LA MÉTHODE

 

 

Introduction : la méthode séparée et le problème du cercle

 

Le plus souvent, la méthode semble être ce dont un esprit exceptionnel, un génie, pourrait se passer. Dans le domaine scolaire, par exemple, une « méthode de la dissertation » ou une « méthode du commentaire de texte » s’adresse par principe à un esprit supposé moyen, voire médiocre, trop médiocre en tout cas pour pouvoir inventer lui-même sa démarche en la tirant directement de la chose même, du sujet ou du texte qui lui est proposé, donc pour pouvoir changer de démarche quand la chose change. Faute de cela, et par précaution, on lui apprend « comment faire » avant qu’il ait à faire quoi que ce soit, en lui recommandant de bien suivre les étapes d’un chemin censé le mener toujours au but, quel que soit ce but.

Ainsi conçue, la méthode apparaît séparée du contenu auquel on l’applique. Cette séparation pose toutefois problème lorsqu’on considère « la » méthode par excellence, celle dont les philosophes parlent généralement, la méthode dont il est question, par exemple, dans le Discours de la méthode de Descartes, méthode « pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences », précise le titre de l’ouvrage. Une méthode pour chercher – et trouver – la vérité, ce n’est plus du tout une bouée de sauvetage proposée à la médiocrité, un palliatif au manque de génie. Car il ne trouverait pas réellement la vérité, pense Descartes, celui qui la trouverait sans méthode, qui tomberait sur elle par hasard, par un coup de chance. La vérité n’est digne de ce nom que si on la trouve en connaissance de cause, par « science », ce qui veut dire par méthode.

Indispensable à son objet, la « méthode pour chercher la vérité » est donc essentiellement différente de toute méthode facultative, « méthode de la dissertation », « méthode pour jouer du piano », etc. Peut-elle être alors, comme ces dernières, considérée et étudiée à part, indépendamment de son application ? C’est bien ce que semble faire Descartes en consacrant son Discours à la méthode elle-même, et en le faisant suivre, à titre d’Essais, des applications de cette méthode à la Dioptrique, aux Météores et à la Géométrie. Mais si la méthode est séparée de ses applications, si elle les précède, elle s’adresse par définition à un esprit qui ne sait pas encore comment chercher la vérité. Qu’est-ce qui garantit à cet esprit que la méthode qu’on lui enseigne est bien la « vraie » méthode ? Doit-il la mettre en œuvre pour pouvoir s’en assurer ? La méthode serait alors nécessaire pour établir le principe qui, en retour, justifie sa vérité : n’est-ce pas commettre la faute qu’on appelle un « cercle » ?

Nous verrons que ni la réponse de Descartes à l’accusation de cercle, ni la façon dont Spinoza échappe à cette accusation, ne sont satisfaisantes. Ne faut-il pas plutôt, demanderons-nous avec Karl Popper, refuser l’idée même d’une méthode pour chercher – et trouver- la vérité ?

 

1. Méthode et métaphysique selon Descartes

 

Dans la deuxième partie du Discours de la méthode, Descartes raconte comment il en est venu à estimer que les quatre préceptes suivants devraient, s’il les suivait fermement et constamment, lui suffire pour « bien conduire sa raison » et « chercher la vérité dans les sciences ». Le premier était, écrit-il, « de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle », autrement dit « de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute » ; le deuxième « de diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour la résoudre » ; le troisième « de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, jusques à la connaissance des plus composés » ; et le dernier « de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre ».

Considérons en particulier le premier précepte de cette méthode, ce qu’on appelle généralement la « règle de l’évidence ». Sa formulation fait apparaître deux plans bien distincts : d’abord le plan où se situe « mon esprit » et sa tendance irrépressible à juger évident ce qui lui apparaît « clair et distinct », donc à ne pouvoir en douter quand cela se présente, ensuite le plan où se situe la méthode elle-même, stipulant que mon esprit a raison de suivre cette tendance irrépressible, qu’il doit la suivre, mais qu’il ne doit suivre qu’elle. Ce que mon esprit fait par nature, sans pouvoir faire autrement, il doit le faire par méthode, en connaissance de cause. Je n’ai donc pas besoin de méthode pour être subjectivement certain d’être dans le vrai quand je conçois quelque chose clairement et distinctement : ce que m’apprend la méthode, c’est que j’ai raison d’en être certain, raison de me fier systématiquement, dans la recherche de la vérité, au critère du clair et du distinct.

