HEIDEGGER : LE TEMPS, CRITÈRE ONTOLOGIQUE

Être et Temps, Introduction, § 5

Traduction de François Vezin, Gallimard, 1988, p. 43-44

 

 

Le « temps » sert depuis longtemps de critère ontologique ou plutôt de critère ontique pour distinguer naïvement différentes régions de l’étant. On délimite un étant « temporel » (les processus naturels et les événements historiques) par opposition à un étant « intemporel » (les rapports spatiaux et numériques). On a coutume de faire la différence entre le sens qu’ont les propositions « indépendamment du temps » et leur énonciation dont le déroulement est « temporel ». Au bout du compte on trouve largement ouvert entre l’étant « temporel » et l’éternel qui est « supra-temporel » un « fossé » sur lequel on tente de jeter une passerelle. Ce que « temporel » veut dire ici se ramène chaque fois à : étant « dans le temps », une détermination qui, à vrai dire, est elle aussi encore assez obscure. Le fait est là : temps au sens d’« être dans le temps » sert de critère pour distinguer des régions de l’être. Comment le temps en vient-il à prendre cette fonction ontologique toute particulière, comment se justifie même que ce soit précisément quelque chose de tel que le temps qui exerce cette fonction de critère et l’exerce entièrement, est-ce que dans ce naïf emploi ontologique du temps quelque chose de ce qui peut vraiment relever ontologiquement de lui trouve à s’exprimer – ces questions ne sont jusqu’ici ni posées ni même effleurées. Le « temps », celui qui a, bien sûr, l’entente courante du temps pour horizon, est tombé pour ainsi dire « de lui-même » dans cette fonction ontologique « allant de soi », et il s’y est maintenu jusqu’à présent.

 

Il est question, dans la première phrase de ce texte, de « différentes régions », expression qui pourrait nous faire penser à des territoires contigus, à des frontières, à la possibilité de passer ces frontières et de découvrir alors des paysages inhabituels, de nouveaux dialectes, de nouvelles coutumes. Mais les régions dont nous parle ici Heidegger, ce sont des régions « de l’étant ». L’étant, c’est ce qui est, tout ce qui est, envisagé strictement en tant qu’il « est », considéré exclusivement dans son « être ». Cette considération exclusive justifie, par exemple, que « les processus naturels » et « les événements historiques », pourtant si différents les uns des autres en toutes sortes d’aspects, soient assignés par Heidegger à la même région de l’étant : ce que c’est qu’« être », ce que « être » veut dire, est parfaitement identique pour un processus naturel et pour un événement historique. Prenons en revanche n’importe lequel des « rapports spatiaux et numériques » que formulent la géométrie et l’arithmétique : nous pouvons dire également de ce rapport spatial ou numérique qu’il « est », mais il n’est pas du tout de la même façon qu’un processus naturel, qu’un événement historique, « être » ne veut pas dire pour lui la même chose : il se situe donc dans une autre région de l’étant. De même, quand je prononce une phrase, l’« énonciation » de cette phrase « est », et son « sens » «est » également, mais d’une autre façon, en un autre sens : ici encore, nous avons affaire à deux régions différentes de l’étant.  

Rien n’est plus trompeur, alors, que l’image suggérée d’emblée par le mot « régions », celle de territoires contigus et de leurs frontières. La contiguïté des territoires, leur aptitude à subsister côte à côte, signifie en effet qu’aucun ne se distingue de son voisin en tant qu’« étant », qu’on peut passer de l’un à l’autre sans que le sens de « être » en soit modifié, ni même affecté. S’il y a un « critère » permettant de « distinguer » les régions de l’étant, ce critère n’est certainement pas celui qui permet de distinguer les régions au sens géographique du terme, de mettre chacune à sa place. En d’autres termes, ce critère n’est pas l’espace, c’est « le temps ». Quand c’est le temps, et non l’espace, qui nous sert pour distinguer, quand nous remarquons par exemple que certaines choses (parmi lesquelles les processus naturels et les événements historiques) « arrivent » avant ou après d’autres, « durent » plus ou moins longtemps, alors que d’autres choses (parmi lesquelles les rapports spatiaux et numériques) ne sont susceptibles, ni d’arriver, ni de durer, nous ne faisons pas apparaître des territoires contigus, une frontière à traverser : la différence que nous mettons en lumière concerne exclusivement ce que veut dire « être » dans le premier cas et dans le second.

Cette différence quant à ce qu’« être » signifie, nous l’exprimons en disant qu’un processus naturel, un événement historique, est « temporel », tandis que le rapport spatial ou numérique est « intemporel ». Et c’est là que surgit le problème : le problème traité dans ce texte, bien entendu, mais aussi le problème traité dans l’ensemble de l’ouvrage intitulé Être et temps. Quand nous opposons les mots « temporel » et « intemporel », un certain concept de temps doit bien être présent des deux côtés, comme la référence commune sans laquelle cette opposition serait totalement impensable. Pourtant, l’opposition elle-même, dès lors qu’elle est tenue pour acquise, suggère un tout autre concept : le temps est alors assigné exclusivement à l’un des deux côtés, le côté « temporel », l’autre côté apparaissant comme celui où le temps est nié. L’idée que le temps nous sert de critère pour distinguer les régions de l’étant doit prendre ainsi deux aspects, dont le second occulte et dénature nécessairement le premier.

Cette situation de problème explique l’ambiguïté particulière de la première phrase du texte. Tout en affirmant, à titre de thèse, que le temps est le critère distinctif des régions de l’étant, Heidegger rend cette affirmation suspecte en lui adjoignant certains éléments restrictifs qui seront commentés dans la suite du texte.

