LA MATIÈRE

 


Introduction : La matière en tant que genre et en tant que substance

 

Nous appelons « matériaux » le ciment, le plâtre, l'eau, les briques et les poutres qui servent à la construction d'une maison. Sans ces matériaux, la maison ne serait qu'une idée, un plan dans la tête de son architecte, un but dans la tête de ses éventuels habitants, un projet dans la tête de ses maçons. C'est le ciment, le plâtre, l'eau, les briques et les poutres qui la font exister hors de toutes ces têtes, et cela en vertu de certaines qualités : la résistance des poutres, la solidité des briques, l'aptitude du plâtre ou du ciment à former, mélangés à l'eau, une pâte destinée à durcir en séchant, donc capable à la fois d'être travaillée facilement et d'en conserver le résultat. Ces qualités appartiennent à un ensemble de propriétés caractérisant, non seulement les matériaux servant à une fabrication quelconque, mais plus généralement les choses appelées matérielles. Seules ces choses, en effet, peuvent faire preuve de mollesse ou de dureté, offrir un degré déterminé de résistance ou de friabilité, se présenter à l'état solide, liquide ou gazeux. Il nous paraît d'emblée impossible de qualifier – en un sens non figuré – de « volumineux », de « visqueux » ou d'« élastique » une entité qui ne serait pas matérielle, un concept philosophique par exemple, ou un principe moral. Tout ce qui peut être qualifié par de tels adjectifs appartient à un genre distinct, celui que nous appelons la matière.


Cet usage générique et englobant de la notion de matière n'est toutefois pas le seul. Ayant demandé de quoi est faite une maison, et répondu en nommant ses matériaux, parmi lesquels le ciment et l'eau, nous sommes fondés à poser de nouveau cette question à propos du ciment et de l'eau eux-mêmes, à demander de quoi ils sont faits, quels sont les matériaux de ces matériaux, et à réitérer notre recherche jusqu'à parvenir à un matériau ultime, à la fois commun à ces deux entités matérielles et susceptible de rendre compte de leurs différences. Appliquée à toutes les choses qu'englobe le genre nommé « matière », cette quête du matériau ultime nous incite à donner un nouveau sens à ce mot, à l'utiliser pour désigner, non plus leur genre, mais l'être unique qui se manifeste en toutes, leur substance. Dans l'expression « la matière », l'article « la » se réfère alors à une sorte d'individu protéiforme : il n'y a qu'une seule matière, qui est la matière de tout.


À première vue, rien ne semble plus facile à accorder ensemble que l'idée d'un genre distinct et celle d'une substance commune à tout ce qui appartient à ce genre. Il y a pourtant, entre ces deux idées, une distorsion manifeste, source des principaux problèmes posés par la notion de matière. Pour le comprendre, examinons de plus près la seconde idée, celle de la matière en tant que substance. Une « substance », littéralement, c'est ce qui « se tient en-dessous », ce qui subsiste, toujours identique à soi-même, sous une multitude d'aspects différents et changeants. Quand l'eau, par exemple, se transforme en glace ou en vapeur, on suppose que quelque chose se maintient à travers ces métamorphoses, soutenant aussi bien l'état solide de l'eau que son état liquide ou son état gazeux. Or cela n'est possible que si le « quelque chose » en question n'appartient lui-même à aucun des trois états qui divisent l'intégralité du genre « matière ». Ni proprement solide, ni particulièrement liquide, ni spécialement gazeux, le matériau ultime de toutes les choses matérielles devrait en outre n'être ni brillant ni terne, ni grave ni aigu, ni dur ni mou, ni doux ni amer, pour que ces choses puissent, dans chaque cas, être l'un ou l'autre. L'exigence propre au concept de substance nous conduit ainsi à supposer une matière fondamentale  privée des multiples qualités différentielles qui nous font reconnaître, quand nous les percevons, qu'une chose relève du genre matériel.


Cette remarquable distorsion entre la matière-genre et la matière-substance peut justifier, soit l'idée que tout est matière, soit l'idée que rien ne l'est. Tout est matière, diront les uns : puisque la substance des choses dites matérielles n'est dotée d'aucune de leurs qualités, pourquoi ne serait-elle pas également la substance d'entités telles que la pensée, l'âme, etc., jugées d'ordinaire non matérielles sous prétexte que ces qualités leur manquent ? Rien n'est matière, répondront les autres : imaginer une substance matérielle dépourvue de couleur, de sonorité, de consistance, d'odeur ou de saveur, c'est mettre cette prétendue substance hors de portée du seul moyen que nous ayons d'appréhender l'existence d'une chose quelconque : en la percevant grâce à l'un de nos sens. La « matière », concluront-ils, n'existe pas : ce qui existe, ce sont des choses brillantes ou ternes, dures ou molles, sucrées ou salées, etc., et elles n'existent que dans la mesure où elles sont perçues par notre esprit.


