LÉVINAS: LE MEURTRE D'AUTRUI

 

Totalité et infini, Essai sur l'extériorité

 

Le livre de poche, Biblio, 2006, p. 216

 

 

Ni la destruction des choses, ni la chasse, ni l'extermination des vivants – ne visent le visage qui n'est pas du monde. Elles relèvent encore du travail, ont une finalité et répondent à un besoin. Le meurtre seul prétend à la négation totale. La négation du travail et de l'usage, comme la négation de la représentation – effectuent une prise ou une compréhension, reposent sur l'affirmation ou la visent, peuvent. Tuer n'est pas dominer, mais anéantir, renoncer absolument à la compréhension. Le meurtre exerce un pouvoir sur ce qui échappe au pouvoir. Encore pouvoir, car le visage s'exprime dans le sensible ; mais déjà impuissance, parce que le visage déchire le sensible. L'altérité qui s'exprime dans le visage fournit l'unique « matière » possible à la négation totale. Je ne peux vouloit tuer qu'un étant absolument indépendant, celui qui dépasse infiniment mes pouvoirs et qui par là ne s'y oppose pas, mais paralyse le pouvoir même de pouvoir. Autrui est le seul être que je peux vouloir tuer.

 

Il paraît légitime d'associer dans un concept commun « la destruction des choses » et « l'extermination des vivants », de voir dans cette destruction et cette extermination les deux formes que peut prendre la négation violente de la réalité. Puisque les choses inertes ajoutées aux êtres vivants constituent l'ensemble de ce qui existe, autrement dit le « monde » entier, le concept commun que nous avons formé semble pouvoir englober tous les cas de négation violente se produisant dans le monde, en particulier la négation violente qu'on désigne par le verbe « tuer » et le substantif « meurtre ». Ne sommes-nous pas en présence d'un cas particulier d'extermination des vivants lorsqu'un être humain en tue un autre ?

Pas du tout, répond ici Lévinas. Le meurtre n'a rien à voir, malgré l'apparence, avec la négation qui se manifeste dans le monde sous forme de destruction et d'extermination. Il n'a rien à voir non plus, d'ailleurs, avec n'importe quel autre type de négation. Le meurtre est un acte absolument unique. Ce caractère unique, deux phrases essentielles du texte le mettent en lumière grâce à l'usage, dans l'une et dans l'autre, du mot « seul ». Selon la première, « Le meurtre seul prétend à la négation totale. » En dehors du meurtre, il n'y a donc pour Lévinas que des négations partielles, des négations mêlées d'affirmation : non seulement aucune activité négatrice (y compris celle qui prend l'aspect de la destruction ou de l'extermination) n'atteint la négation totale, mais aucune n'y « prétend », aucune ne pourrait même désirer l'atteindre. Si le meurtre est le seul à le faire, cela ne peut venir que du statut exceptionnel de son objet, statut exceptionnel que souligne une seconde phrase essentielle, celle qui achève le texte : « Autrui est le seul être que je peux vouloir tuer. » En désignant par le mot « autrui » l'unique objet concevable d'un meurtre, Lévinas indique clairement que nous ne sommes plus sur le plan où l'on peut parler, par exemple, de « choses » ou de « vivants », chacun de ces termes désignant une entité définie par ses propriétés particulières. Le terme « autrui » se situe ailleurs. Il ne nous parle d'aucune propriété particulière, il ne nous dit strictement rien sur l'être désigné par lui, sinon que cet être est « l'autre ». Loin de le définir, cette « altérité » signifie qu'autrui ne se laisse enfermer dans aucune définition, échappe par principe à tout concept que l'on pourrait former sur lui. C'est cela précisément, selon Lévinas, qui est visé dans le meurtre. Vouloir tuer quelqu'un, ce n'est pas vouloir le nier en tant qu'être vivant : une telle négation reste partielle. Vouloir tuer quelqu'un, c'est vouloir nier son altérité. Car c'est l'altérité, nous dit une troisième phrase du texte, qui « fournit l'unique matière possible à la négation totale ».

