HEGEL: Le droit de la guerre

HEGEL : LE DROIT DE LA GUERRE

Principes de la philosophie du droit, Extrait de l’Addition au § 324

Traduction de Jean-François Kervégan

Paris, Éd. P.U.F., Coll. « Quadrige », 2003, p. 420

 

À ce qui est de la nature du contingent, le contingent arrive, et, de ce fait, c’est précisément ce destin qui est la nécessité ; or, de manière générale, le concept et la philosophie font disparaître le point de vue de la pure et simple contingence, et en elle, en tant qu’apparence, ils connaissent son essence, la nécessité. Il est nécessaire que le fini, la possession et la vie, soit posé comme contingent, car tel est le concept du fini. Cette nécessité a, d’une part, la figure du pouvoir de la nature, et tout ce qui est fini est mortel et périssable. Mais dans l’essence éthique, dans l’État, ce pouvoir est retiré à la nature, et la nécessité est érigée au rang d’œuvre de la liberté, d’un élément éthique ; - ce caractère périssable devient un acte-de-passer voulu, et la négativité qui réside au fondement devient l’individualité substantielle propre de l’essence éthique. - La guerre, en tant que situation où l’on prend au sérieux la vanité des biens et des choses de ce monde, qui d’ordinaire a coutume d’être une locution édifiante, est ainsi le moment en lequel l’idéalité du particulier reçoit son droit et devient effectivité.

 

Il est tentant de penser que la guerre est hors du droit. Certes, on constate que les hommes font souvent la guerre au nom du droit, pour défendre ce qu’ils estiment juste, mais il est difficile de ne pas trouver contradictoires la proclamation de cette fin et le recours à un moyen qui abolit les règles élémentaires du droit. On ne fait qu’avaliser cette abolition lorsqu’on tente de la limiter, de préserver une part minimale de droit en imposant aux belligérants un « droit de la guerre », en quelque sorte un droit spécifique aux périodes de non-droit.

Ce n’est pas en ce sens que le présent texte de Hegel parle d’un droit de la guerre. Il n’est pas question ici de la place que le droit peut occuper dans la guerre, il est question de la place que la guerre occupe dans le droit. Car la guerre a sa place dans la philosophie du droit : elle est, nous disent les derniers mots du texte, un « moment » de cette philosophie, un moment dans le développement du concept de droit : le « moment en lequel l’idéalité du particulier reçoit son droit ». Laissons de côté pour l’instant la formule « l’idéalité du particulier », intéressons-nous uniquement à l’expression « recevoir son droit ». Lorsque quelqu’un « reçoit » ce qui lui est dû, ce à quoi il peut légitimement prétendre, bref « reçoit son droit », nous parlons de « justice. Affirmer, comme le fait ici Hegel, que dans la guerre quelque chose reçoit son droit, c’est affirmer que la guerre est juste : non pas telle ou telle guerre par opposition à d’autres qui seraient injustes, mais la guerre en tant que guerre.

Ce qui reçoit son droit dans la guerre, c’est « l’idéalité du particulier ». Pour comprendre le sens que Hegel donne ici au mot « idéalité », partons de l’expression plus accessible qu’il utilise à la ligne précédente : « la vanité des biens et des choses de ce monde », cette vanité qui fait l’objet de tant de prêches et de sermons. À quel moment, demande Hegel, dans quelle « situation » les êtres humains sont-ils conduits à vraiment « prendre au sérieux » la vanité de ce à quoi ils tiennent? Uniquement en situation de guerre, quand leur monde s’effondre, quand la menace de l’anéantissement imminent leur prouve qu’il n’y a, dans « les biens et les choses », rien de substantiel, rien sur quoi on puisse compter. Ainsi, ce qu’on se contente généralement d’énoncer d’une façon « édifiante », la guerre le fait, et elle seule le fait. Elle fait même plus que cela : contrairement aux discours moralisateurs qui s’en tiennent à une dénonciation stérile, la guerre justifie ce qu’elle détruit, car c’est pour le salut de l’État que les biens et les choses sont mis en péril. Le sacrifice qui anéantit leur existence manifeste du même coup leur valeur : en même temps qu’elle nie leur « réalité », la guerre affirme leur « idéalité ».

