L’ERREUR EST HUMAINE

POPPER

 

     Né à Vienne en 1902, Karl Popper est mort à Londres en 1994. Son œuvre est déjà considérable quand il commence en 1969 la rédaction d’une autobiographie qu’il intitulera plus tard La Quête inachevée. À l’occasion d’une réédition de ce livre en 1986, Popper ajoute un « Post-Scriptum » dans lequel il exprime une nouvelle fois son optimisme au sens propre de ce mot, sa conviction de vivre, sinon dans le meilleur des mondes, du moins dans la meilleure des sociétés ayant jamais existé, celle des démocraties occidentales.

     Deux idées accompagnent cette conviction. La première est que les démocraties occidentales doivent leur supériorité au fait qu’elles sont des sociétés « ouvertes », c’est-à-dire ouvertes à la critique. La seconde est que les membres de ces sociétés ont le devoir de les défendre, de proclamer leur supériorité et de lutter contre toute propagande anti-occidentale.

     Bref, Popper nous invite à la fois à critiquer nos sociétés et à ne pas le faire : à les critiquer selon les règles de la démocratie, à ne pas les critiquer puisqu’il faut défendre la démocratie par-dessus tout. La démocratie autorise toutes sortes de combats, mais le combat prioritaire est toujours celui pour la démocratie elle-même, soutient Popper dans La Société ouverte et ses ennemis, livre écrit pendant la Seconde guerre mondiale et publié en 1945. 

     Or certains ne parviennent pas à critiquer et à défendre à la fois : leur critique menace alors l’institution qui organise toutes les critiques. De même, certains ne parviennent pas à admettre à la fois que l’homme est faillible, incapable d’atteindre le vrai avec certitude, et que la science est possible. Les premiers transforment en condamnation de la démocratie occidentale ce qui devrait participer à la vie de cette démocratie et manifester sa supériorité, les seconds transforment en argument contre la science ce qui permet justement à la science d’exister et de progresser, à savoir la possibilité où nous sommes de nous tromper, de mettre en évidence nos erreurs et de les corriger. Telle est la conception de la science exposée dans la plupart des ouvrages de Popper : La Logique de la Découverte scientifique (1934), Conjectures et Réfutations (1963), La Connaissance objective (1972), Le Réalisme et la Science (1983).

     Rejeter la société démocratique à cause de ses multiples défauts, rejeter la science à cause des nombreuses théories que l’expérience a réfutées, ce sont pour Popper deux symptômes de la même faiblesse intellectuelle, de la même incapacité à mesurer la fécondité de l’erreur. La force intellectuelle consiste à reconnaître dans la démocratie et dans la science deux institutions inventées par les hommes pour que les erreurs qu’ils commettent leur deviennent profitables, deux façons d’apprendre de leurs erreurs, d’être formés par elles. Mais qu’est-elle donc, cette fécondité de l’erreur ? Et est-elle la même dans les deux cas ? 

   

 

 

      Énoncée de façon quasi proverbiale, la formule « L’erreur est humaine » exprime une sorte d’indulgence devant cette faiblesse bien excusable qu’est notre faillibilité. Or s’il s’agit seulement de mettre l’accent sur le fait que nous ne disposons d’aucune faculté nous permettant d’atteindre à coup sûr la vérité, si bien que toutes nos conjectures sur la réalité risquent d’être un jour démenties, il faut reconnaître avec Popper qu’un tel fait n’a rien de spécifiquement humain. L’erreur, en ce sens, n’est pas plus « humaine » qu’ « animale », elle menace tous les êtres vivants, tous les êtres qui comptent sur une certaine régularité de la part de leur environnement, qui s’attendent à ce que certaines choses se produisent en certaines circonstances, et ne peuvent manquer d’être affectés quand ces attentes sont déçues, comme cela risque toujours de se produire. Pour que l’erreur soit vraiment humaine, quelque chose doit s’ajouter à cette faillibilité biologique. Alors que les attentes d’un animal font corps avec lui, font partie de lui, alors qu’elles sont inhérentes au fonctionnement de ses organes, l’être humain a le pouvoir d’extérioriser ses attentes, de les produire hors de lui en tant que conjectures, hypothèses, théories sur le monde, de les formuler publiquement, de les conserver au-delà de sa propre existence dans des livres ou des ordinateurs. Certes, reconnaît Popper, cette extériorisation ne change rien en un sens : la théorie publiée dans une revue est susceptible d’être réfutée par l’expérience et rejetée par la communauté scientifique comme l’organe appartenant à un animal est susceptible de devenir inadapté et d’être éliminé par la sélection naturelle. Mais cette analogie porte avec elle une différence qui, si nous en suivons les conséquences jusqu’à leur terme, nous fera comprendre que l’erreur est humaine en un sens bien plus positif et intéressant que celui de la formule proverbiale.

