PASCAL : DÉFINITION ET PROPOSITION

 

De l’esprit géométrique

 

Œuvres complètes de Pascal, Seuil, pp. 350-351

 

 

Ainsi, si l’on avance ce discours : « Le temps est le mouvement d’une chose créée », il faut demander ce qu’on entend par ce mot de temps, c’est-à-dire si on lui laisse le sens ordinaire et reçu de tous, ou si on l’en dépouille pour lui donner en cette occasion celui de mouvement d’une chose créée. Que si on le destitue de tout autre sens, on ne peut contredire, et ce sera une définition libre, en suite de laquelle, comme je l’ai dit, il y aura deux choses qui auront ce même nom. Mais si on lui laisse son sens ordinaire, et qu’on prétende néanmoins que ce qu’on entend par ce mot soit le mouvement d’une chose créée, on peut contredire. Ce n’est plus une définition libre, c’est une proposition qu’il faut prouver, si ce n’est qu’elle soit très évidente d’elle-même ; et alors ce sera un principe ou un axiome, mais jamais une définition, parce que dans cette énonciation on n’entend pas que le mot de temps signifie la même chose que ceux-ci : le mouvement d’une chose créée ; mais on entend que ce que l’on conçoit par le terme de temps soit ce mouvement supposé.

Si je ne savais combien il est nécessaire d’entendre ceci parfaitement, et combien il arrive à toute heure, dans les discours familiers et dans les discours de science, des occasions pareilles à celle-ci que j’ai donnée en exemple, je ne m’y serais pas arrêté. Mais il me semble, par l’expérience que j’ai de la confusion des disputes, qu’on ne peut trop entrer dans cet esprit de netteté, pour lequel je fais tout ce traité, plus que pour le sujet que j’y traite.

Car combien y a-t-il de personnes qui croient avoir défini le temps quand ils ont dit que c’est la mesure du mouvement, en lui laissant cependant son sens ordinaire ! Et néanmoins ils ont fait une proposition, et non pas une définition.

 

Il s’agit d’un texte que son auteur s’excuse presque d’avoir écrit. J’aurais dû, suggère Pascal dans l’avant-dernier paragraphe, pouvoir régler cette question bien plus rapidement, car la distinction que j’établis ici entre une « définition » et une « proposition » est évidente, et il est ridicule de s’attarder sur une évidence. Mais sachant, « par l’expérience que j’ai de la confusion des disputes », « combien de personnes » ignorent, brouillent et bafouent « à toute heure », cette distinction pourtant claire comme le jour, j’estime qu’il n’y a pas à craindre de « trop » insister sur la nécessité de la respecter en toute occasion. Car tel est mon véritable objectif dans « tout ce traité » : certes, parler du « sujet que j’y traite », à savoir « l’esprit géométrique », mais « plus » encore tenter d’inculquer à mes lecteurs un peu de cet « esprit de netteté » dont l’esprit géométrique est une manifestation exemplaire, et qui consiste précisément à ne jamais prendre une proposition pour une définition.

Notre première tâche doit donc être de comprendre, dans toute son évidence, cette distinction que Pascal juge si importante. La deuxième est de comprendre de quelle façon au juste cette distinction, nonobstant son évidence, est le plus souvent bafouée, « dans les discours familiers et dans les discours de science ». Mais cela ne suffit pas. Le contraste entre l’évidence de la distinction et la fréquence de la confusion nous impose une troisième tâche : comprendre pourquoi les hommes manifestent un irrespect aussi quotidien, systématique, un irrespect aussi « naturel » pour ainsi dire, envers cette distinction qui devrait au contraire s’imposer d’elle-même à leur nature. Or si le texte nous donne des éléments de réponse aux deux premières questions, il ne fournit, quant à la troisième, que des indications qu’il nous faudra développer.

Ce qui distingue une définition d’une proposition est énoncé dans la deuxième phrase du texte : une définition est « libre », si bien qu’à ce qu’elle dit « on ne peut contredire ». De la liberté de la définition résulte en effet, explique Pascal, la possibilité que deux choses différentes aient le même nom. Il pourrait se faire, par exemple, que le mot « temps » garde dans certains cas son « sens ordinaire et reçu de tous », mais qu’à d’autres « occasions » on « l’en dépouille », désirant alors l’utiliser pour signifier « le mouvement d’une chose créée ». Cette homonymie gênerait peut-être la communication, mais elle n’entraînerait aucune contradiction : deux choses différentes nommées « temps », cela n’a rien à voir avec deux propositions différentes sur le temps. C’est ici qu’éclate l’évidence de la distinction entre définir un mot et énoncer une proposition. Une définition se lit en quelque sorte de la droite vers la gauche, de la formule vers le mot qui la résume et en tient lieu. La formule « mouvement d’une chose créée » pourrait ainsi être remplacée, si on le souhaitait, par le mot « temps » : une substitution de ce genre s’opère entièrement à l’intérieur du langage et ne concerne en rien la réalité. Une proposition se lit au contraire de la gauche vers la droite, du mot vers la formule, et ne vise pas à substituer, mais à associer, à lier, à ajouter, opérations qui concernent la réalité. En tant que proposition, la phrase « Le temps est le mouvement d’une chose créée » ne nous parle pas du mot « temps », mais du temps, et prétend augmenter la connaissance que nous en avons en nous informant qu’il est le mouvement d’une chose créée. À l’augmenter par rapport à quoi ? Par rapport ce que nous sommes déjà censés savoir du temps avant cette information, autrement dit au « sens ordinaire et reçu de tous » du mot « temps », à « ce que l’on conçoit » par ce terme, à ce qui fait que, même incapables d’en énoncer une définition précise, nous comprenons tous ce mot quand nous l’entendons. Qu’est ce qui nous oblige alors à accepter cette augmentation ? Il est clair que cette fois « on peut contredire », et qu’ « il faut prouver ». À moins, bien entendu, que cette proposition soit « très évidente d’elle-même » : mais dans ce cas, l’impossibilité de la contredire et l’inutilité de la prouver n’auront quand même aucun rapport avec l’impossibilité de contredire et l’inutilité de prouver une définition du fait de sa liberté.

