HUME : LE PIRE DES MONDES

 

Dialogues sur la religion naturelle

 

Traduction de Maxime David, J. J. Pauvert, 1964, p. 119-120

 

 

Ainsi l’univers s’en va de longs âges en une continuelle succession de chaos et de désordre. Mais ne se peut-il qu’à la fin il se fixe de façon à ne pas perdre son mouvement et sa force active – car nous avons supposé qu’ils lui étaient inhérents –  et à conserver toutefois une uniformité d’apparence au milieu du mouvement et de la fluctuation continuels de ses parties ? Tel est, nous le voyons, le cas de l’univers aujourd’hui. Chaque individu est perpétuellement en train de changer, et chaque partie de chaque individu ; et pourtant le tout demeure, en apparence, le même. Ne pourrions-nous espérer une telle position, ou plutôt l’attendre sûrement, d’après les éternelles révolutions d’une matière que rien ne guide ? Et cela ne rend-il pas compte de toute la sagesse et de toute l’industrie apparente qu’il y a dans l’univers ? Examinons un peu le sujet, et nous trouverons que cette combinaison – supposé que la matière y parvienne – d’une apparente stabilité dans les formes avec une révolution ou un mouvement réel et perpétuel des parties, offre une solution plausible, sinon vraie, de la difficulté.

Il est donc inutile d’insister sur l’usage des parties chez les animaux et chez les plantes, et sur la curieuse adaptation des unes aux autres. Je voudrais bien savoir comment un animal pourrait subsister, à moins que ses parties ne fussent adaptées de la sorte. Ne voyons-nous pas qu’il périt immédiatement toutes les fois que cesse cette adaptation, et que la matière, en voie de se corrompre, revêt quelque nouvelle forme ? Il arrive, sans doute, que les parties du monde sont si bien adaptées que quelque forme régulière revendique immédiatement cette matière corrompue : et s’il n’en était pas ainsi, le monde pourrait-il subsister ? Ne devrait-il pas se dissoudre aussi bien que l’animal, et passer par des positions et des situations nouvelles, jusqu’à ce qu’une succession longue, mais finie, le fît retomber, en fin de compte, dans l’ordre présent ou dans quelque ordre de ce genre ?

 

Il est « inutile d’insister », nous dit Hume dans ce texte, sur « l’usage des parties chez les animaux et chez les plantes », ainsi que sur « la curieuse adaptation des unes aux autres. » Plus exactement, Hume attribue cette déclaration d’inutilité à Philon, l’un des protagonistes imaginaires des Dialogues sur la religion naturelle. Mais s’il y a un passage de l’ouvrage où nous pouvons être certains que Philon exprime au plus juste les idées de Hume lui-même, c’est bien le présent passage. Considérons-le, par conséquent, comme un texte de Hume.

Qui sont donc ceux qui « insistent » sur l’usage des parties chez les êtres vivants et sur leur curieuse adaptation ? Sans doute ceux qui estiment justement qu’une telle adaptation est « curieuse », digne d’exciter l’intérêt de l’esprit. Il n’y a rien de particulièrement curieux dans ce qui est tel qu’on pouvait s’y attendre. Ceux qui trouvent curieux que les plantes et les animaux aient précisément les organes leur permettant d’accomplir ce qui leur est utile, ceux qui trouvent curieux que dans chaque espèce ces organes soient ajustés de façon à contribuer ensemble à la survie, bref ceux qui trouvent curieux que le monde naturel soit en « ordre », ce sont ceux qui pensent que l’absence d’ordre serait normale si ce monde était livré à lui-même. Que peut-on attendre, disent-ils, d’une « matière que rien ne guide », d’une matière aveugle en perpétuel mouvement, sinon le « désordre », voire le « chaos » ? La présence incontestable d’un ordre dans la nature, la présence d’organes utiles et adaptés les uns aux autres chez les plantes et les animaux, mérite alors bien qu’on y insiste. Cette présence, argumentent-ils, ne prouve-t-elle pas qu’il faut chercher la véritable explication des choses, non dans la « matière que rien ne guide », mais dans une intelligence toute-puissante ? Que l’ordre du monde témoigne du dessein bienveillant de Dieu, c’est l’hypothèse centrale de ce qu’on appelle la « religion naturelle » pour la distinguer des religions fondées sur l’autorité d’une révélation.

