MONTAIGNE : L’HOMME ET LES ANIMAUX

 

Essais, livre II, chapitre 12

 

Œuvres complètes de Montaigne, Pléiade, 1962, pp. 432-433

 

(Orthographe modernisée)

 

 

Les arondelles, que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement et choisissent-elles sans discrétion, de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? Et, en cette belle et admirable contexture de leurs bâtiments, les oiseaux peuvent-ils se servir plutôt d’une figure carrée que de la ronde, d’un angle obtus que d’un angle droit, sans en savoir les conditions et les effets ? Prennent-ils tantôt de l’eau, tantôt de l’argile, sans juger que la dureté s’amollit en l’humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prévoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l’aise ? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l’orient, sans connaître les conditions différentes de ces vents et considérer que l’un leur est plus salutaire que l’autre ? Pourquoi épaissit l’araignée sa toile en un endroit et relâche en un autre ? Se sert à cette heure de cette sorte de nœud, tantôt de celle-là, si elle n’a et délibération, et pensement, et conclusion ? Nous reconnaissons assez, en la plupart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence au-dessus de nous et combien notre art est faible à les imiter. Nous voyons toutefois aux nôtres, plus grossiers, les facultés que nous y employons, et que notre âme s’y sert de toutes ses forces. Pourquoi n’en estimons-nous autant d’eux ? Pourquoi attribuons-nous à je ne sais quelle inclination naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoi, sans y penser, nous leur donnons un très grand avantage sur nous, de faire que nature, par une douceur maternelle, les accompagne et guide comme par la main à toutes les actions et commodités de leur vie, et qu’à nous elle nous abandonne au hasard et à la fortune, et à quêter par art les choses nécessaires à notre conservation, et nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver, par aucune institution et contention d’esprit, à l’industrie naturelle des bêtes ; de manière que leur stupidité brutale surpasse en toutes commodités tout ce que peut notre divine intelligence.

Vraiment, à ce compte, nous aurions bien raison de l’appeler une très injuste marâtre. Mais il n’en est rien ; notre police n’est pas si difforme et déréglée. Nature a embrassé universellement toutes ses créatures, et n’en est aucune qu’elle n’ait bien pleinement fourni de tous moyens nécessaires à la conservation de son être.

 

Les premières lignes du texte établissent que l’homme n’est pas si supérieur aux animaux qu’il le croit. Les dernières établissent qu’il ne leur est pas si inférieur qu’il l’imagine.

C’est la même opinion qui est combattue dans les deux cas, l’opinion répandue selon laquelle nous serions les seuls à réaliser vraiment les « ouvrages » qui viennent de nous, les animaux accomplissant les leurs, non par eux-mêmes, mais guidés « comme par la main » vers un résultat qu’ils ne méritent en rien, mus par cette « inclination naturelle et servile » qu’on appelle l’instinct. Plus cette opinion semble nous élever loin au-dessus des animaux quand nous considérons nos actes, et le témoignage qu’ils rendent de notre « divine intelligence », plus elle paraît en même temps nous abaisser loin au-dessous d’eux quand nous songeons que notre état, contrairement au leur, est d’être délaissés, abandonnés « au hasard et à la fortune, et à quêter par art les choses nécessaires à notre conservation ». D’un côté nous leur sommes supérieurs et même plus que supérieurs, puisqu’il n’y a pas, croyons-nous, de comparaison possible entre leurs ouvrages et les nôtres, par exemple entre le nid que l’hirondelle bâtit sans savoir ce qu’elle fait et une maison construite en connaissance de cause, grâce à la mobilisation consciente de certaines facultés. De l’autre nous leur sommes inférieurs et même plus qu’inférieurs, puisqu’il n’y a pas non plus, pensons-nous de comparaison possible entre l’être à qui tout est donné et celui qui doit tout trouver par lui-même. Les mots « supériorité » et « infériorité » ne font que désigner imparfaitement l’endroit et l’envers de la même solitude, de la même exception. 

