LEIBNIZ: La substance individuelle

Leibniz : la substance individuelle

LEIBNIZ : LA SUBSTANCE INDIVIDUELLE

Discours de métaphysique, § VIII

dans les Œuvres de Leibniz, éditées par Lucy Prenant, Paris, Ed. Aubier-Montaigne, 1972, p. 167-168

 

Il est bien vrai que, lorsque plusieurs prédicats s’attribuent à un même sujet, et que ce sujet ne s’attribue à aucun autre, on l’appelle substance individuelle ; mais ce n’est pas assez et une telle explication n’est que nominale. Il faut donc considérer ce que c’est que d’être attribué véritablement à un certain sujet.

Or il est constant que toute prédication véritable a quelque fondement dans la nature des choses, et lorsqu’une proposition n’est pas identique, c’est-à-dire lorsque le prédicat n’est pas compris expressément dans le sujet, il faut qu’il y soit compris virtuellement, et c’est ce que les philosophes appellent in-esse, en disant que le prédicat est dans le sujet. Ainsi il faut que le terme du sujet enferme toujours celui du prédicat, en sorte que celui qui entendrait parfaitement la notion du sujet jugerait aussi que le prédicat lui appartient.

Cela étant, nous pouvons dire que la nature d’une substance individuelle ou d’un être complet est d’avoir une notion si accomplie qu’elle soit suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats du sujet à qui cette notion est attribuée. Au lieu que l’accident est un être dont la notion n’enferme point tout ce qu’on peut attribuer au sujet à qui on attribue cette notion. Ainsi la qualité de roi qui appartient à Alexandre le Grand, faisant abstraction du sujet, n’est pas assez déterminée à un individu et n’enferme point les autres qualités du même sujet ni tout ce que la notion de ce prince comprend, au lieu que Dieu, voyant la notion individuelle ou hecceïté d’Alexandre, y voit en même temps le fondement et la raison de tous les prédicats qui se peuvent dire de lui véritablement, comme par exemple qu’il vaincrait Darius et Porus, jusqu’à y connaître a priori (et non par expérience) s’il est mort d’une mort naturelle ou par poison, ce que nous ne pouvons savoir que par l’histoire. Aussi, quand on considère bien la connexion des choses, on peut dire qu’il y a de tout temps dans l’âme d’Alexandre des restes de tout ce qui lui est arrivé et les marques de tout ce qui lui arrivera, et même des traces de tout ce qui se passe dans l’univers, quoiqu’il n’appartienne qu’à Dieu de les reconnaître toutes.

 

 

On cite souvent le syllogisme qui conclut, de ce qu’on peut dire de tout homme qu’il est mortel et de Socrate qu’il est un homme, à la nécessité de dire de Socrate qu’il est mortel. Nous remarquons que dans ce syllogisme le même terme, « homme », désigne d’abord ce à quoi on attribue quelque chose, puis ce qui est attribué à quelqu’un : dans le premier cas, ce terme est en position de « sujet », dans le second en position de « prédicat ». Nous remarquons ensuite que le nom propre « Socrate » désigne au contraire un sujet qui reste sujet, qui n’est jamais prédicat : pour reprendre les formules employées dans ce texte par Leibniz, c’est un sujet auquel « plusieurs prédicats s’attribuent » (« homme », « mortel », et bien d’autres) alors que lui-même « ne s’attribue à aucun autre ». On utilise des mots tels que « mortel » ou « homme » quand on veut qualifier un être, décrire ses propriétés ; mais quand on se sert d’un nom propre, ou de l’équivalent d’un nom propre, c’est pour atteindre enfin l’être lui-même, ce qui existe, ce qui possède les propriétés en question ou d’autres, ce qui porte ces propriétés, bref une « substance ». Les propriétés désignées par des noms communs tels que « mortel » ou « homme » sont elles-mêmes communes à plusieurs substances, tandis que le nom propre, ou son équivalent, ne convient qu’à un individu, à une « substance individuelle ». La réalité est faite de substances individuelles dont chacune peut ainsi être définie comme «un sujet qui n’est jamais prédicat ».