Aussi radicalement opposés qu'il est possible de l'être, ce matérialisme et cet immatérialisme n'en sont pas moins issus de la même source. Après un exposé plus complet de leurs arguments respectifs, nous tenterons une approche différente de la question, permettant de les rejeter l'un comme l'autre.

 

1. Le matérialisme des atomistes

 

Le plus ancien matérialisme est celui des philosophes atomistes de l'Antiquité : Leucippe et Démocrite au 5e siècle avant J.-C., Épicure au 4e siècle et Lucrèce au premier. La thèse même de l'atomisme, thèse selon laquelle tous les corps sont faits d'unités insécables appelées atomes, fournit un exemple éclatant de la distorsion dont nous avons parlé en introduction. Cette thèse signifie en effet que la matière en tant que genre rassemble toutes sortes de choses décomposables, alors que la matière en tant que substance ne contient que des choses indécomposables. À la matière en tant que genre appartiennent d'innombrables espèces reconnaissables à leurs différentes propriétés, parmi lesquelles l'espèce nommée « papier », illustrée en particulier par cette feuille de papier que l'on peut couper en deux, puis en quatre, en huit, etc., chacune de ces opérations faisant apparaître un objet plus petit, mais toujours digne par ses propriétés d'être appelé « papier », et cela tant qu'il est possible de continuer le processus de découpage. Ce processus doit se poursuivre au-delà du visible : tant que nous pouvons voir quelque chose, c'est toujours du papier que nous voyons. On ne saurait toutefois admettre qu'il se poursuive à l'infini : cela reviendrait à imaginer une sorte d'anéantissement de ce qui existe. L'être est nécessairement fait d'être : à une certaine étape, le découpage doit se heurter à un objet qu'il est impossible de découper, donc à un objet différent, dépourvu des propriétés du papier ou de quoi que ce soit d'autre, un objet qu'on ne peut plus désigner par ce nom ni par n'importe quel autre du même genre. L'atome invisible et anonyme qui se révèle ici est un élément de la substance commune à toutes choses, de la matière qui se conserve identique à travers leurs transformations.


Cette thèse atomiste contribue, comme nous le verrons, à rendre plausible le matérialisme, mais elle ne l'implique pas nécessairement. On peut très bien admettre que tous les corps sont faits d'atomes sans croire pour autant qu'il n'existe dans l'univers que des corps. C'est de façon indépendante qu'Épicure, dans sa Lettre à Hérodote, établit la seconde de ces thèses. Pour être plus précis, ce qu'il établit est qu'il n'existe dans l'univers que des corps et du vide. Cette adjonction du vide n'affaiblit en rien la portée matérialiste de la thèse. Affirmer le vide, pour Épicure, c'est affirmer le non-être, le « rien » dont les corps ont besoin pour pouvoir s'y installer sans gêne et s'y mouvoir sans empêchement. Il faut du vide en plus des corps, non pour leur ajouter un second type d'être, mais au contraire parce qu'il ne peut y avoir qu'un seul type d'être, l'être corporel ou matériel, consistant précisément dans la capacité de gêner ou d'être gêné, d'empêcher ou d'être empêché, d'affecter ou d'être affecté, d'agir ou de pâtir. S'il n'y avait pas de vide, tous les corps se neutraliseraient mutuellement dans un unique bloc de matière immobile, alors que nous les voyons se déplacer en tous sens, se séparer, se réunir et se disperser encore, perpétuellement.


