ROUSSEAU : ENTENDEMENT ET PASSIONS

 

Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Première partie

 

Tome 3 des Œuvres complètes, Pléiade, 1964, pp. 143 – 144

 

 

Quoi qu’en disent les moralistes, l’entendement humain doit beaucoup aux passions, qui d’un commun aveu lui doivent beaucoup aussi. C’est par leur activité que notre raison se perfectionne ; nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir, et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent leur origine de nos besoins et leur progrès de nos connaissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses que sur les idées qu’on en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature : et l’homme sauvage, privé de toute sorte de lumière, n’éprouve que les passions de cette dernière espèce. Ses désirs ne passent pas ses besoins physiques ; les seuls biens qu’il connaisse dans l’univers sont la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls maux qu’il craigne sont la douleur et la faim. Je dis la douleur, et non la mort, car jamais l’animal ne saura ce que c’est que mourir, et la connaissance de la mort et de ses terreurs est une des premières acquisitions que l’homme ait faites en s’éloignant de la condition animale.

Il me serait aisé, si cela m’était nécessaire, d’appuyer ce sentiment par les faits, et de faire voir que chez toutes les nations du monde les progrès de l’esprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature, ou auxquels les circonstances les avaient assujettis, et par conséquent aux passions qui les portaient à pourvoir à ces besoins. Je montrerais en Égypte les arts naissant et s’étendant avec les débordements du Nil. Je suivrais leur progrès chez les Grecs, où l’on les vit germer, croître et s’élever jusqu’aux cieux parmi les sables et les rochers de l’attique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles de l’Eurotas. Je remarquerais qu’en général les peuples du Nord sont plus industrieux que ceux du Midi, parce qu’ils peuvent moins se passer de l’être, comme si la nature voulait ainsi égaliser les choses en donnant aux esprits la fertilité qu’elle refuse à la terre.

Mais sans recourir aux témoignages incertains de l’histoire, qui ne voir que tout semble éloigner de l’homme sauvage la tentation et les moyens de cesser de l’être ? Son imagination ne lui peint rien, son cœur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous sa main, et il est si loin du degré de connaissances nécessaire pour désirer d’en acquérir de plus grandes, qu’il ne peut avoir ni prévoyance, ni curiosité. 

 

 

S’il faut aux hommes de fortes passions pour que leur entendement sorte de sa torpeur, cesse d’être une simple faculté de connaître et produise des connaissances effectives, et si, réciproquement, de telles connaissances sont nécessaires pour exciter leurs passions au-delà du simple besoin physique, alors nous pouvons comprendre comment l’humanité a progressé, mais nous ne pouvons pas comprendre comment ce progrès a commencé. Envisagée sous son aspect positif, l’interdépendance de l’entendement et des passions fournit en effet une loi du progrès : chaque développement de l’un des deux termes doit engendrer un développement du second, rejaillissant nécessairement sur le premier par un mouvement en spirale. Mais envisagée sous son aspect négatif, la même interdépendance contraint l’entendement à demeurer en sommeil tant que les passions sont inactives, et contraint en même temps les passions à demeurer inactives tant que l’entendement est en sommeil : ce n’est pas alors une spirale, c’est un cercle vicieux, une impossibilité de commencer d’un côté ou de l’autre.

À supposer, donc, que l’humanité ait connu un « état de nature », nous savons, par toute son histoire, qu’elle en est sortie, mais nous devons comprendre également, malgré toute son histoire, que rien dans cet état ne pouvait l’inciter à en sortir : telle est la conclusion que Rousseau tire ici du rapport entre l’entendement et les passions chez l’homme. Avant de formuler cette conclusion dans le troisième paragraphe du texte, il lui faut toutefois, dans le deuxième, mettre hors-jeu toute cette histoire qui fait écran entre l’état de nature et nous.