Afin de comprendre pourquoi la définition précédente est jugée insuffisante dans le premier paragraphe du texte, il est utile de regarder de plus près le syllogisme dont nous sommes partis. Ce syllogisme ne contient que des propositions vraies : il est vrai que la mortalité s’attribue à tout homme, il est également vrai que l’humanité s’attribue à Socrate, il est donc forcément vrai que la mortalité s’attribue à Socrate. À chaque fois, la « prédication » (l’attribution du prédicat au sujet) est ce que Leibniz appelle une « prédication véritable » : on attribue au sujet un prédicat qui est bien le sien. Rien ne nous empêche toutefois de formuler par jeu des prédications fausses, des syllogismes imaginaires. Si nous le faisons, il y aura encore des sujets et des prédicats, des termes qui pourront être l’un ou l’autre, des sujets qui au contraire ne pourront jamais être prédicats, mais les premiers ne permettront pas de décrire la réalité, les seconds ne permettront pas de l’atteindre dans son fond substantiel. Voilà pourquoi, estime Leibniz, ce « n’est pas assez » que de définir la substance individuelle comme un sujet qui n’est jamais prédicat. Cette définition est insuffisante, parce qu’elle « n’est que nominale » : elle règle l’usage correct du nom « substance individuelle », mais comme elle convient aussi bien au faux qu’au vrai, à l’imaginaire qu’au réel, elle ne nous aide pas du tout à expliquer ce qui nous intéresse, à savoir « ce que c’est que d’être attribué véritablement à un certain sujet ».

La différence entre la prédication véritable et la prédication fausse, affirme Leibniz, tient à ce que la première a toujours « quelque fondement dans la nature des choses » : c’est ce principe qui va commander toute la suite de l’argumentation. Or nous sommes prêts à admettre que l’attribution au nombre 12 du prédicat « divisible par 3 », est « fondée sur la nature » de ce nombre, nature qui exclut en revanche l’attribution du prédicat « divisible par 5 ». Mais 12 n’est pas une substance individuelle. Pouvons-nous admettre que le sujet nommé « Spinoza » contienne la raison pour laquelle c’est le prédicat « mort à La Haye le 21 février 1677 », et non un autre, qu’il faut lui attribuer ? Alors que la divisibilité de 12 par 5 peut sans doute être énoncée, mais certainement pas conçue, il n’y a rien d’inconcevable dans l’idée fausse que Spinoza serait mort à Amsterdam et non à La Haye. Qu’un individu meure à tel endroit et tel jour, nous sommes donc tentés de penser que cela n’est pas « fondé sur sa nature », celle-ci étant compatible avec un autre lieu et une autre date. Cela dépend en réalité, dirons-nous, des interactions de cet individu avec le monde extérieur, interactions d’une complexité telle que nous pouvons seulement en constater le résultat.

Mais Leibniz ne l’entend pas ainsi. Ayant jugé insuffisante la définition nominale de la substance individuelle parce que cette définition convenait aussi bien au faux qu’au vrai, il doit également juger insuffisante la conception précédente, qui signifie au fond que les prédications véritables auraient pu aussi bien être fausses. Une explication de la prédication véritable ne sera « suffisante » à ses yeux que si elle exclut la possibilité de la prédication fausse. En conséquence, sans méconnaître l’énorme différence entre un énoncé du genre « 12 est divisible par 3 » et un énoncé du genre « Spinoza est mort à La Haye », il soutient que c’est en prenant pour modèles les énoncés du premier genre que nous devrons comprendre les énoncés du second : car, dit-il, « lorsque le prédicat n’est pas contenu expressément dans le sujet, il faut qu’il y soit compris virtuellement ». Le prédicat est contenu « expressément » dans le sujet lorsque la proposition est « identique », tautologique, lorsque le même terme désigne le sujet et le prédicat. Sans être à proprement parler identique, la proposition « 12 est divisible par 3 » s’en rapproche toutefois, puisqu’il suffit d’une chaîne limitée de déductions pour prouver que la divisibilité par 3 appartient aux propriétés de 12. Mais qu’en est-il lorsque nous avons affaire à une substance individuelle, et qu’il est clair que rien ne nous permettra jamais d’appréhender la présence du prédicat « mort à La Haye » parmi les propriétés du sujet « Spinoza » ? Nous devons alors, répond Leibniz, nous convaincre qu’il y est présent « virtuellement », car «il faut » qu’il le soit. Ce « il faut » est la marque d’un principe : le « principe de raison suffisante », l’injonction d’expliquer pourquoi c’est ainsi plutôt qu’autrement.