     La capacité de formuler, rédiger, publier toutes sortes d’hypothèses opposées entre elles a pour première conséquence de dissocier le problème spécifique de l’erreur, la question du vrai et du faux, d’une question de vie ou de mort. L’animal est incapable de cette dissociation. Borné aux anticipations qui font partie de lui-même, et qui lui sont nécessaires pour vivre, il est en danger de mort si ces anticipations le mettent en porte à faux avec son environnement : leur fausseté est en quelque sorte la sienne. Chez l’être humain, soutient Popper, une telle confusion entre l’erreur et la mort est toujours le signe d’une régression. Régression névrotique, par exemple, lorsque l’individu ressent comme une menace de mort la nécessité d’abandonner des idées ou comportements adoptés au cours de l’enfance et devenus inadaptés, lorsqu’il mobilise son énergie pour les préserver et s’enferme dans cette défense. Régression de la violence politique, également, lorsque l’unique moyen envisagé pour éliminer une idée paraissant fausse ou dangereuse est de tuer le « porteur » de cette idée : tout le mal de la tyrannie, explique Popper, vient de ce qu’en nous privant des ressources de la critique légale elle nous contraint à cette régression violente pour nous débarrasser du tyran. Ce qui est véritablement humain apparaît au contraire quand quelqu’un exploite l’extériorité de ses hypothèses pour les laisser mourir à sa place, ou quand il entreprend de tuer les idées qu’il juge mauvaises sans tuer leurs porteurs. Notons que dans cette phrase les verbes « mourir » et « tuer » font référence à la réfutation, à la critique des hypothèses ou idées en question, donc à leur élimination, mais non à leur anéantissement. Bien au contraire, l’hypothèse réfutée et l’idée critiquée ont ceci de remarquable, d’extraordinaire même, qu’elles peuvent subsister en tant que telles, en tant qu’erreurs justement. Dans un univers biologique régi par la loi darwinienne selon laquelle ce qui est inadapté doit périr, l’humanité a inventé le moyen de survivre à ses idées fausses, et du même coup le moyen de conserver ce qui fait la fausseté même de ces idées.

     Considérons précisément cette fausseté lorsqu’elle est ainsi extériorisée, conservée sur du papier ou dans la mémoire d’un ordinateur. Elle se présente sous la forme d’énoncés faux, autrement dit d’énoncés qui ne correspondent pas à la réalité. Si nous étions capables de reconnaître d’emblée tous les énoncés faux et de les distinguer des énoncés vrais, nous serions infaillibles et le problème de l’erreur ne se poserait pas. Pour autant, notre faillibilité ne nous empêche pas complètement de reconnaître une certaine catégorie d’énoncés faux : les énoncés réfutés par l’expérience, les énoncés « falsifiés » comme dit Popper. La prévision météorologique « il ne pleuvra pas tel jour », par exemple, est falsifiée s’il pleut ce jour-là. Nous reconnaissons d’autant mieux une falsification de ce genre que l’énoncé s’y prête d’avance, qu’il annonce sans ambiguïté quelle sorte d’expérience le réfuterait si elle avait lieu. C’est cette franche ouverture à l’éventualité d’un démenti que Popper appelle la « falsifiabilité » de l’énoncé. Qu’il soit vrai ou faux, qu’il finisse par être falsifié ou qu’il ne le soit jamais, un énoncé est falsifiable dès lors qu’il prend le risque d’entrer en conflit avec ce qui pourrait arriver. Plus ce risque est élevé, plus l’énoncé est falsifiable, plus l’information qu’il nous transmet sur le monde est importante si elle est avérée. Nous en avons la confirmation a contrario en considérant les énoncés « infalsifiables », les énoncés que leur forme rend parfaitement insensibles à ce qui se passe dans le monde, par exemple la pseudo prévision « ou bien il pleuvra, ou bien il ne pleuvra pas tel jour » : il est clair qu’un tel énoncé ne transmet aucune information sur le temps qu’il va faire. Il s’agit certes d’un énoncé vrai, et même toujours vrai, puisqu’il est vrai quoi qu’il arrive. Mais ce n’est pas ce genre de vérité de La Palisse que nous cherchons quand nous cherchons la vérité : nous cherchons la vérité riche de contenu, la vérité qui nous apprend quelque chose, autrement dit la vérité des énoncés falsifiables. L’erreur est humaine parce que les hommes ne s’intéressent qu’aux vérités qui auraient pu être des erreurs.