Une phrase comme « Le temps est le mouvement d’une chose créée » est donc une libre définition si le mot « temps » est dépouillé par elle de son sens ordinaire, une proposition à démontrer s’il y conserve ce sens. C’est l’un ou l’autre, insiste Pascal dans le premier paragraphe du texte. Il est impossible de concevoir sérieusement une troisième possibilité, celle où le mot « temps » continuant de signifier ce que tout un chacun entend par là, la formule « mouvement d’une chose créée » n’en constituerait pas moins une définition : non une définition du mot « temps », mais une définition du temps, de la chose même, une définition qui ne serait pas simplement « nominale », mais « réelle », comme disent les philosophes depuis Aristote. Et c’est bien à Aristote et à tous ceux qui l’ont suivi que Pascal fait allusion dans le dernier paragraphe : « combien y a-t-il de personnes qui croient avoir défini le temps quand ils ont dit que c’est la mesure du mouvement, en lui laissant cependant son sens ordinaire ! » Sous prétexte que je puis donner à ma guise le même nom « temps » à deux choses différentes, ces deux choses sont-elles tenues de s’accorder dans la réalité ? C’est sur cette folie, au fond, que repose une des prétentions majeures des philosophes, la prétention d’appréhender intuitivement l’essence de chaque réalité nommée, de formuler cette essence en un énoncé exceptionnel, un énoncé libre, échappant à l’exigence démonstrative, alors qu’il se lit de la gauche vers la droite. À cette folle prétention qui corrompt aussi bien les « discours familiers » que les « discours de science », il faut opposer l’esprit géométrique de netteté, et son « de deux choses l’une ». Il faut faire reconnaître aux auteurs d’une définition dite « réelle » qu’« ils ont fait une proposition, et non pas une définition ». Ils ont alors le droit de revendiquer la vérité de ce qu’ils disent, mais à condition de le prouver en suivant les normes de la démonstration : ils n’ont pas celui de s’exonérer de cette tâche en invoquant une liberté de définir qui n’a pas sa place ici. Plus encore qu’une confusion entre deux démarches incompatibles, il y a là une véritable perversion, celle qui consiste à vouloir obtenir, par l’une de ces démarches, ce qu’on ne peut légitimement obtenir que par l’autre.

À cette perversion concernant la façon d’établir la vérité répond une perversion analogue dans la façon d’en persuader les autres ou d’être persuadé par eux : celle que dénoncera Pascal dans la section suivante du traité, intitulée De l’art de persuader. Le consentement que les hommes devraient n’accorder qu’à ce qui leur a été dûment démontré, ils le donnent à ce qui leur plaît, ce qui les flatte et les séduit, ne se souciant de la raison que pour justifier après-coup ce qu’ils ont envie de croire. Dans les deux cas, la même sorte de faute est commise : on s’en remet à l’arbitraire du bon plaisir pour établir ce qui réclame une preuve. Et dans les deux cas cette faute a quelque chose d’étonnant, d’incompréhensible même : car de même que chacun voit bien que définir un mot n’est pas la même chose qu’énoncer une proposition, au point que Pascal s’excuse presque de tant y insister, il saute aux yeux de tous que l’agrément ne constitue pas une raison de croire. C’est que la faute, en réalité, est bien plus qu’une faute. Dans l’étrange endurcissement des hommes à confondre ce qu’ils savent clairement ne pas pouvoir être confondu, il faut reconnaître un symptôme de la corruption de leur nature. C’est le péché, l’orgueilleuse rébellion contre Dieu, qui se manifeste en eux quand ils font de ce qui leur plaît la norme de leur acquiescement. Cette loi du bon plaisir est en effet la caricature, la vile parodie de celle qui devrait les guider à l’égard des vérités de la foi, vérités s’adressant au cœur, vérités qu’il faut aimer pour les croire. La perversion majeure est celle du péché, celle qui conduit les hommes à traiter les choses profanes, les discours familiers ainsi que ceux de la science, comme ils auraient dû traiter les choses saintes. Il en résulte une perversion mineure, celle de la simple faute dénoncée par le texte, à savoir la confusion qui envahit les discours familiers et ceux de la science quand on leur applique cette loi contraire à leur nature.

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre "Penser avec les maîtres"

- Pascal: Faute de mieux

Et dans le chapitre "Notions":

- La Démonstration

- La Vérité

   

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