Mais pourquoi cette méthode est-elle la bonne méthode ? Pourquoi faut-il lui donner raison quand elle me donne raison de suivre la tendance irrépressible de mon esprit ? Question incontournable, qui ne relève plus de la méthode elle-même, mais de ce que Descartes appelle la métaphysique, et qu’il traite dans la quatrième partie du Discours de la méthode, et surtout dans les Méditations. La seule façon de traiter cette question, estime-t-il, est de supposer au commencement que mon esprit a peut-être tort de suivre cette tendance, tort de juger que ce qu’il conçoit clairement et distinctement est vrai. Imaginons donc qu’un malin génie emploie toute sa ruse à me tromper, même dans ce qui me paraît le plus évident. S’il me trompe ainsi, alors il est au moins évident que j’existe : toutes mes idées sont peut-être fausses, ne correspondant à aucune réalité, mais il est certain que je les ai, que je les pense. Y en a-t-il une, parmi elles, dont la présence en moi suffise à garantir qu’elle correspond bien à une réalité ? Il y en a une : l’idée de l’être parfait, infini, l’idée de Dieu, nécessairement présente en moi puisque j’ai conscience d’être fini et imparfait, idée que je ne saurais, pour cette raison, produire moi-même, et qui n’a pu être mise en moi que par mon créateur, dont elle prouve ainsi l’existence. Il est donc démontré que je n’ai pas affaire à un malin génie, mais à un Dieu dont la perfection exclut qu’il ait l’intention de me tromper. En conséquence, je sais maintenant que j’avais raison de suivre ma tendance naturelle à juger vrai ce que je reconnais évidemment être tel, et que la méthode avait raison de me recommander, à titre de règle, une confiance systématique dans les idées claires et distinctes : « cela même que j’ai pris tantôt pour une règle », écrit Descartes dans la quatrième partie du Discours, « à savoir que les choses que nous concevons très clairement et très distinctement sont toutes vraies, n’est assuré qu’à cause que Dieu est ou existe, et qu’il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui ».

Mais si la règle méthodologique de l’évidence est métaphysiquement fondée sur l’existence de Dieu, c’est à l’inverse en m’appuyant sur la règle de l’évidence que j’ai pu démontrer l’existence de Dieu : d’abord en voyant clairement et distinctement que j’existe à coup sûr, si un malin génie me trompe, puis en voyant clairement et distinctement que Dieu existe à coup sûr, si j’ai en moi son idée. N’y a-t-il pas un cercle, et un cercle vicieux, à se servir de la méthode pour établir le principe métaphysique qui peut seul justifier cette méthode ? À ceux qui lui font cette objection, Descartes répond que si nous avons besoin d’être assurés que Dieu existe, c’est seulement « pour chercher la vérité dans les sciences », par exemple dans les démonstrations mathématiques, quand il faut, pour pouvoir conclure, admettre la vérité des moments antérieurs, donc écarter toute suspicion sur des évidences passées. Mais nous n’en avons pas besoin, ajoute-t-il, dans la démarche métaphysique elle-même, où nous avons affaire à une évidence actuelle, ne laissant aucune place au doute. Réponse insatisfaisante, car la question n’est pas de savoir si nous adhérons irrésistiblement à cette évidence actuelle, mais si nous avons raison de le faire, comme le prescrit la méthode. Cette méthode, Descartes la suit bel et bien dans sa recherche de la vérité métaphysique, et il la fonde en retour sur la vérité qu’il a trouvée. Comment le projet d’une méthode « pour chercher la vérité » pourrait-il ne pas aboutir à un cercle de ce genre ?