Voulant précisément montrer que l’homme n’est pas une exception, Montaigne est tenu de réfuter cette opinion sous ses deux faces, de prouver d’abord que nous n’avons pas à nous glorifier du caractère unique de nos aptitudes, de prouver ensuite que nous n’avons pas non plus à nous lamenter sur le caractère exclusif de notre déréliction. La première preuve est formulée, dès l’ouverture du texte, par une série insistante de questions qui nous sont directement adressées, et auxquelles nous devrions, normalement, répondre sans hésiter. Puisqu’il est clair que les oiseaux, pour faire leur nid,  « cherchent », « choisissent », se servent de telle ou telle figure, « prennent » telle ou telle substance, « planchent » de ceci ou de cela, pouvons-nous concevoir, demande Montaigne, qu’ils cherchent « sans jugement », choisissent « sans discrétion », se servent de cette figure « sans savoir », prennent cette substance « sans juger » et planchent « sans prévoir » ? Pouvons-nous ne pas leur attribuer des facultés d’appréciation, de déduction et d’anticipation identiques à celles que nous devons mettre en œuvre lorsque nous cherchons, nous aussi, le meilleur moyen possible d’atteindre le meilleur résultat possible ? Une telle attribution serait naturelle : il est naturel de supposer des causes comparables pour rendre compte d’effets comparables, donc de doter l’animal, dont nous ignorons les ressorts intimes, de facultés du même genre que celles que « nous voyons » en nous quand nous les « employons » à des ouvrages semblables aux siens. Or ce premier mouvement, nous le rejetons, nous refoulons avec mépris notre anthropomorphisme spontané. Avons-nous pour cela une bonne raison, une raison fondée sur un véritable savoir ? Sommes-nous capables de sortir de nous-mêmes pour appréhender de l’intérieur le secret du comportement animal ? Telle semble être notre présomption lorsque nous opposons, à l’intelligence de l’homme construisant son logis, l’instinct de l’hirondelle bâtissant le sien. Mais qu’est-ce que cet instinct, commente Montaigne, sinon « je ne sais quelle » inclination naturelle et servile ? Que notre prétention de savoir accouche misérablement d’un « je ne sais quoi », cela constitue un aveu : il n’y a aucune véritable alternative aux explications anthropomorphiques. Il nous est impossible de concevoir clairement comment un être quelconque pourrait « chercher sans jugement », « choisir sans discrétion », etc. Pour un sceptique, cette impossibilité de penser autrement est le meilleur des critères.

Au sens strict, cette première argumentation est censée prouver que les animaux doivent avoir des facultés comparables aux nôtres, puisqu’ils exécutent des ouvrages comparables. Mais Montaigne semble aller aussitôt plus loin, beaucoup plus loin. Il introduit l’idée que si, renouant avec notre anthropomorphisme naturel, nous acceptons le principe de cette comparaison, nous devons alors admettre que dans « la plupart de leurs ouvrages » ils nous « surpassent ». Ce qui devrait être une simple preuve de comparabilité se transmue ainsi en une affirmation de la supériorité des animaux, en une dénonciation de « notre art »,  « faible à les imiter », de nos ouvrages « plus grossiers » que les leurs. Cette dénonciation n’est-elle pas arbitraire ? N’est-elle pas, en outre, étrangère à ce qu’il est nécessaire de prouver au commencement du texte ? N’est-elle pas, enfin, gênante pour ce qu’il faudra prouver à la fin du texte, à savoir que l’homme, justement, n’est pas si inférieur que cela aux animaux ?

Loin d’être arbitraire, la thèse d’une supériorité des animaux dans « la plupart de leurs ouvrages » est inéluctable dès qu’on leur concède des facultés comparables aux nôtres. Cette comparabilité fait de l’humanité une espèce parmi d’autres, parmi une infinité d’autres. Le clivage n’est plus alors entre « l’homme » et « l’animal », comme le croient ceux qui se plaisent à opposer l’intelligence à l’instinct. Le clivage est entre l’homme et « les » animaux, entre une espèce et toutes les autres, toutes aussi comparables entre elles qu’elles sont comparables à l’homme, toutes aussi différentes entre elles qu’elles sont différentes de l’homme. Dans ce rapport entre l’un et le multiple, n’importe quelle confrontation portant sur les ouvrages donnera forcément l’avantage au nombre : il se trouvera toujours plusieurs espèces pour l’emporter sur une espèce donnée dans tel domaine, plusieurs autres pour la dépasser dans tel autre, plusieurs autres encore pour la surclasser dans un troisième, etc.

En outre, loin d’être étrangère à ce qu’il faut prouver au commencement du texte, la supériorité des animaux fournit à cette preuve un complément décisif. Montaigne a certes établi, dans les premières lignes, qu’il n’y a aucune alternative à notre anthropomorphisme naturel, que nous ne disposons d’aucune raison pour justifier notre rejet de la comparabilité. Il reste que nous la rejetons, et qu’il faut expliquer pourquoi. Si ce rejet ne se justifie pas par un motif rationnel, il s’explique en revanche par un mobile bien précis, un mobile de pure vanité. La comparaison, en effet, ne pourrait manquer de nous désavantager, et nous ne l’ignorons pas. La supériorité des animaux est si patente que nous la « reconnaissons », sachant pertinemment combien ils « ont d’excellence au-dessus de nous ». Nous ne pouvons alors nous estimer supérieurs qu’en nous rendant incomparables à eux, en nous faisant uniques, possesseurs exclusifs de facultés grâce auxquelles nos ouvrages sont vraiment les nôtres, tandis que les leurs naissent à leur insu et ne sauraient donc être mis sur le même plan.