Cette idéalité, c’est celle du « particulier », mot ambigu qui évoque à la fois l’appartenance d’une « partie » à un « tout », par exemple l’appartenance du citoyen à l’État, et la possibilité pour cette partie de se séparer du tout, de se « particulariser », par exemple la tentation, pour le citoyen, de s’attacher exclusivement aux « biens et aux choses » qu’il possède, tentation d’autant plus forte que l’État vit depuis longtemps en paix. Ce citoyen pourrait s’imaginer que c’est sa propriété qui fait la « réalité » de son statut particulier, sa participation à l’État n’étant qu’une « idéalité » au sens péjoratif, une abstraction. La guerre rétablit alors le droit : elle montre la vanité de la prétendue réalité, elle rend justice à l’idéalité.

Telle est la conception de la guerre exposée dans la dernière phrase de ce passage. Revenons maintenant au commencement du texte, aux premiers mots de la première phrase : « À ce qui est de la nature du contingent, le contingent arrive ». À travers l’expression apparemment très générale « le contingent arrive », c’est déjà de la guerre que nous parle Hegel, mais de la guerre telle qu’on se la représente couramment, de la guerre vue comme un événement malheureux, quelque chose qui « arrive » parfois, mais qui ne devrait pas arriver, qui aurait d’ailleurs pu ne pas arriver, si seulement les passions des peuples avaient été moins fortes, si les dirigeants avaient été plus sages, etc. Rien ne peut être plus opposé à ce qui sera formulé à la fin du texte : si la guerre est « le moment en lequel l’idéalité du particulier reçoit son droit », alors elle est nécessaire, elle « doit » arriver. Le mouvement du texte consiste donc à passer d’une image trompeuse de la guerre à sa vérité, de sa prétendue contingence à sa nécessité.

Ce passage, Hegel commence déjà à l’effectuer lorsqu’il écrit « À ce qui est de la nature du contingent, le contingent arrive ». Ceux qui partagent l’opinion courante voient bien que dans la guerre « le contingent arrive », mais ils oublient de dire que c’est seulement « à ce qui est de la nature du contingent » que cela arrive. Par définition, il « n’arrive » rien, il ne peut rien arriver, à Dieu, à l’être éternel, à ce qui existe par soi-même : s’il « arrive » quelque chose, c’est forcément à un être qui ne contient pas sa raison d’être et dont l’existence est par conséquent influencée, déterminée, conditionnée par toutes sortes de puissances extérieures. L’image courante de la guerre ne contient donc qu’une partie de la vérité : dès que nous rétablissons cette dernière dans son intégralité, dès que nous comprenons que la soumission à des événements contingents est pour les êtres contingents un « destin », quelque chose d’inéluctable, nous comprenons du même coup que la prétendue contingence de ces événements n’est qu’une apparence, que son vrai nom est en fait « nécessité ». Cela nous échappe tant que nous nous bornons à cataloguer les notions, à mettre d’un côté la contingence, « ce qui peut ne pas être », de l’autre la nécessité, « ce qui ne peut pas ne pas être », et à conclure que la contingence est le contraire de la nécessité. Mais penser ne consiste pas à cataloguer les notions : « le concept et la philosophie, écrit Hegel, font disparaître le point de vue de la pure et simple contingence, et en elle, en tant qu’apparence, ils connaissent son essence, la nécessité. »

Il faut d’ailleurs aller plus loin. Si la nécessité est l’essence de la contingence, si la contingence est l’apparence que prend la nécessité, cela doit valoir, non seulement pour le contingent qui « arrive », par exemple pour l’événement nommé « guerre », mais aussi pour ce « à quoi » le contingent arrive, pour ce qui est « de la nature du contingent ». Cela doit valoir, en particulier, pour ce qui subit la guerre, pour « la vie » que la guerre met en danger, pour « la possession » qu’elle risque de détruire. La vie et la possession doivent être considérées, si l’on ose dire, comme « nécessairement contingentes », nécessairement vouées à pouvoir ne plus être. Et si c’est vrai de la vie et de la possession, cela doit être vrai de tout ce qui est du même ordre que la possession et la vie, c’est-à-dire pour tout ce qui est « fini ». C’est ce que Hegel affirme dans la deuxième phrase du texte, la phrase essentielle, le moment où il donne à sa thèse sa plus grande généralité : « Il est nécessaire que le fini, la possession et la vie, soit posé comme contingent, car tel est le concept du fini. » Si nous mettons à part l’incise « la possession et la vie », qui spécifie la phrase en l’orientant vers le thème final de la « vanité des biens et des choses », il reste l’énoncé d’une loi qui est la loi du « fini ». Le sens de cette loi nous échappera si, une nouvelle fois, nous réduisons la pensée à n’être qu’un catalogue de notions, si nous opposons le fini à l’infini en imaginant que chacun des deux termes a son essence propre. Or ce qui caractérise précisément le fini, c’est qu’il a son essence hors de lui. L’essence d’un être vivant, d’un animal par exemple, n’est pas en lui-même, mais dans son espèce : ce qui fait la finitude de l’animal individuel, c’est son inadéquation à cette essence, c’est de ne pouvoir être à lui seul toute l’espèce, de devoir mourir pour que cette espèce se perpétue dans d’autres individus.