On objectera peut-être que l'altérité fournit en fait la matière de toute négation, qu'elle soit totale ou partielle. Considérons les deux types de négation que Lévinas oppose, comme étant seulement partielles, à la négation totale d'autrui. Il y a d'un côté, écrit-il, ce qui relève de la « négation du travail et de l'usage » (catégorie dans laquelle il range la destruction des choses et l'extermination des vivants), et de l'autre ce qui concerne la « négation de la représentation ». Il est clair qu'aucune des deux ne peut être une négation totale. Qu'il s'agisse de travailler pour satisfaire des besoins ou de se représenter le monde pour le connaître, ces activités « reposent sur l'affirmation ou la visent ». Mais essayons de cerner leur aspect négatif. Ce que le travail nie, c'est la chose à l'état brut, la chose qui résiste : or il s'agit bien dans ce cas, dira-t-on, de nier une certaine forme d'altérité, de la faire disparaître pour rendre la chose adéquate à nos besoins. Tournons-nous maintenant du côté de la représentation. Ce qu'elle nie, c'est la réalité extérieure dans ce qu'elle a d'imposé, de contraignant : il s'agit là encore, ajoutera-t-on, de nier une altérité, de la faire disparaître en intériorisant le monde, en le faisant nôtre. Que répondre à cette objection ? Si nous consentons à nommer « altérité » la résistance physique de la chose, nous devons reconnaître qu'une telle altérité n'a rien à voir avec celle d'autrui. Elle lui est même exactement contraire. Car c'est elle, cette résistance, qui fait que la chose n'échappe pas au travailleur, ne se dérobe pas à lui. Répondant à sa force par une force de même nature, elle lui donne « prise » sur la chose et permet, à terme, de l'assimiler, de la rendre disponible pour un certain usage. De la même façon, l'extériorité du monde n'a rien d'une véritable altérité. Loin de nous le rendre étranger, le fait que le monde suive ses lois sans dépendre de nous est au contraire ce qui nous permet d'en avoir une représentation correcte. La seule différence est que dans ce dernier cas on ne parle plus de « prise », mais de « compréhension ». « Comprendre » est une autre façon de « prendre », de ramener à soi, à l'identique : or autrui est justement l'être qu'on ne peut ramener à soi.

Mais s'il en est ainsi, si nous ne pouvons parler sérieusement d'altérité qu'à propos d'un être échappant à la prise ou à la compréhension, il semble bien que la thèse de Lévinas n'ait évité un écueil que pour se heurter à l'écueil opposé. Car au lieu d'invoquer contre elle, comme précédemment, l'idée que toute négation, même partielle, viserait une altérité, on peut maintenant lui objecter, à l'inverse, qu'aucune négation, fût-elle « totale », ne saurait viser la véritable altérité, celle d'un être échappant à toute prise, à toute compréhension, donc aussi bien à toute négation. Comment projeter d'atteindre, de quelque façon que ce soit, ce qui n'a pas d'autre essence que de se dérober à tout ? De deux choses l'une, dira alors l'objecteur. Ou bien, renonçant à faire du meurtre un acte exceptionnel, nous acceptons de voir en lui, non une négation de l'altérité, mais une pure et simple négation de la vie, un cas particulier de « l'extermination des vivants ». Ou bien, persistant dans l'idée que vouloir tuer quelqu'un consiste à vouloir nier son altérité, nous devons admettre qu'un tel projet est exclu aussitôt que conçu, ce qui est absurde.