Cette hypothèse est « inutile », répond ici Hume par la bouche de Philon. Nous n’en avons pas besoin, parce que nous n’avons pas besoin de combler le prétendu abîme que certains imaginent entre le désordre où serait le monde livré à lui-même et l’ordre qu’il manifeste à nos yeux. L’objet du premier paragraphe est de montrer qu’entre ce désordre et cet ordre il n’y a pas le moindre abîme, pas même le plus petit écart. On s’en convaincra, prétend Hume, si seulement on tient compte pleinement, intégralement, de ce que « nous voyons » dans « l’univers aujourd’hui ». Les adeptes de la religion naturelle ne s’appuient que sur la moitié de ce qu’ils voient. Ils remarquent « l’uniformité » d’un « tout » qui « demeure le même », ils remarquent la « stabilité dans les formes », mais ils négligent le fait que l’uniformité du tout s’accompagne « du mouvement et de la fluctuation continuels de ses parties », que la stabilité des formes se combine avec « une révolution ou un mouvement réel et perpétuel des parties ». Partout nous trouvons à la fois de l’ordre et du désordre, avec cette nuance que le désordre concerne les « parties », c’est-à-dire le réel, tandis que l’ordre concerne le « tout », c’est-à-dire l’apparence (« uniformité d’apparence », « apparente stabilité »). Bref, résume Hume, l’ordre du monde n’est rien d’autre que l’apparence de son désordre : « Chaque individu est perpétuellement en train de changer, et chaque partie de chaque individu ; et pourtant le tout demeure, en apparence, le même. » Nous pouvons certes imaginer ce que serait ce désordre à l’état pur, sans l’apparence d’ordre qu’il prend « aujourd’hui ». Nous nous représentons alors « de longs âges » pendant lesquels « l’univers s’en va … en une continuelle succession de chaos et de désordre ». Mais aussi « longue » que soit cette succession, nous ne devons lui accorder qu’une durée « finie » avant que l’univers chaotique « se fixe » sur une apparence d’ordre, soit celle de « l’ordre présent », soit celle de « quelque ordre de ce genre ». Cette fixation au bout d’un temps fini se déduit de la nature même du désordre, de la nécessité où il est de « ne pas perdre son mouvement et sa force active » : l’ordre apparent, l’ordre du tout, est la solution que le désordre des parties finit toujours par trouver afin de se conserver.

La réduction humienne de l’ordre au désordre n’est toutefois qu’une hypothèse, formulée pour que la religion naturelle apparaisse également, de son côté, comme une hypothèse parmi d’autres. Cette réduction est d’abord présentée avec la modestie qui sied à une simple hypothèse : « Mais ne se peut-il, demande Hume, qu’à la fin le désordre se fixe … ? » L’idée en est reprise quelques lignes plus loin avec plus de force, mais toujours sous une forme interronégative : « Ne pourrions-nous espérer une telle position [celle de l’ordre actuel], ou plutôt l’attendre sûrement, d’après les éternelles révolutions d’une matière que rien ne guide ? » Prétendre que l’ordre stable et uniforme du monde est « ce que nous pourrions attendre », et attendre « sûrement », des mouvements perpétuels d’une matière aveugle, c’est saper à la base le mode de pensée des fidèles de la religion naturelle. Pour autant, si l’hypothèse irréligieuse a acquis le droit de participer au débat en faisant la preuve qu’elle peut rendre compte «  de toute la sagesse et de toute l’industrie apparente qu’il y a dans l’univers », le sceptique Hume, représenté par le sceptique Philon, ne se sent pas autorisé à voir en elle davantage qu’une « solution plausible, sinon vraie, de la difficulté ».