Bien que la guerre représente pour le citoyen une nécessité comparable à ce « devoir mourir » animal, il ne s’agit pourtant pas, reconnaît Hegel, de la même nécessité. Une chose est de dire que dans une espèce animale donnée tous les individus doivent successivement périr et être remplacés par d’autres individus, une autre de dire qu’être citoyen d’un État impose des sacrifices qui peuvent aller, lorsque l’indépendance et la souveraineté de cet État sont menacées, par la mise en danger de sa propriété et de sa vie. Il y a là deux « figures » fort différentes de la « nécessité de poser le fini comme contingent ». Dans la première figure, le verbe « devoir » ne dit rien de plus que la stricte nécessité de mourir  : « tout ce qui est fini est mortel et périssable », c’est ainsi et il ne peut en être autrement. Il s’agit d’une loi naturelle, qui s’impose, comme toutes les lois naturelles, qu’on le veuille ou non. Dans cette loi s’exprime le « pouvoir de la nature », son pouvoir de faire mourir puis de faire naître, de nier puis d’affirmer, la succession des affirmations et des négations assurant le maintien de l’espèce. La seconde figure de la nécessité vient de ce que le pouvoir de nier et d’affirmer est « retiré à la nature » pour être transféré à l’État. Or l’État ne nie pas et n’affirme pas comme la nature, d’abord en faisant mourir, ensuite en faisant naître. Avec l’État apparaît une négation nouvelle, une négation féconde, capable d’engendrer par elle-même l’affirmation, ce que Hegel appelle ici la « négativité ». Dans l’État, l’individualité de chaque être humain est niée sans être supprimée : cette négativité le transforme en citoyen, fait de lui le membre d’un nouvel individu, d’une « individualité substantielle » où se réalise « l’essence éthique ». Nous quittons alors l’univers de la nature pour entrer dans celui du droit. Ce qui n’était dans la première figure qu’une pure et simple nécessité, s’imposant aux êtres sans leur consentement, est maintenant « érigé au rang d’œuvre de la liberté » et prend par conséquent la forme d’un devoir moral. Quant à la mort, elle est arrachée à la simple mortalité, à la nécessité animale de laisser la place à d’autres : le « caractère périssable » commun à tous les vivants devient actif : il se transmue en un « acte-de-passer voulu », un sacrifice consenti.

C’est donc à tort, estime Hegel, qu’on voit dans la guerre un retour de l’humanité à la sauvagerie lorsque les règles du droit son abolies. La violence guerrière est au contraire essentiellement différente de la brutalité naturelle : elle est un moment nécessaire du droit.

 

     En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

          - Hegel : Le désir de reconnaissance

     Dans le chapitre « Conférences » :

          - La Phénoménologie de l’Esprit (I) : Le chapitre sur la certitude sensible

          - La Phénoménologie de l’Esprit (II) : La place de la Phénoménologie de l’Esprit dans le Système de la Science

          - La Phénoménologie de l’Esprit (III) : Le plan de la Phénoménologie de l’Esprit

          - L'esthétique de Hegel

     Dans le chapitre « Explications de textes » :

          - Hegel : La loi du talion

          - Hegel : La ruse de la raison

          - Hobbes : Loi de nature, droit de nature, état de nature

          - Kierkegaard : Ce qui « arrive »

          - Lévinas : Le meurtre d’autrui

     Et dans le chapitre « Notions » :

          - L’Animal

          - La Contingence

          - La Dialectique

          - Le Droit

          - L’État

          - L’Individu

          - Le Mal

          - La Paix

          - La Violence

 

BIBLIOGRAPHIE

                              André STANGUENNEC : Hegel, une philosophie de la raison vivante, Paris, Éd. Vrin, 1997

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