Concentrons-nous pour le moment sur le premier paragraphe, où Rousseau justifie en elle-même la dépendance réciproque entre la dimension intellectuelle de l’être humain (l’entendement, la raison, la connaissance, etc.) et sa dimension affective (les passions, les besoins, les désirs, les craintes, etc.). Cette interdépendance nous est présentée comme parfaitement équilibrée, la même formule étant utilisée de part et d’autre : l’entendement « doit beaucoup » aux passions, qui en retour lui « doivent beaucoup » également. Rousseau marque l’importance d’un tel équilibre en notant sa nouveauté par rapport à la tradition philosophique, qui reconnaît (« d’un commun aveu ») la dépendance de l’affectif à l’égard de l’intellectuel, mais rejette (par préjugé de « moralistes ») la dépendance inverse. Quel est donc ce « beaucoup » que chacun des deux pôles doit à l’autre ? L’entendement (ou la raison) n’a certes pas besoin des passions pour être ce qu’il est : un pouvoir de connaître, une faculté de raisonner. Ce n’est là, toutefois, qu’une pure virtualité sans effectivité, une capacité prête à s’exercer dès qu’elle sera sollicitée, mais qui peut aussi bien, rien ne se passant, demeurer muette à jamais. Il faut l’aiguillon des « désirs » et des « craintes » pour que le pouvoir de connaître se transforme en recherche de connaissances, pour que l’être humain « se donne la peine de raisonner ». Notre raison, qui fait de nous des êtres perfectibles, ne se « perfectionne » donc que par l’ « activité » des passions. Car les passions, elles aussi, peuvent être inactives ou actives. Elles aussi ont besoin, pour leur « progrès », d’un certain aiguillon, qui se trouve être justement la « connaissance », car nul ne désire ni ne craint ce qu’il ignore. Autrement dit, il faut acquérir des connaissances pour désirer, et il faut désirer pour chercher à connaître : voilà le cercle.

On pourrait toutefois penser qu’il n’y a pas vraiment de cercle, parce que les deux dépendances opposées, contrairement à ce qui était annoncé, s’avèrent fort inégales. Alors que Rousseau a présenté l’état virtuel de l’entendement comme un degré zéro (ne rien chercher à connaître, ne pas se donner la peine de raisonner), il reconnaît en effet qu’on trouve toujours, du côté des passions, quelques désirs et quelques craintes en acte, désirs et craintes naissant de « la simple impulsion de la nature », et que peuvent éprouver « l’homme sauvage » et même « l’animal » : désir de « nourriture », d’une « femelle » et de « repos », crainte de la « douleur » et de la « faim ». Fortes de ce noyau naturel irréductible, les passions ne dépendent alors de l’entendement que pour leur « progrès » : dépendance bien plus faible, dira-t-on peut-être, que celle de l’entendement à leur égard. Mais en réalité, le noyau naturel des passions correspond exactement à la torpeur initiale de l’entendement. Ce sont les deux aspects de la même limite, d’une barrière que l’être humain a certes la puissance de franchir, qu’il franchira à coup sûr dès qu’il y sera incité, mais qui doit l’enfermer indéfiniment si cette incitation ne vient jamais. La même limitation fait que « l’homme sauvage » est « privé de toute sorte de lumière » et qu’il « n’éprouve que les passions » naturelles, celles qui « ne passent pas ses besoins physiques ». C’est pour illustrer ce caractère limitatif des passions naturelles que Rousseau note la différence radicale entre la crainte de la douleur et celle de la mort : d’une part la peur qu’inspire un état que tout « animal » connaît pour l’avoir éprouvé, peur nécessairement proportionnée à l’intensité de son objet, de l’autre les « terreurs » sans fin, sans mesure, que suscite un événement échappant à toute expérience, et dont la « connaissance » ne peut être qu’une « acquisition » de l’homme déjà lancé sur la voie de la réflexion.