Puisque nous nous prétendons uniques par une réaction de pure vanité, c’est « sans y penser », en toute inconséquence, que nous concédons du même coup aux animaux le « très grand avantage » d’être les favoris d’une « nature » qui leur donnerait tout alors qu’elle « nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver » à leur « industrie naturelle ». Non seulement cette nature ne serait tutélaire qu’envers eux, mais elle bafouerait toute justice en leur accordant une supériorité frauduleuse, condamnant notre « divine intelligence », malgré tout son mérite, à se voir toujours surpassée par leur « stupidité brutale ». Telle est la contrepartie négative de notre prétention : une litanie de plaintes, de récriminations contre cette « très injuste marâtre » qu’est pour nous la nature. Or ces récriminations n’auraient pas lieu d’être si l’excellence supérieure de la plupart des ouvrages animaux n’était pas aussi évidente. C’est notre reconnaissance de cette excellence qui nous fait inventer la fausse supériorité que Montaigne réfutait au commencement du texte, c’est elle également qui nous fait imaginer la fausse infériorité qu’il entreprend de réfuter à la fin.

Comme cette fausse infériorité dont nous nous plaignons n’est que l’envers de la fausse supériorité dont nous nous glorifions, sa réfutation doit être l’envers de celle que Montaigne proposait dans les premières lignes. Il s’agissait alors de conclure d’une espèce à toutes les autres : puisque les animaux produisent des ouvrages comparables à ceux de l’homme, leurs facultés doivent être comparables à celles que l’homme met en œuvre. Il s’agit maintenant, réciproquement, de conclure de toutes les espèces à une seule. La projection anthropomorphique concernait les « ouvrages », ce que les hommes et les animaux font à partir de ce que la nature leur donne. Son inversion concerne strictement ce que la nature donne aux uns et aux autres, abstraction faite de leurs ouvrages. Or ce qu’elle donne aux animaux, elle doit le donner également aux hommes, car elle « a embrassé universellement toutes ses créatures, et n’en est aucune qu’elle n’ait bien pleinement fourni de tous moyens nécessaires à la conservation de son être ». Le texte s’arrête là, ne nous donnant pas le détail de l’argumentation par laquelle Montaigne compte établir que « notre police n’est pas si difforme et déréglée » que nous l’imaginons, mais il est possible d’anticiper cette argumentation. Pour prouver que les animaux produisent leurs ouvrages comme nous produisons les nôtres, il a fallu multiplier les exemples de réalisations animales (la ruche, le nid, la toile d’araignée, etc.) et jouer sur l’impossibilité de concevoir ces réalisations sans supposer des facultés semblables à celles que nous « voyons » en nous. Pour prouver que la nature n’est pas injuste et nous donne autant qu’aux animaux, il faudra également multiplier les exemples, mais cette fois à l’intérieur de l’humanité, invoquer la diversité des cultures, des modes de vie, l’existence de tous ces êtres humains qui vivent sans disposer des ressources que nous avons inventées, qui vivent nus, se défendent sans armes, se nourrissent directement des fruits de la terre, et jouer sur l’impossibilité de concevoir une telle existence sans supposer que la nature partage équitablement sa générosité. 

Une « nature » où tous les êtres reçoivent avec justice ce qu’il leur faut, où tous leurs ouvrages sont comparables, permettant des relations de supériorité et d’infériorité, voilà donc ce que Montaigne oppose à notre prétention vaniteuse de constituer une exception, plus que supérieure et plus qu’inférieure à tout le reste. On répondra peut-être que l’existence même de cette prétention prouve que l’humanité est bel et bien une exception : aucune autre espèce ne tombe dans une telle folie. « Si nous avons tort de nous croire seuls, dirait-on en ce sens, alors nous avons raison, puisque nous sommes seuls à le croire ». À cet argument « performatif », Montaigne répondrait sans doute ; « Si vous avez raison de prétendre être les seuls à croire cela, alors vous avez tort de le croire, car de cette croyance viennent tous vos maux ».

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre "Notions":

- L'Animal

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