ÉTRANGER DANS SON PROPRE PAYS

 

MALEBRANCHE

 

     Nicolas Malebranche est de ces philosophes qui semblent n’avoir eu d’autre vie que leur philosophie. Si nous devions retenir un événement fondateur dans cette existence qui, de 1638 à 1715, coïncide à quelques semaines près avec celle du roi Louis XIV, ce ne serait pas le fait que Malebranche soit entré en 1660 dans la Congrégation de l’Oratoire, ni le fait qu’il ait été ordonné prêtre en 1664, ce serait sa découverte fortuite, cette même année 1664, d’un livre de philosophie : le Traité de l’Homme de Descartes, feuilleté par hasard chez un libraire parisien. Malebranche a alors la révélation brutale, bouleversante, de sa vocation : philosopher à la manière de Descartes. Certes, il s’opposera souvent aux thèses de Descartes, mais prétendra toujours que c’est par fidélité à l’esprit du maître qu’il ose le contredire : ce qui me conduit là où il n’est jamais allé, dira-t-il, c’est la voie qu’il a ouverte.

     Ayant pour projet d’appliquer la méthode cartésienne aux données de la foi chrétienne, Malebranche est conduit à soutenir que l’homme accède aux raisons de Dieu, à ses desseins, aux principes qui gouvernent sa création. La philosophie est alors la reconstruction systématique de l’ouvrage divin, rationnellement compris jusque dans son détail. Un projet aussi ambitieux devait susciter les objections, et elles furent nombreuses. Si l’on met à part le premier livre publié, la Recherche de la Vérité qui le rend rapidement célèbre à partir de 1674, la production ultérieure de Malebranche est indissociable des polémiques que provoquent sa conception de la liberté créatrice de Dieu, ses thèses sur l’Incarnation, sa théorie selon laquelle Dieu n’agit que par volontés générales et surtout sa doctrine de la grâce. Les principaux adversaires de Malebranche sont Bossuet, le janséniste Antoine Arnauld et Fénelon, le fondateur du quiétisme.

     Malebranche a une façon bien à lui de développer sa philosophie à travers toutes ces polémiques. Les objections adressées à ses ouvrages précédents, il en tient compte dans l’ouvrage suivant, mais désamorce leur hostilité en les intégrant à une reformulation de l’ensemble du système, profitant en quelque sorte de ce qui lui a été opposé pour élargir sa perspective sans jamais la démentir. Successivement, les Conversations chrétiennes, le Traité de la Nature et de la Grâce, les Méditations chrétiennes et enfin le chef d’œuvre que sont les Entretiens sur la Métaphysique et la Religion présentent ainsi sous un jour à chaque fois nouveau une architecture conceptuelle que les difficultés rencontrées ne menacent jamais de destruction et que nous retrouvons toujours plus complexe, plus subtile et plus riche.

     Cette aisance à construire donne toutefois un argument supplémentaire aux adversaires de Malebranche : ils lui reprochent de bâtir un monde imaginaire. Nous avons un écho de ce reproche au commencement des Entretiens sur la Métaphysique et la Religion. Voyons comment Malebranche lui répond.

 

 

     Comme beaucoup de dialogues philosophiques, les Entretiens sur la Métaphysique et la Religion mettent en présence un représentant de l’auteur et des adversaires pouvant lui servir de faire valoir. L’un d’eux, nommé Ariste, ayant abordé le dialogue en affichant avec un brin d’ironie son dégoût du monde où nous vivons et son désir de rejoindre un autre monde, le monde « tout rempli de beautés intelligibles » que promettent selon lui les philosophes, le porte-parole de Malebranche, Théodore, lui indique dans sa réponse ce qu’il doit réellement espérer à cet égard de la philosophie : « Non, déclare-t-il, je ne vous conduirai point dans une terre étrangère ; mais je vous apprendrai peut-être que vous êtes étranger vous-même dans votre propre pays ». Voilà ce qui nous attend si nous suivons Malebranche. Nous ne sommes pas invités à voyager, à quitter ce monde pour en rejoindre un autre, mais à découvrir que nous habitons depuis toujours un monde fort différent de celui que nous croyons habiter. Notre éducation philosophique consistera en un dépaysement sur place.