 

2. « La norme de l’idée vraie donnée » (Spinoza)

 

À première vue, le projet cartésien d’une méthode pour chercher la vérité semble être également celui de Spinoza. Ce dernier annonce en effet, dans le titre complet de son Traité de la réforme de l’entendement, son intention d’enseigner « la meilleure voie à suivre pour parvenir à la connaissance vraie des choses ». Mais d’où partons-nous, pour parvenir à la vérité ? Nécessairement de la vérité elle-même, répond Spinoza, en tout cas d’une « idée vraie », qui doit déjà nous être « donnée ». L’hypothèse inverse, celle d’un homme partant de la non-vérité et se demandant à quelles marques il pourra reconnaître le vrai, est absurde. Les choses se passent dans l’autre sens : de même qu’il faut déjà savoir pour savoir qu’on sait, il faut avoir d’abord une idée vraie pour avoir ensuite, réflexivement, une idée de cette idée vraie, comprendre en quoi elle est vraie, ce qui la distingue d’une idée fausse et comment en déduire d’autres vérités. Il suit de là, écrit Spinoza au § 27 de son Traité, que la « bonne méthode » est « celle qui montre comment l’esprit doit être dirigé selon la norme de l’idée vraie donnée ».

Contrairement à ce que propose Descartes, le chercheur de vérité ne doit donc pas commencer par douter, par supposer qu’il a peut-être tort de se fier à ce qui lui semble évident, par imaginer qu’un malin génie le trompe à tout instant : on ne parvient pas au vrai par le faux. C’est au contraire le vrai qui éclaire le faux, comme on le voit en géométrie. Quand le géomètre définit la sphère par une construction, en faisant tourner un demi-cercle autour de son diamètre, il sait, avec certitude, que cette construction lui donne de la sphère une idée vraie, c’est-à-dire, précise Spinoza, une idée « adéquate » : une idée complète, une idée à laquelle rien ne manque de ce qui permet de comprendre son objet et d’en déduire les propriétés. Mais le même géomètre sait du même coup qu’il lui suffit de mutiler cette idée, de la priver d’un de ses éléments, pour qu’elle devienne une idée incomplète, insuffisante par rapport à elle-même, une idée « inadéquate », autrement dit une idée fausse : c’est le cas, par exemple, s’il énonce seulement « le demi-cercle tourne autour de son diamètre ». Ainsi, « comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d’elle-même et du faux », écrit Spinoza dans la deuxième partie de l’Éthique (Scolie de la Proposition 43).

N’ayant pas à redouter au départ les ruses d’un malin génie, le chercheur de vérité n’a pas non plus à l’exorciser à la fin en comprenant que tout vient d’un Dieu non trompeur. Il n’a pas à se mouvoir dans un cercle, à attendre d’avoir touché au port pour découvrir que sa traversée était justifiée. Le cercle n’est pas inéluctable. S’il y a un cercle dans la philosophie de Descartes, ce n’est pas parce que ce dernier propose une méthode pour atteindre la vérité, c’est parce qu’il conçoit cette méthode comme séparée de la vérité à atteindre, ce qui est absurde. Puisque la bonne méthode consiste, non pas à aller du faux vers le vrai, du malin génie vers Dieu, mais du vrai vers le vrai, c’est au contraire de Dieu qu’il faut partir, en le construisant mentalement comme on construit la sphère avant d’en déduire les propriétés : telle est la démarche « géométrique » suivie par Spinoza dans la première partie de l’Éthique. Guidés par cette idée vraie de Dieu, nous pouvons en déduire une idée vraie de l’homme (deuxième partie), de ses passions (troisième partie), de la servitude qu’elles lui imposent (quatrième) mais aussi de son pouvoir de s’en libérer grâce à la connaissance (cinquième partie).

La méthode « réflexive » de Spinoza vise donc, par-delà « la connaissance vraie des choses », la libération que cette connaissance rend possible. Nous lisons ainsi, à la fin de l’Éthique (Cinquième partie, Scolie de la Proposition 42), que celui qui a suivi la voie proposée doit atteindre, avec la « conscience de lui-même, de Dieu et des choses », le « vrai contentement ». Mais dépend-il de lui d’adhérer ou non aux démonstrations de l’Éthique, d’accepter ou non la construction géométrique de Dieu et tout ce qui s’en déduit ? Non, précise Spinoza dans le même passage, c’est par une « certaine nécessité éternelle » que cet homme est conduit à prendre conscience de la vérité : c’est donc, pouvons-nous comprendre, par une nécessité éternelle également qu’un autre demeure au contraire dans l’inconscience, et vit « ballotté par les causes extérieures » sans jamais connaître le vrai contentement. Alors que la méthode de Descartes sollicite la liberté du chercheur, le laissant maître de décider s’il voit ou non en elle le chemin à suivre pour atteindre le vrai, la méthode de Spinoza est le mouvement même de la vérité dans un esprit, la façon dont Dieu se rend nécessairement compréhensible à tel homme, et nécessairement incompréhensible à tel autre. Si la conception cartésienne de la méthode conduit, comme nous l’avons vu, à un cercle, la conception spinoziste aboutit à un paradoxe non moins grave : celui d’un être censé se libérer sans être libre de le faire.