Dès lors que la seule alternative à l'être corporel ou matériel n'est pas un autre type d'être mais le non-être du vide, une conclusion s'impose. Contrairement au vide, l'âme est à coup sûr susceptible d'agir ou de pâtir : l'âme est donc un corps, au même titre que ce qu'on appelle « le corps ». Conclusion indépendante de l'atomisme, mais que l'atomisme rend plausible : les éléments dont est fait le corps sont si différents de lui qu'ils peuvent aussi bien être les éléments dont l'âme est faite. Il reste toutefois à concilier cette thèse avec le dualisme ordinaire qui nous incite à puiser, quand nous avons besoin d'un adjectif pour qualifier l'âme, dans un registre où l'on peut trouver les mots « joyeux », « soucieux » ou « volontaire », mais certainement pas les mots « bedonnant », « osseux » ou « athlétique », exclusivement réservés au corps. Pour qui soutient qu'il n'existe que des corps, justifier la séparation courante de ces deux registres pose évidemment problème. La solution de ce problème, Démocrite, Épicure et Lucrèce pensent de nouveau la trouver dans l'atomisme, en particulier dans la nécessité, pour chacun des éléments invisibles qui constituent la réalité visible, d'avoir une grandeur déterminée, variant d'un atome à l'autre, jamais assez grande pour que l'atome devienne visible, mais jamais non plus infiniment petite. À condition de ne pas être trop sévère, cela semble en effet permettre de satisfaire à la fois le matérialisme et le dualisme ordinaire : le matérialisme, puisque toute réalité, y compris la réalité psychique, est faite d'éléments occupant un certain espace, donc incontestablement matériels ; le dualisme ordinaire, puisque la variation entre deux bornes de la taille des atomes permet de dissocier ceux qui, plus grossiers, constituent en s'agrégeant ce qu'on a coutume de nommer « le corps » et ceux qui, plus subtils, forment le souffle qu'on appelle « l'âme ». « L'âme, écrit Épicure, est un corps composé de particules subtiles, qui est disséminé dans tout l'agrégat constituant notre corps ».

 

2. L'immatérialisme de Berkeley

 

Il n'est pas d'usage d 'appeler « matérialisme » la simple affirmation que la matière existe, qu'il y a de la matière. Il suffit en revanche de soutenir que la matière n'existe pas pour être qualifié d'immatérialiste. Conformément à cet usage asymétrique, quand nous voyons un philosophe tel que George Berkeley (1685-1753) consacrer certains de ses ouvrages majeurs (les Principes de la connaissance humaine de 1710, les Trois dialogues entre Hylas et Philonous de 1713) à la démonstration de l'inexistence de la matière, ce n'est pas proprement au matérialisme que ce philosophe nous paraît s'opposer : nous estimons plutôt qu'il nie de façon extravagante une certitude pré-philosophique, une évidence du sens commun. Ce jugement contre lui, Berkeley ne cesse d'ailleurs de le retourner malicieusement, affirmant n'avoir d'autre ambition que celle d'exprimer les convictions du peuple, de l'homme de la rue, lequel, prétend-il, n'a jamais cru sérieusement à cette « matière » dont seules certaines sectes philosophiques posent l'existence. Certes, convient-il, nous croyons tous, en un sens, à la matière en tant que genre ; mais il se trouve justement que notre raison d'y croire est en même temps une raison de ne pas croire à la matière en tant que substance.


Considérons de plus près ce curieux renversement d'une raison de croire en raison de ne pas croire. Paradoxalement, le premier mouvement de l'immatérialisme berkeleyen est d'affirmer sans réserve l'existence du monde dit « matériel », l'existence de ces choses qu'on qualifie de « concrètes », de la fleur qu'on regarde, du fruit que l'on mange, de l'orage dont le bruit nous effraie. Ce qui justifie cette affirmation initiale, c'est l'idée que nous n'avons besoin, pour être certains de l'existence de cette fleur, de ce fruit, de cet orage, que de les percevoir : en ce qui les concerne, « exister » veut dire « être perçu », et rien de plus. Il est vain d'opposer à cela notre certitude que bien des choses de ce genre existent en notre absence, là où personne n'est présent pour les percevoir, et que quelques-unes continueront d'exister lorsque l'humanité aura disparu de la surface de la Terre. Toutes ces choses que nous ne percevons pas actuellement, nous nous imaginons alors les percevoir, et c'est en cela seul que consiste notre affirmation qu'elles existent. Il est impossible de poser l'existence d'une chose « matérielle » sans supposer en même temps un être doté de la capacité de la percevoir, autrement dit un esprit. Dès lors, notre unique raison de croire à l'existence de cette chose est une raison de croire qu'elle appartient à un esprit, qu'elle est une idée, et par conséquent une raison de ne pas croire qu'elle serait « matérielle » au sens philosophique du terme, c'est-à-dire fondée sur une substance étrangère à l'esprit. L'existence de la matière en tant que genre implique ainsi l'inexistence de la matière en tant que substance. Devons-nous alors persister à utiliser les mots « matière » et « matériel » à propos du genre et de ce qu'il contient, à propos de la fleur regardée, du fruit goûté, de l'orage entendu ? Puisque c'est la supposition d'une substance commune qui justifie cet usage, n'est-il pas finalement préférable de bannir ces mots pour parler de choses dont nous savons maintenant qu'elles sont des idées ?


