HEGEL: La ruse de la raison

HEGEL : LA RUSE DE LA RAISON

La Raison dans l’Histoire, Introduction à la Philosophie de l’Histoire

Traduction de Kostas Papaioannou

Paris, Ed. Plon, Coll. 10/18, 1965, p. 106-107

 

 

La construction d’un édifice, c’est d’abord un but et une intention intérieurs. À cette fin les éléments particuliers servent de moyens, tandis que le fer, le bois, les pierres sont utilisés comme des matériaux. Les éléments sont employés pour être travaillés : le feu pour fondre le fer, l’air pour attiser le feu, l’eau pour mettre les roues en mouvement, couper le bois, etc. Le résultat sera que les éléments seront mis en échec par la maison dont ils ont aidé la construction : elle sera à l’abri du vent, de la pluie, de l’incendie. De même les pierres et les poutres obéissent à la pesanteur, tendent vers le bas, et avec elles on édifie les hautes murailles. Ainsi les éléments sont utilisés conformément à leur nature et contribuent ensemble à la production d’un résultat qui limite leur action. Les passions se satisfont de façon analogue ; elles se réalisent suivant leur détermination naturelle, mais elles produisent l’édifice de la société humaine, dans laquelle elles ont conféré au droit et à l’ordre le pouvoir contre elles-mêmes.

 

 

Hegel propose ici une analogie qu’il prétend éclairante : ce qui se passe dans un certain domaine permet de mieux comprendre, selon lui, ce qui se passe dans un autre domaine. S’attardant sur le premier domaine, celui d’où doit venir la lumière, il n’a besoin que d’une phrase, à la fin du texte, pour nous convaincre que le second domaine s’explique mieux dès qu’on projette sur lui cette lumière. Dans ces deux parties assez déséquilibrées, il faut noter d’emblée la présence d’un même mot, le mot « édifice » : ce que nous avons appelé le premier domaine concerne un édifice, et c’est également d’un édifice qu’il est question dans ce que nous avons appelé le second domaine. Le mot « édifice » doit donc désigner la référence commune sans laquelle l’analogie serait impossible, mais faire place en même temps à la différence sans laquelle l’analogie serait superflue. De fait, il ne s’agit pas dans les deux cas du même édifice. L’édifice dont parle d’abord Hegel, c’est l’édifice au sens ordinaire, la « maison » : il suppose son lecteur assez familiarisé avec la construction d’une maison pour pouvoir comprendre sans préparation l’explication formulée dans la première partie du texte. Cette explication est en revanche nécessaire pour préparer le même lecteur à comprendre ensuite, par analogie, la production d’un tout autre édifice, « l’édifice de la société humaine ». Nous pourrions donc, apparemment, résumer le texte par la formule : « la société humaine se construit de la même façon que se construit une maison ». Mais si nous nous en tenons à cette formule, la thèse de Hegel semble devoir se heurter à une objection majeure :  même en admettant que la notion de « construction » soit pertinente quand on parle de la société humaine, dirait l’objecteur, cette construction ne répond pas à un dessein conscient, elle est dépourvue de l’aspect intentionnel, délibéré, qui caractérise nécessairement la construction d’une maison. La Révolution Française est encore proche, les terribles conséquences de sa tentative grandiose de reconstruire l’ensemble de la société à partir d’un plan sont présentes à tous les esprits lorsque Hegel, en 1822, prononce les leçons d’où ce texte est tiré : nous ne pouvons supposer qu’il aurait méconnu la force de l’objection précédente. Quel peut être alors le sens de l’analogie qu’il propose ?

Que la construction d’une maison réponde à un dessein conscient, c’est ce qu’énonce la première phrase du texte : « La construction d’un édifice, c’est d’abord un but et une intention intérieurs. » Le lecteur s’attend à ce que ce « d’abord » soit suivi par la mise en œuvre des moyens permettant au constructeur d’atteindre son but, de réaliser son intention. C’est bien, en un sens, ce qui se passe dans les phrases suivantes. Hegel y opère une distinction entre deux sortes de « moyens » au sens large du terme : d’un côté les « matériaux » (fer, bois, pierres) que le constructeur utilise pour édifier la maison, de l’autre les « moyens » (au sens étroit) dont il se sert pour travailler les matériaux (« fondre le fer », « couper le bois », etc.) et les adapter ainsi à son projet de construction. Ces moyens, précise Hegel le constructeur les trouve dans ce qu’on appelle traditionnellement « les éléments », le feu, l’air, l’eau : il a besoin de feu pour fondre le fer, donc besoin d’air pour attiser le feu ; il a également besoin, pour couper le bois, de l’eau qui fait tourner les roues à aubes d’une scierie... La première partie du texte montre ainsi, sur un exemple, comment l’activité intelligente de l’homme lui permet d’exploiter à son profit, pour atteindre ses propres buts, les substances et les forces de la nature.