     Le monde qu’Ariste affecte de vouloir quitter, il le qualifie de « matériel » et de « sensible ». Selon l’idée qu’il s’en fait, la philosophie inclinerait ses adeptes à mépriser la bassesse et la grossièreté de ce qui est matériel et à répudier les sensations vulgaires qui affectent leur âme, prisonnière de son enveloppe corporelle. C’est vers un monde spirituel qu’elle les dirigerait, vers un monde intelligible, accessible uniquement à ceux qui renoncent au point de vue humain et aspirent à voir toutes choses en Dieu. La philosophie nous demanderait ainsi de fuir ce monde terrestre pour nous transporter dans des régions célestes, des régions enchantées, mais peut-être irréelles, suggère malicieusement Ariste.

     Or que va démontrer Théodore en réponse à cette amicale provocation ? Que les choses matérielles sont invisibles, que le monde dit « sensible » est précisément un monde spirituel, que le seul monde qui nous soit intelligible est celui que nous disons « matériel » et que c’est en Dieu que nous le voyons. Bref, il va s’employer à brouiller le paysage auquel Ariste est habitué, à bouleverser ce paysage jusqu’à le rendre méconnaissable.

     Le bouleversement commence lorsque Théodore, c’est-à-dire Malebranche, affirme que les choses matérielles sont par elles-mêmes « invisibles ». L’affirmation paraît absurde, tant nous croyons, comme Ariste, qu’une chose matérielle est par elle-même sensible, c’est-à-dire accessible à nos sens, et par conséquent visible. Ce serait le cas, répond Malebranche, si nous pouvions « voir » la différence entre une chose matérielle qui existe et une chose matérielle qui n’existe pas. Mais ce qui manifeste justement notre rapport véritable avec ces choses, c’est la possibilité où nous sommes de percevoir celles qui n’existent pas comme si elles existaient. Lorsque nous considérons les rêves, les hallucinations, le cas de l’homme qui imagine une montagne d’or, celui du fou qui voit devant ses yeux quelque animal inexistant, l’illusion de l’amputé ressentant de la douleur dans le membre perdu, nous n’envisageons généralement ces phénomènes que sous l’angle de leur fausseté, et pour leur trouver une explication psychologique ou physiologique. Nous oublions alors l’essentiel, la vérité qu’ils révèlent : notre perception des choses est exactement la même que ces choses soient présentes ou non. Chez celui qui imagine une montagne d’or inexistante, il ne manque strictement rien par rapport à ce qu’aurait été pour lui la perception visuelle d’une vraie montagne d’or. Il ne manque aucune des sensations de couleur qu’il aurait éprouvées s’il s’était trouvé en face d’une telle montagne. Et surtout il ne manque rien de ce qui lui aurait fait dire que ce qu’il voyait était une montagne d’or, et que cette montagne était bien là, hors de lui, en face de lui. La différence fondamentale entre les deux situations, la présence ou l’absence de la montagne d’or elle-même, est indifférente à la perception proprement dite : elle n’affecte pas notre âme. Nous avons certes raison de croire que les choses que nous percevons dans notre environnement existent alors que la montagne d’or n’existe pas, mais cette croyance n’est justement qu’une croyance, ne reposant sur aucune appréhension spécifique de l’existence matérielle. Une telle appréhension est impossible : aucun rapport ne peut être établi entre notre âme et une chose matérielle existante qui ne puisse s’établir aussi bien en l’absence de cette chose matérielle. Sans doute est-ce bien dans un monde matériel effectif que notre propre corps « se promène », convient Malebranche. Mais notre âme, de son côté, n’a jamais affaire qu’à un monde de sensations et d’idées, autrement dit à un monde de réalités immatérielles, bref à un monde « spirituel ». L’objectif de la philosophie ne peut donc pas être de nous faire quitter le monde matériel. Pour devoir le quitter, il aurait fallu que nous l’habitions : or nous ne l’habitons pas, nous ne l’avons jamais habité.

     On objectera qu’un monde spirituel, un monde constitué, non par des choses, mais par nos idées et nos sensations de ces choses, n’est pas un monde digne de ce nom. Pour avoir affaire à un véritable monde, dira-t-on, nous devons nous heurter à la contrainte d’une extériorité qui s’oppose à notre intériorité, à la résistance d’une objectivité que notre subjectivité ne saurait plier à sa guise. Comment concevoir une telle scission entre l’extérieur et l’intérieur si nous sommes enfermés dans l’univers de nos propres idées et sensations ?