L'immatérialisme peut être pris en deux sens, un sens faible ou un sens fort. Au sens faible, il signifie seulement que celui qui parle de la matière ne peut avoir aucune véritable idée de ce dont il parle. La matière d'une cerise, par exemple, cette entité que l'on suppose cachée sous les qualités perceptibles du fruit, cela ne devrait être ni sa couleur, ni sa densité charnelle, ni son goût, etc., bref rien de ce qui constitue notre idée effective de la cerise, rien de ce qui, en elle, nous affecte et nous permet de la connaître. En conséquence, rien ne serait changé à cette connaissance si la cerise était vraiment dotée d'une substance matérielle. Telle est l'inutilité, la vacuité essentielle du concept de matière : il n'y a pas plus de raison d'y croire si elle existe que si elle n'existe pas, et cela fournit une excellente raison, par souci d'économie, de ne pas y croire. Tant qu'on se situe à ce niveau, l'immatérialiste n'a pas à réfuter l'idée de matière : il lui suffit de montrer que personne, pas même ceux qui prétendent la défendre, n'a réellement une telle idée. 


Mais le concept de matière n'est pas seulement un concept vide, c'est aussi selon Berkeley un concept contradictoire. C'est un concept vide dans la mesure où nous imaginons une substance dépouillée de la couleur, de l'odeur, de la saveur de la chose, c'est un concept contradictoire dans la mesure où nous voudrions en même temps attribuer à cette substance la couleur, l'odeur et la saveur de la chose. Or il est contradictoire d'attribuer à un être non spirituel, donc incapable de percevoir, des qualités essentiellement et exclusivement perceptibles telles que le rouge, le sucré, le fétide, etc. De ce nouveau point de vue, « ne pas croire » à la matière implique une véritable réfutation. Le mot « immatérialisme » prend alors un sens plus fort, un sens « métaphysique » : il veut dire spiritualisme.

 

3. L'explication scientifique de la matière

 

Résumons ce que nous avons appris jusqu'à présent. Pour expliquer les propriétés des choses matérielles visibles, les philosophies atomistes de l'Antiquité supposent, contenues dans ces choses, d'autres choses matérielles, celles-ci invisibles. Cette invisibilité des atomes permet à l'explication proposée de dépasser son but initial et de prétendre  rendre compte, d'une manière plus ou moins plausible, de propriétés que nous attribuons communément à une réalité différente, la réalité psychique. Berkeley, lui, rejette l'idée même d'une réalité invisible cachée sous les phénomènes visibles. Il n'y a rien à chercher, selon lui, de ce côté : la science des choses matérielles consiste à décrire leurs propriétés telles qu'elles sont perçues, non à prétendre les expliquer. Mais ces propriétés, faute d'un contrepoids du côté de l'objet, n'ont alors plus rien de matériel : elles ne sont que des idées dans un esprit. Si nous tenons à préserver cette donnée fondamentale de l'expérience commune qu'est la distinction entre un monde matériel et un autre qui ne l'est pas, nous ne pouvons nous satisfaire, ni de la philosophie enseignant que tout est matière, ni de celle qui aboutit à la conclusion que rien ne l'est. Est-il possible d'expliquer les propriétés relevant du  genre « matière » sans invoquer la substance dont Berkeley a dénoncé le caractère vide et contradictoire ? Et est-il possible que l'explication proposée s'en tienne à ce qu'on lui demande d'expliquer, sans aller au-delà ? L'histoire des sciences peut nous aider à répondre à ces deux questions.