Or c'est littéralement ce que Lévinas nous demande d'admettre. La seconde branche de l'alternative n'est pas à ses yeux une absurdité formulée pour servir de repoussoir : elle est l'expression parfaite de la vérité. Le meurtre, écrit-il de façon ouvertement contradictoire, « exerce un pouvoir sur ce qui échappe au pouvoir ». Les deux pôles de la contradiction sont simultanés : au moment même où le meurtre est « encore pouvoir », il est « déjà impuissance ». Dire que le meurtre est « encore » pouvoir, c'est lui reconnaître un minimum de ressemblance avec toutes les autres négations, les négations partielles du travail ou de la représentation : toutes, en effet, « peuvent » quelque chose. Le meurtre est pouvoir, lui aussi, dans la mesure où sa cible, autrui, « s'exprime dans le sensible » : pour que le projet de tuer autrui ait un sens, il faut bien qu'autrui puisse être rencontré, perçu dans ce qui révèle sensiblement son altérité, c'est-à-dire dans son « visage ». Toutefois, à peine le visage d'autrui est-il perçu dans le sensible qu'il « déchire le sensible », m'apparaissant, non comme ce que je regarde, mais comme ce qui me regarde, ce qui m'interpelle, venant d'un ailleurs qui m'échappe à jamais. La destruction et l'extermination visent tout ce qui peut être visé, c'est-à-dire le monde entier ; mais ni l'une ni l'autre, nous dit la première phrase du texte, « ne visent le visage qui n'est pas du monde », puisque c'est lui, le visage, qui nous vise à partir d'une autre source du monde. Dans l'expérience du visage d'autrui, le projet meurtrier découvre donc son impuissance en même temps que son pouvoir. Cette impuissance, ce n'est pas celle du travailleur confronté à une chose dont il ne parvient pas à vaincre la résistance. Une telle impuissance n'est que relative : elle signifie qu'il n'y a pas là de véritable altérité, que la négation est seulement partielle. Si les forces en présence s'opposent, c'est justement parce qu'elles sont de même nature, chacune pouvant aussi bien dominer qu'être dominée. Le meurtre d'autrui ne relève pas de ce modèle compétitif et conflictuel : tuer, écrit Lévinas, « n'est pas dominer, mais anéantir ». Voilà qui justifie l'idée de négation totale, mais lie en même temps cette négation totale à une impuissance absolue. Je ne peux en effet vouloir anéantir qu'un être absolument autre, donc « absolument indépendant », un être qui, du fait même qu'il « dépasse infiniment mes pouvoirs », ne se situe pas sur le même plan qu'eux, donc « ne s'y oppose pas » comme pourrait le faire un pouvoir adverse, mais « paralyse le pouvoir même de pouvoir ».

L'explication du texte serait incomplète si nous ne donnions pas un sens plus précis à cette curieuse paralysie de mon pouvoir de la part d'un être qui, sans lui opposer un contre-pouvoir plus grand, le rend impuissant du seul fait qu'il me regarde. Ce qui émane du visage d'autrui, cette résistance paradoxale puisqu'en un sens elle ne résiste pas, cela ne peut être que la résistance éthique d'un interdit, de l'interdit suprême : « Tu ne commettras point de meurtre ». Si le meurtre d'autrui n'était qu'un cas particulier de l'extermination des vivants, s'il appartenait à l'ordre du monde où il est parfois nécessaire de tuer pour vivre, de détruire pour construire, bref de nier pour affirmer, son interdiction devrait être formulée par une instance éthique autonome, extérieure à cet ordre du monde et s'imposant à lui. C'est au nom d'une telle instance que nous pouvons par exemple condamner la chasse ou l'abattage des animaux. Mais le meurtre d'autrui, enseigne Lévinas, ne saurait être condamné de cette façon. Son interdiction ne lui est pas extérieure, elle est inscrite dans sa réalité, consubstantielle à l'intention même de tuer. Il est impossible ici de remonter en-deçà de l'éthique, vers une prétendue réalité pure du meurtre. Aussi loin qu'on remonte, cette réalité contiendra toujours à la fois le pouvoir de tuer et ce qui paralyse ce pouvoir. Si autrui est le seul être que je peux vouloir tuer, je ne peux le tuer qu'en transgressant le commandement qu'il m'adresse par sa seule présence.

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

          - Lévinas : Plus coupable que les autres

 

Dans le chapitre « Explications de textes » :

          - Husserl : L 'expérience d'autrui

 

Et dans le chapitre « Notions » :

          - La Distance

          - La Responsabilité

 

 

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