POPPER : EN QUEL SENS LES SCIENCES PARLENT-ELLES DE NOS EXPÉRIENCES ?

 

La logique de la découverte scientifique, chap. V, § 25

 

Traduction de Nicole Thyssen-Rutten et Philippe Devaux

 

Paris, Payot, 1973, p. 93-94

 

 

Dans les épistémologies du sensualisme et du positivisme, l'on prend pour garanti que les énoncés des sciences empiriques « parlent de nos expériences ». En effet, comment pourrions-nous jamais avoir une connaissance quelconque des faits sinon par l'intermédiaire des perceptions de nos sens ? Par la simple réflexion, un homme ne peut ajouter un iota à sa connaissance du monde des faits : l'expérience perceptive doit donc être la seule « source de connaissance » de toutes les sciences empiriques. Tout ce que nous savons relativement au monde des faits doit donc pouvoir être exprimé sous la forme d'énoncés relatifs à nos expériences. Nous ne pouvons constater que cette table est rouge ou bleue qu'en nous référant à notre expérience sensorielle. Le sentiment immédiat de conviction qu'elle provoque en nous nous permet de distinguer l'énoncé vrai, à savoir celui dont les termes concordent avec notre expérience, de l'énoncé faux dont les termes ne concordent pas avec elle. La science consiste tout simplement en une tentative en vue de classifier et de décrire cette connaissance perceptive dont la vérité ne peut être mise en doute : elle est la présentation systématique de nos convictions immédiates.

Cette doctrine s'embourbe, à mon avis, dans les problèmes de l'induction et des termes universels. En effet, nous ne pouvons exprimer aucun énoncé scientifique qui n'aille au-delà de ce qu'on peut connaître avec certitude « sur la base de l'expérience immédiate ». (L'on peut se référer à ce fait comme à la « transcendance inhérente à toute description. ») Chaque fois que nous décrivons, nous utilisons des noms (ou symboles ou notions) universels ; tout énoncé a le caractère d'une théorie, d'une hypothèse. L'énoncé « voici un verre d'eau » ne peut être vérifié par aucune observation. En effet, les termes universels qui apparaissent dans cet énoncé ne peuvent être mis en corrélation avec aucune expérience sensible spécifique. (Une « expérience immédiate » n'est « donnée immédiatement » qu'une seule fois ; elle est unique.) Par le mot « verre », par exemple, nous dénotons des corps physiques qui présentent un certain comportement régulier (quasi légal) ; ceci vaut également pour le mot « eau ». Les termes universels ne peuvent être réduits à des classes d'expériences ; ils ne peuvent être « constitués ».

Contenue tout entière dans le second paragraphe de ce passage, la thèse de Popper est formulée en opposition directe aux « épistémologies du sensualisme et du positivisme », deux épistémologies assez proches pour qu'il soit permis de les ramener à une seule. Avant de critiquer cette épistémologie commune, et afin de garantir la pertinence et l'honnêteté de sa critique, Popper s'efforce, dans le premier paragraphe, de présenter la doctrine sensualiste et positiviste comme pourrait le faire l'un de ses adeptes. Il énonce d'abord le principe de cette doctrine, puis la conséquence qui s'en déduit imparablement. Cette conséquence, le second paragraphe montrera qu'elle est inacceptable, suggérant ainsi qu'un principe différent doit être adopté.

Quel est le principe de l'épistémologie sensualiste et positiviste ? La première phrase du texte en propose la formulation suivante : sensualistes et positivistes soutiennent, nous dit Popper, que « les énoncés des sciences empiriques parlent de nos expériences ». Cette première formulation est encore trop vague, donc insuffisante. Si l'expression « sciences empiriques » signifie quelque chose, les sciences qu'elle désigne ne peuvent pas ne pas « parler », d'une façon ou d'une autre, « de nos expériences » : cela vaut pour Popper comme pour ses adversaires. Pour cerner ce qui est propre à l'épistémologie incriminée, il faut préciser de quelle façon, selon elle, les sciences empiriques « parlent de nos expériences ». Cette précision, nous la trouvons à la fin de la deuxième phrase du texte : « l'expérience perceptive », disent les sensualistes et les positivistes, est « la seule source de connaissance de toutes les sciences empiriques ». Voilà le point décisif, l'objet véritable de la critique poppérienne : s'il est vrai, en un sens, que les sciences empiriques parlent de nos expériences, ce n'est certainement pas, selon Popper, parce que l'expérience serait leur « source ».