On raconte que peu avant sa mort le physicien Ernst Mach (1838-1916) aurait déclaré, alors qu'on lui montrait sur un écran les éclairs dus à des particules alpha : « Maintenant je crois à la réalité des atomes. » Avant cette expérience donc, c'est-à-dire pendant presque toute sa vie de scientifique, Mach ne croit pas aux atomes dont parlent autour de lui, dès cette époque, tant d'autres physiciens. Il n'y croit pas comme Berkeley ne croit pas à la matière : parce qu'il s'agit à ses yeux d'une hypothèse gratuite, inutile, dont l'admission ou le rejet ne change rien à l'état de nos connaissances, et dont il est par conséquent préférable de faire l'économie. Le point décisif est que c'est une expérience qui pousse finalement Mach à accepter l'existence de ce qu'il toujours nié jusque-là. Or il est impossible, par principe, d'imaginer une expérience pouvant convaincre un esprit réticent de l'existence des « atomes » au sens que Démocrite, Leucippe, Épicure et Lucrèce donnaient à ce mot, à savoir des élément ultimes, invisibles, insécables, indestructibles. Non seulement l'expérience qui convertit Mach à l'atomisme ne montre rien de tel, mais elle montre le contraire, puisque les éclairs qui apparaissent sur l'écran résultent de la désintégration d'atomes de radium. L'atome dont il est question ici, l'atome dont parlent les scientifiques, n'est plus un « atome » au sens de la philosophie grecque. C'est donc au moment où il n'est plus tout à fait digne de son nom que l'atome fait la preuve de sa réalité.


Toutefois, même si l'atome des physiciens n'est plus celui d'Épicure, il s'agit toujours, dira-t-on, d'expliquer les phénomènes visibles en invoquant une réalité qui ne l'est pas ou qui l'est beaucoup moins. Certes, mais cette réalité n'est plus une substance. Les atomes d'Épicure étaient substantiels parce qu'ils étaient de minuscules fragments de l'être éternel. L'atome dont Mach finit par admettre la réalité est un atome qui se désintègre : il a perdu ce qui fait l'essentiel d'une substance digne de ce nom, à savoir le pouvoir de se maintenir intact, de conserver l'identité du réel à travers toutes ses transformations. Et non seulement cet atome n'est plus une substance, mais il n'est plus une substance matérielle, une petite « chose », un corps minuscule. Si l'atome de radium, en se désintégrant, laisse sur un écran des traces prouvant son existence, c'est parce qu'il n'est justement pas un morceau de matière, mais un rayonnement, une énergie : sa réalité est celle d'un processus et non celle d'une chose. En d'autres termes, la matière (genre) n'est pas faite de matière (substance). Rien, par exemple, ne caractérise mieux une chose matérielle que son « impénétrabilité » : or la science explique cette impénétrabilité par la répulsion électrique entre des particules de charge égale. Dans ces conditions, parler de « matérialisme » n'a plus guère de sens : la question de savoir si l'âme est ou non d'essence matérielle devient vaine s'il s'avère que le corps lui-même ne l'est pas. 


Dans l'atomisme antique, la matière est à la fois ce qui explique et ce qui est expliqué. Cette ambiguïté disparaît dans l'atomisme moderne. Le mot « matière » y recouvre uniquement ce qui doit être expliqué, et qui ne peut l'être que par des réalités, certes physiques, mais non « matérielles » au sens propre du terme. Il a donc fallu rejeter la matière en tant que substance pour pouvoir expliquer la matière en tant que genre.

 

 

En lien avec cette notion, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

- Épicure: la mort n'est rien pour nous

- Berkeley: Où est l'extravagance?

Dans le chapitre « Conférences » :

- Berkeley et les mathématiques

Dans le chapitre « Explications de textes » :

- Bachelard: La substance sans accident

- Berkeley: L'abstraction

- Berkeley: Signes et choses signifiées

- Descartes: Deux usages du mot "substance"

- Descartes: L'existence des choses matérielles

- Épicure: Rien que des corps et du vide

- Lucrèce: L'évidence des sens

Et dans le chapitre « Notions » :

- Le Corps

- La Distance

- L'Espace

- La Forme  
 

 

BIBLIOGRAPHIE

ÉPICURE, Lettres, maximes et autres textes, trad. P.-M. Morel (dir.), Paris, Éd. GF-Flammarion, 2017

BERKELEY, Oeuvres, trad. G. Brykman (dir.), Paris, Éd. P.U.F., Coll. "Épiméthée", vol. I et II, 1985-1987

Gaston BACHELARD, Le matérialisme rationnel, Paris, Éd. P.U.F., Coll. "Quadrige", 2021

Denis COLLIN, La matière et l'esprit. Sciences, philosophie et matérialisme, Paris, Éd. Armand Colin, 2004

POPPER, Le soi et son cerveau, Plaidoyer pour l'interactionnisme, trad. D. Pimbé, Paris, Éd. Rue d'Ulm, Coll. "Versions françaises", 2018

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