 

3. « La méthode scientifique n’existe pas » (Popper)

 

Pour ne pas être condamnés, soit au cercle vicieux, soit au paradoxe d’une libération sans liberté, nous devons peut-être rejeter l’idée même d’une méthode destinée à chercher (et à trouver) la vérité. La recherche de la vérité devrait-elle donc se faire sans méthode, être livrée au génie, ou simplement au hasard, à la chance ? Ou bien, hypothèse plus ambiguë, cette recherche devrait-elle être méthodique sans que la méthode en question puisse fournir ce « moyen sûr d’atteindre le vrai » dont parlaient Descartes et Spinoza ?

Nous trouvons une illustration magistrale de cette ambiguïté dans la phrase provocatrice que Karl Popper avait coutume de lancer à ses étudiants pour commencer le cours de méthodologie scientifique dont il était chargé à l’Université de Londres : « La méthode scientifique, leur déclarait-il, n’existe pas ». Puis venait le cours, où Popper développait oralement ce que nous trouvons dans ses différents livres, en particulier dans le premier d’entre eux, la Logique de la découverte scientifique. Le chapitre II de ce livre donne les raisons pour lesquelles la science ne peut se passer de certaines « décisions méthodologiques », par exemple la décision de ne jamais interrompre le jeu de la recherche, de ne jamais considérer qu’un énoncé scientifique aurait été suffisamment testé, n’aurait plus à l’être et devrait être tenu pour définitivement vérifié. Bref, après avoir proclamé que la méthode scientifique n’existe pas, Popper expliquait en long et en large pourquoi la science a impérativement besoin de méthode.

Pour comprendre comment tout cela peut s’accorder, considérons de plus près la règle poppérienne : « Tout énoncé, aussi bien corroboré soit-il, doit toujours pouvoir être soumis à des tests ultérieurs ». Il est clair qu’une telle règle ne saurait faire partie de la « méthode » telle que l’entendaient Descartes ou Spinoza. Elle nous recommande, certes, une sorte de marche à suivre dans la recherche de la vérité, mais elle ne nous promet pas le moyen infaillible de l’atteindre à coup sûr. Bien au contraire, elle signifie qu’une telle certitude sera toujours hors d’atteinte : tout ce qui semble être établi dans les sciences, nous dit-elle, pourra être remis en cause un jour ou l’autre. Pour autant, elle ne nous le dit pas sur le ton de la résignation, comme s’il s’agissait pour nous de renoncer à poursuivre un objectif désirable, mais hélas inaccessible. S’il en était ainsi, elle ne se présenterait justement pas comme une règle de méthode : elle nous préviendrait que nous ne pourrons jamais rien tenir pour acquis, elle ne nous le prescrirait pas comme une obligation. Pourquoi est-ce un impératif, en science, de ne jamais estimer qu’un énoncé est désormais suffisamment confirmé, qu’il ne risque plus d’entrer en conflit avec une expérience quelconque ? Parce que c’est à l’éventualité d’un tel conflit que se mesure la capacité de l’énoncé à parler de la réalité, à transmettre une information sur le monde. C’est par sa « falsifiabilité », son pouvoir d’être réfuté le cas échéant, qu’il relève de la connaissance : c’est elle, soutient Popper, qui fait de lui un énoncé scientifique. La certitude définitive n’est donc pas un objectif désirable, mais inaccessible. Elle est indésirable et doit être combattue par principe, c’est-à-dire par méthode. Or combattre méthodiquement la certitude définitive, c’est combattre méthodiquement ce qui prétend l’atteindre, combattre, par conséquent, la « méthode » au sens de Descartes ou de Spinoza, la prétendue « méthode scientifique », entendue comme un moyen sûr de découvrir la vérité. Il n’y a pas de provocation gratuite à commencer un cours de méthodologie des sciences en disant : « La méthode scientifique n’existe pas ». Cette inexistence est une question de méthode.

 

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