Cette description présente toutefois une particularité remarquable : elle est énoncée à la forme passive. Au lieu de nous dire que le constructeur utilise le fer, le bois et les pierres, Hegel nous dit que le fer, le bois et les pierres « sont utilisés comme des matériaux » ; au lieu de nous dire que le constructeur emploie le feu, l’air et l’eau pour travailler ces matériaux, il nous dit que ces éléments « sont employés », et cela pour « être travaillés ». Dans chaque phrase, l’exploitation humaine de la nature est certes présente, mais de façon implicite : elle n’occupe pas la fonction de sujet, attribuée systématiquement à la substance ou à la force naturelle exploitée. Cette formulation passive n’est pas anodine : elle modifie le sens qu’il convient de donner, selon Hegel, à l’achèvement de l’activité de construction, autrement dit à la maison construite. Du point de vue du constructeur lui-même, la maison construite signifie que l’intention initiale est réalisée, l’intention de fournir un « abri », une protection contre « le vent », contre « la pluie », contre « l’incendie ». L’homme obtient exactement le résultat qu’il escomptait, et cela parce que son intelligence lui a permis de « ruser », en quelque sorte, avec les substances et les forces naturelles, d’utiliser les propriétés mêmes de l’air, de l’eau et du feu pour se prémunir contre les effets néfastes de l’air (vent), de l’eau (pluie) et du feu (incendie), de subvertir également la « pesanteur » de la pierre et du bois, leur tendance irrésistible vers « le bas », pour en faire le support digne de confiance des « hautes murailles » qu’il édifiait. Mais si, passant de la forme active à la forme passive, nous exprimons le même processus du point de vue (si l’on peut dire) des matériaux qui « sont utilisés », des éléments qui « sont employés », nous dirons alors comme Hegel que l’air, l’eau et le feu sont « mis en échec par la maison dont ils ont aidé la construction », nous soulignerons comme lui le renversement paradoxal selon lequel, du fait même que ces éléments exercent leurs effets « conformément à leur nature », ils « contribuent ensemble à la production d’un résultat qui limite leur action ». Au moment même où l’intelligence humaine réalise ce qu’elle projetait, les forces naturelles font le contraire de ce que ce qu’elles semblaient devoir faire : les réussites de la première sont pour les secondes autant d’effets pervers.

En choisissant la forme passive, c’est cette perversion des effets, cette aliénation, et non la réussite dont elle est l’envers, que Hegel met en avant dans la première partie du texte. C’est sur elle qu’il va fonder l’analogie entre la construction d’une maison et la construction de la société humaine. Cette analogie, il l’introduit abruptement : « les passions se satisfont de façon analogue », écrit-il. Ce qui est vrai des matériaux et des éléments, à savoir que tout en développant leur propriétés naturelles ils favorisent leur propre limitation, est donc également vrai, à en croire Hegel, des passions humaines dans l’histoire : elles aussi « se réalisent suivant leur détermination naturelle », mais ce faisant elles « produisent l’édifice de la société humaine », ce qui revient à donner « au droit et à l’ordre » un « pouvoir » qui s’exerce en fin de compte « contre » les passions elles-mêmes. Cette phrase assez elliptique laisse au lecteur la tâche d’expliquer comment les passions « produisent l’édifice de la société humaine ». Elles ne le font pas à cause de leur contenu particulier, parce qu’elles seraient « passion de ceci » ou « passion de cela » : elles le font uniquement parce qu’elles sont des passions, et parce que la « détermination naturelle » de toute passion, quel que soit son contenu, est d’inciter celui qui l’éprouve à mettre toute son énergie au service de son but, en lui sacrifiant tout le reste. Voilà ce qui fait que les passions « produisent » quelque chose : l’absence de passion ne produira jamais rien. Mais pourquoi est-ce l’édifice de la société humaine qu’elles produisent, demandera-t-on, alors que la détermination naturelle de chaque passion est clairement égoïste, exclusive, donc antisociale ? C’est justement à cause cela, répond Hegel. Si les hommes étaient naturellement enclins à la modération et à la tolérance, leur vie en commun serait la vie léthargie d’un troupeau. Mais quand chacun est aveuglément poussé à suivre sa passion jusqu’au bout, quand de ce fait il suscite contre lui d’autres passions tout aussi obstinées, la coexistence des uns et des autres ne peut passer que par l’institution de règles limitatives contraignantes pour tous, donc par la formation d’un « édifice social ».

De même que l’édifice qui protège l’homme de l’air, de l’eau et du feu est produit grâce à l’air, à l’eau et au feu, l’édifice qui protège la société des forces antisociales est produit grâce à la force antisociale des passions. Telle qu’elle est formulée dans ce texte, l’analogie signifie que les hommes, dans leur histoire, font le contraire de ce que ce qu’ils voulaient faire, alors même que ce qu’ils font résulte « naturellement » de ce qu’ils voulaient faire. Il est donc impossible d’adresser à ce texte l’objection que nous évoquions en commençant. Loin de soutenir que la construction de la société, étant analogue à la construction d’une maison, répondrait elle aussi à un dessein conscient, réaliserait une intention délibérée, Hegel soutient exactement le contraire : les institutions sociales sont faites par des hommes qui avaient autre chose en vue et n’ont jamais su au juste ce qu’ils faisaient. Mais si l’analogie prend ce sens, c’est parce que les hommes dont il est question dans la dernière phrase du texte, les passionnés, les êtres prêts à aller jusqu’au bout, aveuglément, ne correspondent pas aux hommes dont il était question dans les lignes précédentes, à savoir les techniciens habiles, astucieux, sachant utiliser intelligemment les moyens dont ils disposent. Ils correspondent en fait aux « matériaux », aux « éléments », à toutes ces réalités non-humaines, ces forces naturelles qui se font manipuler lors de la construction d’une maison, et que la première partie du texte a mises en pleine lumière grâce à l’usage de la forme passive. Il y a donc, entre les deux versants de l’analogie, un décalage qui pourrait nous faire douter de la pertinence de cette analogie.

