BACHELARD : LA SUBSTANCE SANS ACCIDENT

 

Le matérialisme rationnel, chapitre II

 

P.U.F., 1963, pp. 80-81

 

 

Ainsi le maximum de garantie de pureté réside non pas dans une valeur naturelle, mais bien dans une application rigoureuse des méthodes. C’est par l’application surveillée des méthodes que le matérialisme établit un nouveau substantialisme, le substantialisme de la substance sans accident. La constitution technique d’une substance entièrement normalisée exclut toute fantaisie et toute incertitude. La chimie prépare une substance en série. En ce qui nous concerne, la pensée nous vient souvent de glisser ce concept d’une substance chimique produite en série dans les polémiques faciles où les philosophes affirment la dévalorisation humaine des objets fabriqués en série. Ces philosophes ne voient-ils pas que l’irrationalisme qui leur est cher subit ici, avec la substance sans accident, un véritable éclatement ? Sans doute, dans une fabrication, il peut se glisser des malfaçons, de fausses manœuvres, des « loups ». Mais ces « accidents » ne sont plus des accidents inhérents à la substance, des accidents individualisant en son fonds la substance. Il y a là une dialectique de la notion d’accident qui se termine par l’élimination de l’accident. En passant de la substance réelle à la méthode de réalisation, l’accident est devenu éminemment rectifiable. Une conscience claire de la méthode l’évitera. Une surveillance sociale le jugulera. Construisez une cité scientifique bien faite et les matières qu’elle livrera seront bien faites. Elles seront des substances sans accidents.

Avec ces substances sans accidents pourvues de qualités sans fluctuations, la chimie ne permet plus au philosophe de poser un irrationalisme dans une profondeur indicible, dans une intimité substantielle inanalysable. Un médicament créé par la chimie n’a plus droit à l’individualité, il réalise sans accident son essence, il correspond à l’absolu de sa formule. Tous les comprimés de votre tube d’aspirine réalisent une identité absolue, aussi sûre, aussi nette qu’une identité logique. Pour les différencier, à l’emploi, il faudra que vous singularisiez votre migraine, il faudra que vous alliez chercher l’irrationnel ailleurs. En toute certitude, cet irrationnel n’est plus dans la substance, il n’est plus dans cette profondeur d’un au-delà de la substance où les philosophes du concret cherchent le reflet de leur singularité.

 

Quand un philosophe, tel l’auteur de ce texte, désigne ses adversaires comme étant « les philosophes », nous sommes en droit de nous demander ce qui l’autorise à transformer ainsi un conflit interne à la philosophie en une remise en cause de la philosophie elle-même, à se prétendre à la fois dans la philosophie et en dehors.

Sur ceux qu’il appelle « les philosophes », Bachelard ne donne guère de précisions. Il nous indique toutefois, dans la dernière ligne, qu’ils sont « les philosophes du concret », ce qui laisse entendre qu’il n’est pas, lui, un philosophe du concret. Que la notion de « concret » puisse faire polémique, susciter une opposition pertinente entre philosophes, nous pouvons le comprendre si nous rapportons cette notion à l’objet de notre texte, à savoir la « substance », plus précisément la substance matérielle. La substance matérielle n’est-elle pas, en effet, concrète au sens le plus éminent, n’est-elle pas le concret par excellence ? À en croire l’étymologie, elle serait ce qui « se tient en-dessous », l’être qui contient et supporte toutes les propriétés, toutes les qualités, tous les aspects que notre pensée a coutume de séparer, d’isoler par abstraction. Or pourquoi ne pas croire l’étymologie ? Peut-être, répond Bachelard, parce que l’étymologie n’apprend rien, au fond, sur la substance matérielle, parce que la philosophie du concret n’est pas une philosophie instruite. Certes, elle promet beaucoup en visant le noyau intime de toute réalité, en cherchant la substance dans la « profondeur d’un au-delà », mais elle tient très peu, car cette profondeur s’avère « indicible », car cette intimité se révèle « inanalysable ».

Selon Bachelard, une philosophie « instruite » de la substance matérielle ne doit pas prendre sa référence dans l’étymologie du mot « substance », mais dans la science de cette substance, à savoir la chimie. Or comment la chimie instruit-elle ? En corrigeant perpétuellement ce que nous pensons savoir sur la matière, les premières idées qu’elle nous inspire, toutes les intuitions qui la concernent, et qui nourrissent justement la philosophie du concret. Nous pensons, par exemple, reconnaître l’eau comme un élément matériel liquide, et la distinguer fondamentalement de l’air, qui ne l’est pas, mais la chimie nous apprend que l’eau est la synthèse de deux gaz, l’hydrogène et l’oxygène, lequel oxygène est également présent dans l’air, où il est mêlé à l’azote. Pour trouver le principe substantiel de l’eau, nous ne devons pas nous fier à notre intuition « concrète » du liquide qui s’écoule, nous ne devons pas chercher « ce qui se tient sous » un tel écoulement, nous devons nier cette intuition, et lui substituer la formule « abstraite » H2 O.

Voilà donc définie la situation polémique du texte : d’un côté la philosophie du concret, de l’autre la philosophie instruite par la science. Entre les deux camps, le rapport n’est pas du tout symétrique. La philosophie du concret voudrait ne tenir aucun compte de la science, parler de la matière comme si la chimie n’existait pas. C’est pourquoi Bachelard concède à ses partisans le titre de « philosophes » tout court : ils défendent une sorte d’autosuffisance – stérile - de la philosophie. La science, en revanche, ne saurait ignorer la philosophie du concret, qui ne cesse de lui faire obstacle, qu’elle doit donc perpétuellement affronter, corriger, critiquer : c’est en cela, précisément, qu’elle est instructive.