Ainsi, alors que l’expérience commune suggère que c’est au jeu des circonstances extérieures qu’il faut imputer le fait qu’un individu meure à tel endroit et à telle date, Leibniz enseigne ici, au nom du principe de raison suffisante, qu’une telle approche est superficielle, qu’elle renonce au fond à chercher le vrai « pourquoi ». Ce qui doit guider cette recherche, soutient-il, c’est au contraire « ce que les philosophes (aristotéliciens) appellent in-esse », l’inhérence du prédicat au sujet : « il faut », insiste-t-il, « que le terme du sujet enferme toujours celui du prédicat ». Mais que signifie au juste cette inhérence, que veut-on dire quand on affirme que le prédicat est « dans » le sujet ? Lorsqu’on dit que la divisibilité par 3 est « contenue » ou « comprise » dans le nombre 12, on veut dire qu’elle se déduit du concept, de la « notion » de ce nombre. De même, tous les points par lesquels passe une courbe se déduisent de la formule algébrique de cette courbe, qui est également une sorte de « notion », les contenant tous d’avance. C’est sur ce modèle, selon Leibniz, qu’il faut concevoir le rapport entre la substance individuelle et les prédicats qui lui sont inhérents. Tout ce qui arrive dans la vie d’un individu se déduit ainsi d’une « notion », la notion désignée par le nom propre de cet individu. Si nous considérons un de ces événements, un de ces prédicats, nous pouvons dire que « celui qui entendrait parfaitement la notion du sujet jugerait aussi que le prédicat lui appartient ».

La phrase qui vient d’être citée est écrite au conditionnel, et il ne peut en être autrement : nous sommes en réalité incapables « d’entendre parfaitement la notion » d’une substance individuelle, donc incapables d’en déduire « que le prédicat lui appartient ». Mais puisque le principe de raison suffisante nous oblige à admettre qu’il doit en être ainsi, nous pouvons parler de cette déduction comme si nous étions capables de l’effectuer. Le principe de raison suffisante, le « il faut » sur lequel le deuxième paragraphe du texte a tant insisté, nous ouvre ainsi une possibilité, celle que Leibniz va développer dans le troisième et dernier paragraphe. Voici maintenant, annonce-t-il dès la première ligne, ce que « nous pouvons dire » de la substance individuelle : ce que nous pouvons en « dire » sans être capables de le « voir », en aveugles donc, mais ce que nous pouvons dire comme si nous étions capables de le voir, puisque nous savons qu’il faut le dire.

Ce que nous pouvons dire en aveugles sur la substance individuelle, c’est d’abord ce qu’elle est, sa « nature ». Nous pouvons enfin substituer, à la définition nominale insuffisante (un sujet qui n’est jamais prédicat), une définition réelle qui nous livre la chose même : une substance individuelle, dirons-nous, est un « être complet », un être dont la notion « est suffisante à comprendre et à en faire déduire tous les prédicats », sans exception. Ce qui n’est pas substance individuelle, ce qui est commun à plusieurs individus, ce qu’on désigne donc par un nom commun, se caractérise au contraire par une notion incomplète. Aussi importante que soit « la qualité de roi », elle n’est pour Alexandre le Grand qu’un « accident » : il est impossible de déduire de la notion de « roi » tous les prédicats attribuables à Alexandre ou à n’importe quel autre roi. « Roi » est un terme abstrait, il n’existe pas de « roi » tout court ; le « concret », au sens propre du terme, nous ne le trouvons que là où la notion est complète, dans un être qu’on ne saurait diviser, donc dans un « individu », désigné par un nom propre ou par l’équivalent d’un nom propre.