Pour que la comparaison entre la construction d’une maison et la construction de l’édifice social soit tout à fait légitime, pour qu’elle compare des choses effectivement comparables, il faut peut-être prendre en compte les deux entités concernées par la première partie du texte : non seulement les forces naturelles manipulées, mais aussi l’homme qui les manipule. Vue sous cet angle, la première partie décrit une « ruse » : l’élément actif de cette ruse, l’homme, parvient à ses fins en détournant de leurs buts les éléments passifs, sans modifier en rien leur nature. La deuxième partie décrit-elle également une ruse, analogue à la première, une ruse par laquelle l’homme, devenu cette fois l’élément passif, serait détourné de ses propres buts pour qu’une puissance active supérieure atteigne les siens ? Ce qui peut nous faire penser qu’il en est bien ainsi, ce n’est pas tellement le texte que nous avons sous les yeux, c’est le fait que Hegel, quelques pages plus loin, utilisera l’expression « ruse de la Raison » pour désigner le phénomène qu’il décrit ici. La « Raison » avec une majuscule, la « Raison dans l’histoire » qui fait l’objet du livre, serait ainsi, sans être nommée dans notre texte, la quatrième entité, celle qui complète l’analogie : ce que l’homme est à l’égard des forces naturelles dans la construction d’une maison, pourrions-nous dire alors, la Raison l’est à l’égard des passions humaines dans l’histoire universelle. Une Raison capable de ruser comme nous rusons, capable de manipuler les marionnettes humaines comme nous manipulons la pierre et le bois, ce serait forcément une entité séparée, transcendante, une Providence, un Dieu.

Ce n’est pas dans cette direction, toutefois, que nous conduit le texte que nous expliquons. Un aspect de ce texte est particulièrement remarquable : lorsque Hegel passe du premier édifice au second, de la construction d’une maison à celle de la société humaine, lorsqu’il passe des « éléments » et des « matériaux » aux « passions », il passe en même temps de la forme passive à la forme pronominale : les matériaux étaient « utilisés », les éléments étaient « employés », « travaillés », mais les passions, elles, « se satisfont », « se réalisent ». La forme passive de la première partie se rapportait implicitement à un être censé agir (censé « utiliser », « employer », « travailler », etc.). La forme pronominale de la seconde partie n’évoque rien de tel. Cette forme est en quelque sorte active et passive à la fois, ce qui convient parfaitement aux « passions », dont le nom indique bien qu’elles relèvent de la passivité, de la soumission à une idée fixe, mais qui sont de ce fait les puissances actives par excellence, les puissances sans lesquelles rien ne se fait, absolument différentes en cela du pouvoir contemplatif qu’on appelle la « raison ». Que « fait » donc la raison « dans l’histoire » ? Elle ne fait rien, elle laisse faire. S’il est permis de dire qu’elle « manipule » les passions humaines, c’est au sens où elle les laisse agir à sa place, et produire ainsi, à leur insu, un ordre dans lequel elle se reconnaît, un ordre rationnel. On voit tout ce qui sépare une telle manipulation, une telle « ruse », de celle du constructeur de maison, qui ne peut se permettre de laisser les éléments et les matériaux agir à sa place, mais doit réellement les prendre en main. En fin de compte, l’analogie proposée ici par Hegel n’est pas l’analogie forte d’un « comme », c’est plutôt l’analogie bien plus faible d’un « comme si » : tout se passe, dans l’histoire universelle, comme si une Raison souveraine manipulait à son profit les passions humaines, de la même manière qu’un bâtisseur manipule à son profit le feu et l’eau, le bois et la pierre.

 

     En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Conférences » :

          - L’esthétique de Hegel

          - La Phénoménologie de l’Esprit : le chapitre sur la certitude sensible

          - La place de la Phénoménologie de l’Esprit dans le Système de la Science

          - Le plan de la Phénoménologie de l’Esprit

     Dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

          - Hegel : Le désir de reconnaissance

    Dans le chapitre « Explications de textes » :

          - Hegel : La loi du talion

          - Rousseau : Entendement et passions

     Et dans le chapitre « Notions » :

          - La Dialectique

          - L’État

          - L’Histoire

          - Les Passions

          - La Raison

         - La Technique

 

BIBLIOGRAPHIE

         Jacques D’HONDT, Hegel, philosophe de l’histoire vivante, Paris, Ed. P.U.F., Coll. « Épiméthée », 1987

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