     Afin de comprendre la façon dont Malebranche répond à cette objection, revenons un instant sur l’exemple de la montagne d’or. Ici, la prétendue chose matérielle n’existe pas, mais l’idée de cette chose existe bel et bien. Cette idée étant un fantasme issu de l’imagination délirante d’un individu particulier, nous ne pouvons évidemment pas lui attribuer l’extériorité qui ferait d’elle l’élément constitutif d’un monde digne de ce nom. Toutefois, pour produire ce fantasme précis plutôt qu’un autre, l’individu en question a dû s’inspirer de ce que serait réellement une montagne d’or si elle existait, se laisser guider par la structure caractéristique d’un tel objet, prendre pour modèle ses propriétés présumées et suivre ce modèle sans jamais s’en écarter. Derrière ce qui paraît être une activité créatrice aberrante et anarchique, nous découvrons la passivité foncière de l’âme humaine, son incapacité à créer sans que lui soit imposée la règle de ce qu’elle crée. Ce qui règle la création d’un fantasme de montagne d’or, nous pouvons l’appeler l’ « Idée » d’une montagne d’or , en utilisant la majuscule pour démarquer cette règle objective de toutes les « idées » qui passent par la tête de l’homme, en particulier l’idée délirante d’avoir en face de soi une montagne d’or. L’Idée de montagne d’or est le modèle d’un objet possible, l’idée de montagne d’or est la copie qu’en réalise l’imagination. L’une et l’autre sont de nature spirituelle, l’une et l’autre sont bien des « idées », des formes de la pensée, mais l’idée sans majuscule appartient à la pensée de l’homme qui délire tandis que l’Idée est une pensée extérieure, une pensée qu’il trouve hors de sa pensée et qui s’impose à sa pensée. L’idée sans majuscule n’a qu’un temps : elle apparaît avec le délire et disparaît quand il s’en va : c’est d’ailleurs cette fugacité qui nous fait croire que les idées sont des entités sans réalité. Mais cela ne vaut pas pour les Idées, par exemple pour l’Idée d’une montagne d’or, qui est éternellement disponible pour tout esprit susceptible de porter sur elle son attention. Qu’il existe ou non des montagnes d’or en ce monde, cette Idée est incontestablement une réalité. Elle est la pensée d’une montagne et non d’autre chose, et d’une montagne d’or et non d’argent ou de cuivre. On ne saurait la réduire au néant puisqu’elle a des propriétés caractéristiques alors que le néant n’a pas de propriétés.

     Nous pouvons comprendre maintenant la raison pour laquelle notre perception des choses est si indifférente à leur existence. C’est qu’en réalité l’objet immédiat de cette perception n’est jamais la chose matérielle elle-même, toujours parfaitement invisible, mais l’Idée de cette chose. Le fou qui croit voir une montagne d’or perçoit l’Idée de cette montagne, l’homme sensé qui voit pour de bon une table perçoit de son côté l’Idée de cette table : il voit la table à travers son Idée, par l’intermédiaire de son Idée, il la reconnaît à sa structure caractéristique, différente de la structure d’une chaise ou de celle d’un lit. Faute de pouvoir sortir de nous-mêmes et d’entrer en symbiose avec l’être intime des choses, nous ne les percevons et les connaissons qu’indirectement, par leurs Idées. Cette médiation d’une Idée résistante et immuable donne à la chose son statut d’objet perçu et rejette dans la subjectivité l’événement perceptif lui-même, toutes les sensations qui s’impriment dans l’âme quand elle entre en contact avec l’Idée, et qui disparaîtront ensuite.