Ainsi justifiée, la thèse de l’interdépendance de l’entendement et des passions doit-elle être, en outre, « appuyée » sur des « faits », autrement dit sur l’histoire de l’humanité ? Cela n’est pas « nécessaire », suggère Rousseau, précisant toutefois que s’il le fallait, la tâche lui serait « aisée », et consacrant un court paragraphe à évoquer ce qu’il pourrait dire en ce sens. La facilité de la démonstration viendrait, explique-t-il, de ce que l’interdépendance en question est un phénomène universel : « chez toutes les nations du monde », on voit « les progrès de l’esprit » se proportionner aux « besoins » des peuples, donc aux « passions » qui les portent à satisfaire ces besoins. Mais cela, objectera-t-on, n’illustre qu’une moitié de la thèse, sa face positive : plus les passions sont actives, plus elles aiguillonnent la recherche de nouvelles connaissances, et plus ces dernières excitent en retour de nouvelles passions, etc. L’histoire peut ainsi mettre en lumière le contraste entre le raffinement culturel des peuples à fortes passions et la grossièreté de ceux qui n’en ont que de faibles. Elle doit en revanche laisser dans l’obscurité la face négative de l’interdépendance, le cercle vicieux qui nous interdit de comprendre comment la raison d’un homme dépourvu de passions a pu s’ouvrir à son premier perfectionnement, ou comment les passions d’un homme dépourvu de connaissances ont pu accomplir leur premier progrès. Ce commencement énigmatique n’est pas de l’ordre du « fait ».

Mais peut-être l’est-il indirectement, comme semblent le suggérer les trois exemples pris par Rousseau dans la suite de ce paragraphe : l’exemple de l’Égypte, celui de la Grèce, et celui, plus général, de l’opposition entre les peuples du Nord et ceux du Midi. Ces trois exemples sont censés illustrer les « circonstances » susceptibles d’ « assujettir » certains peuples à des besoins particulièrement impérieux, donc à des passions plus fortes. Or chacune de ces circonstances nous montre la nature sortant de sa bienveillance ordinaire, soit pour se faire catastrophique, comme dans « les débordements du Nil », soit pour manifester une hostilité marquée, comme quand elle impose aux habitants de l’Attique de vivre « parmi les sables et les rochers », et aux peuples du Nord de devoir surmonter un environnement bien plus rude qu’ailleurs. Si nous partons du principe – raisonnable - qu’une espèce apparaît et se développe là où les conditions lui sont propices, nous devons trouver plutôt « normale » la situation des Grecs de Laconie, vivant « sur les bords fertiles de l’Eurotas », ou celle des peuples du Sud, alors que la situation des Égyptiens de la vallée du Nil, des Grecs de l’Attique et des peuples du Nord, ne peut manquer de nous apparaître plutôt « exceptionnelle ». Et si, ayant constaté que « les arts » sont nés et se sont développés chez les seconds, alors qu’ils n’ont pu « prendre racine » chez les premiers, nous effectuons par la pensée une sorte de passage à la limite, notre conclusion sera que dans une situation naturelle parfaitement « normale » l’humanité ne connaîtrait aucun progrès, ce dernier relevant nécessairement de l’extraordinaire. C’est ainsi que l’histoire, correctement interprétée, confirme à sa façon la conséquence que l’on peut tirer du lien de dépendance réciproque entre l’entendement et les passions : rien, dans l’idée d’un état de nature, ne justifie que l’homme en sorte jamais.

Cette confirmation n’est toutefois que très indirecte. S’il est un point sur lequel les « témoignages de l’histoire » sont par définition « incertains » et ne peuvent que le rester, c’est bien la notion d’un état de nature, anhistorique, de l’humanité. Non seulement le recours aux faits, tenté dans le deuxième paragraphe, n’était pas nécessaire, mais il peut même s’avérer nuisible. Il faut donc, recommande finalement Rousseau, écarter tous ces faits qui brouillent notre perspective, et laisser apparaître en toute clarté ce que chacun ne peut manquer de « voir », pourvu qu’il analyse nos diverses facultés et leurs relations : « que tout semble éloigner de l’homme sauvage la tentation de cesser de l’être ».  

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