La substance du chimiste garde en effet une trace négative de la substance des philosophes : elle s’y réfère comme ce qu’il a fallu nier, dépasser, frapper d’ancienneté. Le substantialisme de la chimie est obligatoirement un substantialisme second, un « nouveau substantialisme », dont l’objet ne peut être défini que sur un mode privatif, et presque polémique, comme étant une « substance sans accident ». Dans son usage courant, le mot « accident » désigne un événement perturbateur, malheureux. Mais la philosophie traditionnelle appelait  « accident » ce qui « individualise » une substance, ce qui, « inhérent » à cette substance, la rend unique, incomparable à toute autre. La notion d’accident marquait ainsi la prétention d’atteindre la substance matérielle « en son fonds », de toucher son noyau intime, tout en suggérant que ce noyau, étant accidentel, ne relevant d’aucune loi, est en toute rigueur inconnaissable. On comprend que la chimie n’ait pu se développer que par « l’élimination de l’accident ». Cette élimination, précise Bachelard, a dû passer par une « dialectique de la notion d’accident », une dialectique en deux temps. Premier temps : en rendant chaque substance matérielle accessible à la connaissance, en la réduisant à une formule, la chimie a rendu possible la production « en série » de cette substance. Dans cette production en série, le seul « accident » concevable n’est plus le principe intime d’individuation de la philosophie traditionnelle, mais seulement l’accident au sens vulgaire, le hasard malheureux : car « dans une fabrication, il peut se glisser des malfaçons, de fausses manœuvres, des ‘loups’ ». Second temps : contrairement à l’accident des philosophes, qui faisait de la réalité elle-même, de la « substance réelle », un obstacle de principe à la connaissance, cet accident au sens vulgaire est par nature « éminemment rectifiable » : « Une conscience claire de la méthode l’évitera. Une surveillance sociale la jugulera ». Quand elle se laisse instruire par cette dialectique, la philosophie comprend que la véritable substance est la substance réellement sans accident, la substance  « bien faite » que livrerait une « cité scientifique bien faite » : une substance qui, comme le comprimé d’aspirine, « n’a plus droit à l’individualité » et « réalise sans accident son essence » parce qu’elle « correspond à l’absolu de sa formule ».

Mais les philosophes du concret, les « philosophes » tout court, ne se laissent pas instruire par cette dialectique de l’accident. Dans la fabrication en série de substances privées d’individualité, ils ne voient qu’une « dévalorisation humaine ». De telles polémiques sont « faciles », note Bachelard, comme est toujours facile la paresse, le refus de s’instruire. Car en réalité c’est au contraire à une valorisation de l’être humain, de son individualité, de sa subjectivité, que va contribuer l’identité objective des substances. L’unique moyen de les différencier, de différencier, par exemple, un médicament, sera en effet de regarder du côté de la souffrance qu’il apaise, souffrance particulière, singulière, incomparable. Les hommes, et parmi eux les philosophes, ont pour premier mouvement de regarder de l’autre côté, du côté de l’objet, de chercher d’abord « le reflet de leur singularité » dans la substance matérielle et sa « profondeur » mystérieuse. Ce qu’ils devraient apprendre de la science, ce n’est pas à exclure « l’irrationnel », à le nier, mais à le « chercher ailleurs », là où il est : non dans la matière, mais dans la singularité humaine retrouvée. Comment les philosophes ne voient-ils pas, demande Bachelard, « que l’irrationalisme qui leur est cher subit ici, avec la substance sans accident, un véritable éclatement » ? Ces philosophes méritent qu’on les qualifie, péjorativement, d’«irrationalistes », non parce qu’ils font une place à l’irrationnel, mais parce qu’ils ne lui accordent pas sa vraie place, non parce qu’ils le chérissent, mais parce qu’ils n’en prennent pas soin : leur irrationalisme est d’abord de la paresse.

Ce n’est pas non plus parce qu’elle décrète une fois pour toutes la rationalité de la matière que la science, de son côté, mérite d’être qualifiée de « rationaliste » : c’est parce qu’elle construit activement cette rationalité. Pour reprendre le titre d’un autre ouvrage de Bachelard, le rationalisme de la science, de la chimie par exemple, est un « rationalisme appliqué ». La substance sans accident n’est évidemment pas donnée : il faut la construire, par une « application rigoureuse » et « surveillée » des « méthodes ». La formule privative « sans accident » correspond à une technique de purification. À cette pureté conquise, les philosophes préfèrent paresseusement la pureté donnée. Le « maximum de garantie » de cette pureté devrait se trouver, selon eux, dans « une valeur naturelle » : non dans la « méthode de réalisation », mais dans la « substance réelle », la substance telle qu’elle s’offre au premier regard. Mais ce premier regard, nous le savons, c’est celui de notre premier mouvement, qui nous conduit à chercher dans la substance matérielle « le reflet de notre singularité ». La virginité de la pureté naturelle est donc une fausse virginité : le véritable réalisme est dans la réalisation, non dans le prétendu « réel ». La substance ne sera pure qu’à la condition d’être purifiée de tout ce que nous projetions sur elle. Elle ne sera pure qu’à la fin, en tant que « matière bien faite », livrée par une « cité scientifique bien faite ».

Ce texte est, comme bien d’autres de Bachelard, un hymne au travail de la science. Mais à quoi travaille-t-elle au juste ? Elle ne travaille certainement pas à rapprocher l’un de l’autre le « sujet » et l’ « objet », jusqu’à ce qu’ils se confondent. Son travail consiste au contraire à les séparer, à les extraire de leur confusion initiale. En purifiant la matière, en la rendant à elle-même, le « matérialisme » scientifique rend également l’être humain à lui-même.

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