     Ceux qui voient dans l’opposition entre une extériorité objective et une intériorité subjective le critère d’un monde digne de ce nom doivent donc convenir qu’un monde spirituel est parfaitement conforme à leur exigence. Notre âme n’est pas enfermée dans l’univers informe de ses propres idées et sensations, elle vit dans un vrai monde d’Idées. Tant que notre regard se dirige vers l’extérieur, nous avons affaire à des choses dont l’existence nous échappe irrémédiablement, mais dont nous pouvons savoir ce qu’elles sont : leur « essence » nous est accessible grâce à leurs Idées. Dès que nous rentrons en nous-mêmes, tout s’inverse : nous saisissons notre existence tandis que notre essence nous échappe. Chacun, en effet, sait immédiatement qu’il existe, et qu’aucune hallucination, aucun délire ne saurait compromettre ce savoir intime : c’est ce qu’on appelle la conscience de soi. Mais si la conscience de soi fait savoir à chacun qu’il existe, elle ne lui donne en revanche aucune connaissance de ce qu’il est, de son essence. Si elle lui fait savoir en toute certitude qu’il a telle idée, qu’il éprouve telle sensation, elle ne lui permet pas de comprendre en quoi consiste au juste une idée, une sensation, ni pourquoi il a celle-ci et non celle-là. Supposez, demande Malebranche, un homme qui n’a jamais goûté de tel fruit, jamais entendu de musique : cet homme ignorera tout de l’impression que le fruit en question ou la musique peut produire sur lui, et il ne sortira de cette ignorance que le jour où il aura goûté le fruit ou entendu la musique. Pour qu’il en soit autrement, pour que notre homme soit capable de savoir d’avance, sans attendre d’en faire l’épreuve, ce que doivent être ces deux impressions, il faudrait qu’il puisse les déduire de l’ « Idée » qu’il a de son âme, comme il sait déduire de l’Idée du carré que cette figure se divise en deux triangles et de l’Idée du triangle que la sommes de ses angles est égale à deux angles droits. Mais si cet homme est bien capable d’avoir l’Idée du carré, celle du triangle, celle d’une infinité de choses qui ne sont pas lui, nous ne pouvons en revanche lui attribuer une Idée de son âme, une Idée de son moi, une Idée qui l’éclairerait sur ce qu’il est. Il doit en être ainsi : connaître implique une distance entre le sujet connaissant et l’objet connu. Ce que nous connaissons, c’est seulement ce que nous ne sommes pas, ce que nous posons en face de nous dans la lumière de l’Idée. Ce que nous sommes, nous ne pouvons le connaître ainsi, puisque nous le sommes. Ce n’est donc pas sans raison que nous pensons tous, en entendant le mot « science », à la connaissance des choses matérielles et non à une prétendue connaissance de notre réalité spirituelle ou psychique. Nous pressentons qu’une telle connaissance n’existe pas, ou du moins ne mérite pas d’être nommée une science : la psychologie ne sera jamais rien d’autre qu’une description de ce que nous éprouvons. Et si cette description est absolument vraie, indubitablement certaine, ce sera de la même façon qu’est certain notre sentiment d’avoir heurté quelque chose dans le noir sans pouvoir dire ce que c’est. Car il s’agit bien, souligne Malebranche, d’un « sentiment de soi », non d’une connaissance de soi, d’un contact affectif obscur, non d’une représentation claire et distincte.

     Sortons maintenant de nous-mêmes, tournons de nouveau nos regards vers ce monde qui est le nôtre et demandons-nous justement en quoi consiste la science que nous pouvons en avoir, science qui nous est interdite quand nous rentrons en nous-mêmes. Parmi toutes les Idées qui nous sont données, l’une d’elles, l’Idée d’étendue, ou « étendue intelligible », mérite particulièrement notre attention. L’étendue est en effet, soutient Malebranche, ce qui constitue l’essence de toute chose matérielle en tant que telle, de tout ce que nous pouvons appeler un « corps » au sens le plus large de ce terme. Qu’y a-t-il à voir dans un corps, sinon certains rapports de distance entre les parties de ce corps ? C’est en cela seul que consiste la structure caractéristique qui nous permet de le reconnaître. Or l’Idée d’étendue contient en elle tous les rapports de distance possibles. Elle contient donc en elle les rapports de distance particuliers qui déterminent la structure de chaque type de chose matérielle. En droit, un homme consacrant à cette Idée toute l’attention nécessaire devrait pouvoir en déduire l’essence de toutes choses et atteindre une compréhension intégrale et systématique du monde. L’Idée d’étendue est ainsi au principe de la science telle que l’entend Malebranche, la science mathématique et plus précisément géométrique de la matière. Elle doit ce statut au fait qu’elle est en quelque sorte l’Idée de toutes les Idées : elle transmue leur fonction de reconnaissance perceptive en une fonction de connaissance véritable. C’est par elle que notre monde d’Idées cesse d’être un monde seulement spirituel et devient un monde « intelligible ».