Ce qui est intéressant, dans la thèse selon laquelle l'expérience est notre « seule source » de connaissance, c'est qu'elle polarise l'attention sur l'adjectif « seule », comme si le substantif « source » allait de soi. Le partisan de cette thèse, le sensualiste ou positiviste, admet d'emblée, comme étant hors de question, que la validité d'un énoncé est garantie par sa provenance, et il en tire la conséquence que sa tâche d'épistémologue est de ne surtout pas se tromper sur cette provenance, de ne pas attribuer aux énoncés des sciences empiriques une autre source que la seule d'où ils découlent et tirent leur légitimité. Or il est clair que si, au lieu d'interroger au préalable la pertinence du lien supposé entre la valeur d'un énoncé et sa source, nous acceptons sans discussion de juger déterminante la question « d'où vient cet énoncé ? », nous ne pouvons éviter de dire que les énoncés des sciences empiriques « viennent de l'expérience » et uniquement de l'expérience. Voilà ce qui donne un air d'évidence aux propositions formulées dans le premier paragraphe du texte, propositions que Popper estime pourtant épistémologiquement fausses. Car comment nier, dès lors que la question admise est de savoir d'où nous est venue notre « connaissance des faits », qu'elle soit entrée en nous « par l'intermédiaire des nos sens » ? Quelle autre source lui assigner, s'il faut lui assigner une source ? Il serait clairement absurde de confier ce rôle de source à la « simple réflexion ». Envisagée en tant que source, la réflexion « ne peut ajouter un iota » à ce que nous savons du monde des faits : ce n'est évidemment pas à partir d'elle, mais à partir de « notre expérience sensorielle », que nous sommes en mesure de « constater que cette table est rouge ou bleue ».

Si le principe du sensualisme et du positivisme est la position de l'expérience comme seule source de connaissance, la conséquence majeure de ce principe est ce qu'on peut appeler la « règle de non-transcendance ». De l'idée que les sciences empiriques sont tributaires d'une source déterminée, on passe logiquement, en effet, à l'idée que ces sciences ne conservent leur validité qu'à condition de ne pas s'écarter de ladite source, de ne pas lui ajouter « un iota », de ne jamais proposer un seul énoncé qui transcende en quoi que ce soit les données de l'expérience perceptive ou sensorielle. S'il y a malgré tout une différence à faire entre la source (nos expériences) et le fleuve (les sciences empiriques), cette différence ne peut pas consister en ce que le fleuve contiendrait de l'eau ne venant pas de la source : tout en vient, puisqu'elle est la seule. En quoi consiste-t-elle alors, cette différence entre la source et le fleuve ? En s'exprimant toujours comme le ferait un adepte de la doctrine incriminée, Popper propose une réponse double à cette question, selon qu'on considère les énoncés scientifiques eux-mêmes ou qu'on s'intéresse spécifiquement à leur vérité. Voyons d'abord ce qui concerne les énoncés eux-mêmes. La règle de non-transcendance signifie que les énoncés scientifiques ne sont rien d'autre, rien de plus, que des « énoncés relatifs à nos expériences », des compte-rendus de ce que nous éprouvons dans nos contacts perceptifs avec la réalité. S'ils méritent la dignité particulière qu'exprime le mot « scientifiques », c'est seulement en raison du travail qui permet « de classifier et de décrire cette connaissance perceptive, ces expériences immédiates », d'organiser un ensemble chaotique d'informations en un système de faits généraux. On reconnaît ici l'épistémologie nommée « positivisme ». Voyons ensuite ce qui concerne proprement la « vérité » des énoncés scientifiques. La règle de non-transcendance signifie maintenant que cette vérité n'est rien d'autre, rien de plus, que « le sentiment immédiat de conviction » que toute expérience sensorielle « provoque en nous » : on reconnaît ici l'épistémologie nommée « sensualisme ». Nous comprenons dès lors la raison pour laquelle Popper associe étroitement le positivisme et le sensualisme. À mesure que s'accomplit, conformément à la doctrine positiviste, le travail de classification qui confère la dignité de « scientifiques » aux énoncés rapportant nos expériences, les sentiments de convictions éprouvés lors de ces expériences reçoivent, conformément à la doctrine sensualiste, le statut de vérités reconnues et répertoriées. Les deux épistémologies s'accordent ainsi sur la même définition de la science, définition formulée en conclusion du premier paragraphe : « elle [la science] est la présentation systématique de nos convictions immédiates ».