1. En premier lieu, le mot temps lui-même est mis entre guillemets. Il ne s’agit pas ici du concept de temps qui aurait dû nous permettre de comprendre en quoi chaque région de l’étant se caractérise par une temporalité déterminée, en quoi, par conséquent, même ce qu’on dit « intemporel » est « temporel », et cela d’une façon positive. Non, il s’agit du concept qui occulte le précédent, il s’agit de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler le « temps », d’où les guillemets. Ce que veut dire « temporel » selon ce concept dérivé, nous l’apprenons quelques lignes plus loin : c’est « être dans le temps ». Le temps est conçu comme un milieu dans lequel baignent les processus naturels et les événements historiques, alors que les rapports spatiaux et numériques sont mis hors d’atteinte de son flux.

2. Estimer que deux étants doivent être dissociés parce que l’un est plongé dans le temps alors que l’autre se tient hors du temps, c’est bien, en un sens, faire la distinction entre les différentes régions de l’étant, mais c’est le faire « naïvement », déclare Heidegger. Cette naïveté, ce n’est pas la bonne naïveté, celle qui consisterait à retrouver le concept originel de temps afin de comprendre pourquoi c’est « précisément quelque chose de tel que le temps qui exerce cette fonction de critère ». C’est au contraire celle qui, tenant pour acquis l’exercice de cette fonction, la considère comme « allant de soi », comme si le temps y était « tombé pour ainsi dire de lui-même », sans que les questions qu’elle soulève ne soient « ni posées ni même effleurées ». Le « fait » que ce soit « depuis longtemps » que le temps est pris ainsi pour critère non questionnable indique à la fois l’enracinement de l’habitude et l’épaisseur de l’oubli, bref l’ampleur de ce qu’il faudrait surmonter pour qu’une certaine lumière soit projetée sur la question.

3.  Enfin, et surtout, la fonction de critère que le temps est censé exercer est elle-même ambiguë. Le temps, écrit Heidegger, nous sert « de critère ontologique ou plutôt de critère ontique ». L’adjectif « ontologique » désigne une propriété de l’être, l’adjectif « ontique » une propriété de l’étant. Si Heidegger avait simplement voulu corriger une erreur, substituer « ontique » à « ontologique » par souci de justesse, il se serait contenté d’écrire « ontique ». En maintenant les deux termes concurrents, il entend souligner une difficulté.

Distinguer différentes régions de l’étant, montrer en quoi ce n’est pas la même chose d’« être » dans une de ces régions et d’« être » dans une autre, c’est là une fonction proprement ontologique, concernant l’être et ses propriétés. Il est donc légitime que le mot « ontologique » vienne en premier dans la phrase : ce devrait être la tâche de l’ontologie que de comprendre pourquoi le temps, et pas autre chose, exerce cette fonction, pourquoi ce que veut dire « être » pour un processus naturel se définit par une certaine temporalité, pourquoi ce que veut dire « être » pour un rapport numérique se définit par une autre temporalité. Mais une fois cette distinction admise comme évidente sous la forme de l’opposition du temporel et de l’intemporel, le temps semble n’être que la propriété d’une des deux régions, la propriété de tout étant du genre des processus naturels ou des événements historiques, par contraste avec l’étant qui échappe au temps, « l’éternel qui est “ supra-temporel “ ». Quand la distinction des régions de l’étant se fait naïvement, quand elle paraît s’imposer comme allant de soi, son critère perd le statut ontologique qui devrait être le sien et devient « plutôt » un critère ontique.

On ne peut toutefois en rester là. « Au bout du compte », écrit Heidegger, la distinction naïve entre l’étant temporel et l’étant intemporel va bien plus loin qu’une simple répartition en « régions » : elle se traduit par un véritable « fossé », si large que la possibilité de « jeter une passerelle » est jugée problématique. Pourquoi ? Parce qu’entre l’étant qui est dans le temps et celui qui n’y est pas, le second seul semble « être » au sens propre de ce terme, « être » sans restriction, sans être mélangé au non-être, au néant. L’étant temporel, au contraire, est voué à naître et à mourir, donc à surgir du néant pour y retourner plus tard ; il est voué à changer sans cesse, donc à ne jamais être ce qu’il était. Certes, il faut bien qu’il « soit » d’une certaine façon, mais il ne le peut que par son lien avec l’être véritable, avec l’intemporel, l’éternel : d’où la nécessité de jeter une « passerelle » par-dessus le « fossé ». Or tout ceci constitue bel et bien une ontologie, un discours sur l’être : non pas l’ontologie fondamentale, celle qui nous expliquerait pourquoi c’est au temps qu’il revient de distinguer les régions de l’étant, mais une ontologie dérivée, résultant de l’occultation, de l’oubli de cette ontologie fondamentale. Dans ce « naïf emploi ontologique du temps », la naïveté devient paradoxe : la révélation de l’être par le temps se renverse elle-même, et aboutit à ce que ce soit au contraire la négation du temps qui révèle l’être.

La correction formulée dans la première phrase de notre texte (« critère ontologique ou plutôt critère ontique ») rassemble ainsi, dans son ambiguïté volontaire, non pas deux, mais trois idées : l’idée que le temps, en un sens occulté qui reste à découvrir, est le critère ontologique des différentes régions de l’étant, l’idée que le mot « temps » nous sert à nommer le critère ontique d’une de ces régions, et enfin l’idée que cette dénomination transforme paradoxalement la négation du temps en critère ontologique, en révélateur de l’être véritable.

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  •            - Heidegger : Le souci.

Et dans le chapitre « Notions » :

  •             - Le Temps.

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