Certes, quand nous disons que la notion d’une substance individuelle est complète, qu’elle suffit « à comprendre et à faire déduire » tous ses prédicats, nous parlons d’une compréhension et d’une déduction qui nous échappent : notre seule certitude est que celui qui « saurait » comprendre « saurait » du même coup déduire. Cet être supposé capable de voir ce que nous sommes seulement capables de dire, nous allons maintenant pouvoir cesser d’en parler au conditionnel, comme s’il s’agissait d’un personnage imaginaire, inventé seulement pour illustrer le principe de raison suffisante. Car ce n’est pas d’une vision hypothétique, c’est d’une vision effective que la notion d’un individu tel qu’Alexandre le Grand est l’objet : Dieu « voit » cette notion, affirme Leibniz, utilisant désormais l’indicatif présent. Voyant la notion complète d’Alexandre, Dieu voit du même coup « le fondement et la raison de tous les prédicats » attribuables à Alexandre, « comme par exemple qu’il vaincrait Darius et Porus ». Arrêtons-nous précisément sur cet exemple. Dans la mesure où la proposition « Alexandre a vaincu Darius » contient non pas un, mais deux noms propres, on pourrait penser qu’elle établit une relation entre deux substances individuelles, extérieures l’une à l’autre et agissant l’une sur l’autre. Mais Leibniz, on l’a vu, rejette systématiquement l’interaction au profit de l’inhérence : il doit donc refuser cette idée. En conséquence, il traite « vaincre Darius » comme un prédicat « enfermé » dans le sujet « Alexandre », et «être vaincu par Alexandre » comme un prédicat enfermé dans le sujet « Darius ». Alexandre vainc Darius, nous dit le texte, pour des raisons qui tiennent exclusivement à sa propre notion individuelle, à son « hecceïté », c’est-à-dire à ce qui fait de lui tel individu et non tel autre. Or c’est pour des raisons qui tiennent exclusivement à son hecceïté que Darius, de son côté, est vaincu par Alexandre. Ce qui apparaît à l’expérience comme un seul et même événement est ainsi scindé en deux entités incommunicables. On comprend que le recours à Dieu soit nécessaire à Leibniz pour expliquer la coordination de ces deux entités, et plus généralement la coordination de toutes les substances individuelles. Créateur d’Alexandre, voyant d’avance que la courbe unique décrite par ses prédicats doit passer par « vaincre Darius », Dieu est également le créateur de Darius, d’un individu dont il voit que la courbe doit passer par « être vaincu par Alexandre ». Cette harmonie établie par Dieu justifie en un partie notre sentiment que lors de la bataille les deux adversaires se sont rencontrés et ont agi l’un sur l’autre.

Si ce qui arrive à une substance individuelle était le résultat de ses interactions avec le monde extérieur, chaque instant serait susceptible d’apporter quelque chose de radicalement nouveau, sans le moindre rapport avec ce qui a précédé. Il n’en va pas de même si les événements successifs de la vie d’un individu, d’Alexandre le Grand par exemple, sont tous « ses » prédicats, s’ils se déduisent tous de la même notion individuelle : alors il doit y avoir « de tout temps dans l’âme d’Alexandre des restes de tout ce qui lui est arrivé et les marques de tout ce qui lui arrivera ». Il est clair, mais nous pouvions nous y attendre, que l’inhérence du prédicat ne laisse aucun place à ce qu’on appelle la « liberté d’indifférence ». Objecterons-nous maintenant qu’en rapportant ainsi l’individu à lui-même, Leibniz l’isole absurdement du reste du monde ? Pas du tout, répondrait-il : ce qui résulte de l’harmonie entre des substances incommunicables, c’est que chacune, au lieu d’être liée uniquement à ce qui est censé agir sur elle, l’est à « tout ce qui se passe dans l’univers » : c’est de cela également que l’âme d’Alexandre porte les « traces ». Voilà, conclut le texte, ce qu’on « peut dire » pourvu que l’on « considère bien la connexion des choses », que l’on ait compris qu’il s’agit d’une connexion par inhérence et par harmonie, non d’une connexion par interaction. Voilà ce qu’on peut dire, mais toujours en aveugle, car il n’appartient qu’à Dieu de « reconnaître » tous ces restes, toutes ces marques, toutes ces traces.

 

     En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

          - Leibniz : Pourquoi ainsi plutôt qu’autrement ?

     Dans le chapitre « Conférences » :

          - La métaphysique d’Aristote

     Dans le chapitre « Explications de textes » :

          - Leibniz : Le meilleur des mondes

          - Descartes : Deux usages du mot « substance »

          - Bachelard : La substance sans accident

     Et dans le chapitre « Notions » :

          - L’Espace

          - L’Individu

          - Le Possible

 

BIBLIOGRAPHIE

               Christian LEDUC: Substance, individu et connaissance chez Leibniz, Paris, Ed. Vrin, 2010

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