C'est cette conception de la science que Popper critique dans la suite du texte. Sa critique vise évidemment le principe commun au sensualisme et au positivisme, à savoir le rôle de « seule source » attribué à l'expérience, et au-delà l'idée plus générale selon laquelle la validité d'une science tiendrait à sa source. Or la seule façon rationnelle de critiquer un principe est de l'attaquer sur ses conséquences logiques, de montrer que telle ou telle de ces conséquences est inacceptable. Ici, la conséquence inacceptable est ce que nous avons appelé la règle de non-transcendance : le second paragraphe du texte est entièrement consacré à la réfutation de cette règle. S'il s'avère, comme le déclare Popper, que « nous ne pouvons exprimer aucun énoncé scientifique qui n'aille au-delà de ce qu'on peut connaître avec certitude sur la base de l'expérience immédiate », la preuve sera faite que l'expérience immédiate ne constitue pas la source d'où les énoncés des sciences empiriques tirent leur validité. Il faudra alors se demander en quel nouveau sens il est permis de dire que ces sciences « parlent de nos expériences ».

Avant d'en arriver là, voyons comment Popper réfute, après l'avoir présentée comme aurait pu le faire l'un de ses adeptes, la doctrine sensualiste et positiviste. Cette doctrine « s'embourbe », nous dit-il, dans deux problèmes : celui de « l'induction » et celui des « termes universels ». Il est clair, en premier lieu, que l'induction pose problème à ceux qui interdisent à un énoncé scientifique de transcender les expériences sensorielles qui constituent sa source. Chacune de ces expériences est en effet singulière, « unique », elle n'a lieu « qu'une seule fois », seulement à tel endroit et à tel moment, alors que la science cherche à formuler des lois, des énoncés universels, valables en tout lieu et en tout temps. Aussi large que soit la classe des expériences étayant un énoncé universel, cet énoncé ne saurait s'y réduire : il la transcende forcément. Ce premier argument, dont on pourrait penser qu'il suffit pour réfuter la règle de non-transcendance, n'est pourtant présent qu'implicitement dans le texte : Popper l'annonce, mais ne le développe pas, se consacrant exclusivement à la formulation du second argument, du second « problème » dans lequel « s'embourbe », selon lui, l'épistémologie sensualiste et positiviste. Il ne s'agit plus, cette fois, du problème posé par les énoncés universels, par ces lois qui nous permettent d'expliquer le monde. Il s'agit maintenant du rproblème posé par les « termes universels » présents dans les énoncés singuliers qui nous permettent de décrire le monde. Considérons par exemple l'énoncé « voici un verre d'eau ». Personne ne qualifiera cet énoncé d'« universel », personne ne verra en lui une loi de la nature. Il n'empêche que celui qui le prononce affirme que l'objet qu'il a devant les yeux ici et maintenant possède les propriétés caractérisant en tout temps et en tout lieu la substance nommée « verre », et que l'autre objet qu'il a devant les yeux possède les propriétés caractérisant en tout temps et en tout lieu la substance nommée « eau ». Pour décrire un phénomène singulier, unique, nous nous servons ainsi de termes universels, de termes spécifiant que les objets dont nous parlons se conforment à des lois, ont un « comportement régulier », « quasi légal ». Qui voudrait se passer de ces termes devrait renoncer au langage lui-même, se réfugier dans le silence. En conséquence, ce n'est pas seulement dans leurs hypothèses, dans leurs théories, que les sciences empiriques vont au-delà de ce que donne l'expérience. Elles le font déjà dans leurs énoncés les plus humbles, les plus proches de cette expérience, puisque chacun de ces énoncés, contenant un ou plusieurs termes universels, a « le caractère d'une théorie, d'une hypothèse ». À la transcendance des lois s'ajoute ainsi « la transcendance inhérente à toute description » : il est impossible de « parler de l'expérience », de quelque façon que ce soit, sans la transcender.

