmation que d’obtenir « l’adhésion des autres ».

Malgré l’apparence, la différence entre « postuler l’assentiment de tous » et « postuler l’approbation d’une voix universelle » n’a donc rien d’un distinguo subtil. C’est la différence fondamentale entre ce que Kant appelle un « jugement déterminant » – un jugement qui détermine le cas en lui appliquant la règle – et ce qu’il appelle un « jugement réfléchissant » – un jugement dont la règle est suggérée par une réflexion sur le cas. Le vrai et le bien relèvent de jugements déterminants, le beau d’un jugement réfléchissant. Là où la règle est donnée au préalable, l’auteur du jugement peut compter sur l’assentiment de tous sans avoir besoin de le solliciter. Cette assurance silencieuse n’est pas de mise quand on parle de beauté : l’approbation que l’on « prête » aux autres, il importe alors qu’ils l’énoncent ou qu’ils la refusent explicitement. Rien n’est plus futile que de disqualifier les débats esthétiques sous prétexte qu’en matière de goût aucune controverse ne saurait être tranchée. L’absence de toute règle déterminante est précisément la raison pour laquelle les hommes ne peuvent faire l’économie, à propos de chaque expérience esthétique, d’un débat sans fin sur la règle que cette expérience pourrait illustrer. Les deux prétentions contenues dans le jugement de goût, la prétention de juger par ses yeux sans tenir compte des règles et la prétention d’être approuvé de tous, sont donc bien deux aspects d’une seule et même prétention.

 

 

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