     Ariste ne croyait donc pas si bien dire lorsqu’il déclarait attendre de la philosophie qu’elle le transporte dans un monde « tout rempli de beautés intelligibles ». Mais contrairement à son attente, ce monde intelligible est précisément celui qu’il prétendait vouloir quitter et qu’il qualifiait lui-même de « matériel ». Ce qui est intelligible, c’est l’étendue et ses multiples modalités, bref tout ce qui constitue l’essence de cette matière que nous jugeons inférieure, vile et grossière. Ce qui en revanche n’est pas du tout intelligible, ce qui demeure pour nous dans les ténèbres, c’est notre moi, c’est notre âme elle-même, dans sa réalité spirituelle. Un paradoxe aussi déconcertant est certainement de nature à rendre Ariste, ainsi que chacun de nous, « étranger dans son propre pays ». Ce paradoxe ne constitue toutefois que la première étape du dépaysement que doit nous infliger notre éducation philosophique. Ayant compris que le monde intelligible est en réalité le monde dit « matériel », il nous reste à découvrir en quel sens il est également le monde dit « sensible ».

     D’où vient donc la lumière qui se projette exclusivement sur l’essence des choses matérielles en laissant notre âme dans l’ombre la plus épaisse ? Cette lumière ne vient évidemment pas des choses, qui sont par elles-mêmes invisibles, ni de nous, qui ne sommes en nous-mêmes que ténèbres. Elle ne peut venir que des Idées, de cette pensée éternelle qui n’est pas notre pensée mais qui nous fait penser en nous donnant à penser. Nous parlons certes, et avec orgueil, de la lumière de notre intelligence, ou de notre raison, de la lumière qui nous rend capables de comprendre le monde d’une façon mathématique. Or cette lumière n’est qu’une lumière dérivée : elle n’éclaire que parce qu’elle est elle-même illuminée, comme la lune ne nous éclaire qu’en étant illuminée par le soleil. La vraie lumière, la lumière solaire, c’est celle des Idées immuables et infinies. Ce n’est pas parce que nous sommes intelligents que nous formons les Idées des choses, c’est parce que nous sommes affectés, touchés par ces Idées, que nous devenons intelligents. Notre intelligence n’est donc pas vraiment à nous, pas plus que notre raison : ce ne sont pas des facultés que nous pourrions mettre en œuvre à notre guise. L’homme qui raisonne n’utilise pas sa raison : disons plutôt qu’il consulte la raison. Et la raison qu’il consulte n’est pas davantage la sienne que celle d’autrui. Il consulte la raison universelle, qui est, nous dit Malebranche, le « Verbe » de Dieu.

     Car les Idées sont les Idées de Dieu et ne peuvent résider qu’en Dieu. Quand, touchés par une de ces Idées, nous voyons à travers elle telle ou telle chose matérielle, c’est bien en nous que nous sommes touchés : la sensation éprouvée est une « modification » de notre âme, dit Malebranche, elle nous appartient. Mais ce qui appartient à Dieu, c’est la vision elle-même, la vision de l’Idée et la vision de la chose par l’intermédiaire de l’Idée. Toutes les choses que nous voyons, nous les voyons donc « en Dieu », nous les voyons comme Dieu les voit, baignés dans sa lumière, et cela seul peut garantir que nous les voyions bien. La question est alors de savoir où nous sommes, où nous existons au juste : dans la modification obscure qui est en nous, ou dans la vision claire qui est en Dieu ? Pour répondre à cette question, consultons l’expérience, qui nous montre que notre premier mouvement est toujours d’attribuer aux choses les diverses sensations qui sont en nous, les couleurs, les bruits, le chaud et le froid. Du point de vue de la science, cette projection hors de nous est une erreur. Mais il s’agit en même temps d’une vérité métaphysique, et même d’une vérité religieuse au sens propre de ce terme. Car c’est sur Dieu, siège des Idées, que notre âme projette alors sa propre modification, c’est à Dieu qu’elle adhère tout entière, c’est en Dieu qu’elle vit, et non en elle. Ce qu’elle voit en Dieu, ce n’est donc pas seulement le monde intelligible, c’est le monde sensible lui-même, ce monde sensible dont nous étions partis avec Ariste, et que nous retrouvons à la fin, métamorphosé : le dépaysement philosophique est alors achevé.

En lien avec cette étude, on pourra lire, dans le chapitre "Explications de textes"

- MALEBRANCHE: Les jugements naturels

 

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