On pourrait se demander pourquoi Popper, ayant annoncé deux problèmes, celui de l'induction et celui des termes universels, ne développe explicitement que le second. Remarquons d'abord que c'est le même argument qui réfute, dans les deux cas, la règle de non-transcendance : qu'il s'agisse d'énoncés universels ou de termes universels présents dans des énoncés particuliers, on établit que les uns comme les autres « ne peuvent être réduits à des classes d'expériences », aussi larges soient-elles. Mais si cet argument permet bien, dans le premier cas, de rejeter la règle de non-transcendance, il ne permettrait pas en revanche de disqualifier l'idée de l'expérience comme « source de connaissance ». La seule façon de disqualifier cette idée est d'exploiter le second problème annoncé, de montrer qu'en science nous n'avons jamais affaire à des expériences sensorielles brutes, nous mettant directement en contact avec la réalité, mais à ces représentants de l'expérience que sont les énoncés singuliers descriptifs, énoncés déjà chargés de théorie puisqu'ils contiennent nécessairement des termes universels. Aussi loin qu'elle remonte, la science ne rencontre donc qu'elle-même, jamais sa prétendue source. Mais alors, objectera-t-on, pourquoi Popper ne se contente-t-il pas d'invoquer le problème des termes universels, pourquoi éprouve-t-il le besoin de signaler également l'autre problème, celui des énoncés universels ? Il est essentiel de comprendre que les sciences empiriques ne transcendent pas l'expérience une fois, mais deux fois, et de deux façons différentes : d'une part en la décrivant par des énoncés singuliers contenant des termes universels, d'autre part en formulant des énoncés universels. Il est essentiel de le comprendre, parce que tout se joue dans le rapport entre les deux catégories d'énoncés. Formuler un énoncé universel, une loi, c'est soutenir qu'un certain nombre d'événements ne peuvent pas se produire dans le monde, c'est donc exclure les énoncés singuliers décrivant ces événements. Réciproquement, formuler un énoncé singulier, c'est soutenir qu'un certain événement se produit dans le monde, c'est donc contredire l'énoncé universel qui prétendait que cet événement ne peut pas s'y produire. On voit ici en quel sens, selon Popper, les sciences empiriques « parlent de nos expériences ». Elles n'en parlent pas parce que ces expériences seraient leur « source ». Elles en parlent dans la mesure où elles interdisent certaines expériences, où elles en excluent d'avance la possibilité, s'exposant ainsi au risque d'être contredites lorsque se produit ce qu'elles avaient exclu.

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

          - Popper : L'erreur est humaine

Dans le chapitre « Conférences » :

          - L'idée de preuve absolue chez Karl Popper

          - Le principe de transposition selon Popper : logique et psychologie de l'induction

          - Popper et la psychanalyse

Dans le chapitre "Explications de textes":

          - Bachelard: L'expérience, sa réussite, son échec

- Comte: Le positivisme n'est pas un empirisme

Et dans le chapitre « Notions » :

          - L'Expérience

 

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