Mais le scepticisme n’implique pas seulement la modestie à l’égard de sa propre hypothèse, il implique également une critique spécifique de la position adverse si elle prétend, ce qui est le cas ici, être bien plus qu’une simple hypothèse et se fonder sur une véritable preuve. Le premier paragraphe ayant permis à Hume de montrer que son hypothèse irréligieuse est « plausible », le second doit disqualifier l’argument que les adeptes de la religion naturelle invoquent toujours en tant que preuve, l’argument sur lequel ils « insistent » : « l’usage des parties chez les animaux et chez les plantes » et « la curieuse adaptation des unes aux autres ». Plus exactement, l’objet de ce second paragraphe est de montrer que l’argument en question, si on cherche sérieusement à voir en lui la preuve de quelque chose, prouve le contraire que ce qu’entendent prouver ses utilisateurs. On comprend alors la première phrase de ce second paragraphe : rien n’est certes plus « inutile » que d’insister sur un argument qui se retourne contre soi, un argument prouvant le contraire de ce qu’on veut lui faire prouver.

Ce que prouve au juste l’adaptation des parties chez l’animal, la phrase suivante nous l’indique : « Je voudrais bien savoir, demande Hume, comment un animal pourrait subsister, à moins que ses parties ne fussent adaptées de la sorte. » L’adaptation des parties est digne d’intérêt, de « curiosité », parce qu’elle est une condition minimale de la vie : toute son importance vient de ce que la moindre défaillance sur ce plan suffirait pour que l’animal disparaisse. Et c’est parce qu’elle définit ce strict minimum que l’adaptation des parties est également sensée, compréhensible : elle perdrait toute intelligibilité, donc toute valeur de preuve rationnelle, si l’on pouvait supposer que l’animal n’en a pas absolument besoin, qu’il serait capable de vivre à moindre frais. Comprendre le fonctionnement d’un être vivant, c’est alors comprendre qu’il ne possède rien de trop, rien de plus que le minimum qui le préserve tout juste de l’anéantissement : « Ne voyons-nous pas qu’il périt immédiatement toutes les fois que cesse cette adaptation … ? » On objectera peut-être que la mort d’un individu, sa corruption, ne mettent pas un seul instant le monde en péril : les parties de ce dernier, dira-t-on, « sont si bien adaptées que quelque forme régulière revendique immédiatement cette matière corrompue ». Vaine objection, car ce qui vaut pour l’adaptation des parties au sein de chaque animal vaut également pour l’adaptation des parties du monde tout entier : « le monde pourrait-il subsister », demande Hume, au cas où ses parties cesseraient, si peu que ce soit, d’être adaptées les unes aux autres ? Cet ordre du monde, la religion naturelle veut le faire passer pour un maximum, ou plutôt pour un optimum, pour la marque ici-bas de la suprême bienveillance du créateur : or il ne peut être rationnellement compris que comme le minimum ultime, en-dessous duquel rien de stable ne saurait se maintenir. L’argument dont la religion naturelle se sert pour prouver que notre monde est le « meilleur des mondes possibles » prouve donc, si on tient à voir en lui une preuve, exactement le contraire : ce monde où tout s’adapte à tout, c’est le pire des mondes possibles, un monde ne contenant rien de plus que ce qui suffit à éviter la dislocation. Son ordre est alors bien, comme le suggérait le premier paragraphe, la simple apparence de stabilité que prend son désordre.

L’ambition du texte n’est toutefois pas de justifier le pessimisme, de prouver que tout est au plus mal. Hume n’est pas Schopenhauer, et son objectif se borne à disqualifier la prétendue preuve de ses adversaires, à maintenir la religion naturelle dans son statut de simple hypothèse, à laquelle il oppose l’hypothèse inverse et « plausible » d’un ordre minimal, à la limite du désordre. Les dernières lignes reprennent ainsi, à propos du monde dont les parties cesseraient d’être adaptées, le ton propre à l’hypothèse, celui de phrases interronégatives formulées au conditionnel : « Ne devrait-il pas se dissoudre aussi bien que l’animal, et passer par des positions et des situations nouvelles, jusqu’à ce qu’une succession longue, mais finie, le fît retomber, en fin de compte, dans l’ordre présent ou dans quelque ordre de ce genre ? »

 

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