     Parmi les énoncés dont la vérité nous importe parce qu’ils sont falsifiables, les plus falsifiables sont sans doute les « lois de la nature » que nous trouvons dans les livres de science. On a bien raison de les appeler des lois car elles interdisent quelque chose, elles nous préviennent que la nature ne permettra jamais qu’un certain phénomène se produise : ce que dit par exemple la loi de la conservation de l’énergie, c’est qu’une machine à mouvement perpétuel est impossible. Or quel énoncé est a priori plus ouvert au risque, plus sensible à ce qui pourrait arriver, que celui qui annonce ainsi qu’un phénomène clairement défini, décrit avec précision, ne se rencontrera jamais nulle part, et nous met au défi de l’exhiber ? Il suffirait d’une seule occurrence du phénomène en question pour que la prétendue loi soit réfutée en bloc et apparaisse comme une erreur. Et ce qu’on demande à l’expérience, quand on lance un tel défi, c’est bien de répondre au défi, de tenter de falsifier la loi, de réaliser par exemple une machine à mouvement perpétuel : essayez, nous dit la loi, vous n’y parviendrez pas. L’unique confirmation à attendre de l’expérience est alors celle qui vient de ce que les tentatives les plus sévères de falsification ont échoué : une expérience dont le principe ne serait pas hostile à la loi, une expérience ouvertement conçue pour soutenir la loi, pour la justifier, serait à l’évidence dépourvue de pertinence et de valeur. Un scientifique n’est pas un homme qui va chercher dans l’expérience de quoi fonder l’intime certitude de ce qu’il avance : c’est un homme qui accepte de soumettre ses conjectures à la critique publique, dont un des instruments majeurs est le test expérimental, à condition qu’il soit sévère. Ce qui guide les sciences dites « expérimentales », ce n’est pas la question « d’où vient la vérité ? », c’est plutôt la question « comment faire pour détecter et éliminer l’erreur ? ».

     La différence entre ces deux questions est fondamentale. Poser la question « d’où vient la vérité ? » et répondre par exemple « elle vient de l’expérience », c’est prétendre que l’expérience fait autorité, que rien de faux ne peut en provenir, que c’est à elle, et non à d’autres sources, qu’il faut s’adresser pour être définitivement sûr de posséder le vrai. Poser en revanche la question « par quel moyen détecter et éliminer l’erreur ? » et répondre « par l’expérience », c’est seulement prétendre que l’expérience est l’un des outils de contrôle dont nous disposons à l’égard des théories proposant une explication de la réalité. La première question est une question autoritaire, la seconde est une question critique. On trouve une différence analogue dans le champ politique entre la question autoritaire « qui doit nous gouverner ? » et la question critique « comment pouvons-nous contrôler au mieux ceux qui nous gouvernent ? ». Popper remarque que les philosophes ont souvent considéré que leur tâche était de répondre correctement à la question autoritaire, se sont demandé si le gouvernement devait revenir à un seul homme (monarchie), à une élite (aristocratie) ou au peuple (démocratie), et ont argumenté en faveur de l’une ou de l’autre de ces prétentions à la légitimité. En acceptant la question autoritaire comme allant de soi, ils ont implicitement accordé au détenteur du pouvoir le droit de l’exercer sans contrôle, de façon absolue, puisque ce pouvoir vient de la bonne source. Ils ont ainsi négligé la seule question politique sérieuse quel que soit le gouvernement, celle des moyens institutionnels de le contrôler : comment se débarrasser sans effusion de sang d’un gouvernement qui a fait la preuve de sa nocivité ? Si un gouvernement n’offre aucun moyen de ce genre, s’il ne peut être renversé que par la violence, on parlera de « tyrannie ». On pourra en revanche utiliser le mot « démocratie » quand des moyens légaux de contrôle existent, par exemple des élections libres et régulières. Or comment un démocrate doit-il réagir quand un parti antidémocratique accède au pouvoir par la voie électorale, comme ce fut le cas en Allemagne pour le parti nazi ? Si ce démocrate s’inspire de la question autoritaire, s’il voit dans le suffrage populaire la vraie source de la légitimité, il s’inclinera et laissera détruire la démocratie. Si c’est la question critique qui le guide, s’il voit avant tout dans l’institution électorale un outil généralement efficace de contrôle pacifique du pouvoir, s’il admet toutefois que, comme tout outil, cette institution est imparfaite et peut être dangereuse dans ses conséquences, il conservera sa liberté d’action.

     C’est donc d’une façon analogue, soutient Popper, que nous devrions favoriser le recours aux tests expérimentaux dans les sciences et soutenir les institutions démocratiques en politique : non pour chercher dans l’expérience ou dans le suffrage populaire une source de vérité, mais pour donner à l’expérience ou au peuple le maximum de chances de déceler les erreurs commises, de les dénoncer publiquement et de les éliminer. Dans quel but, sinon celui de ne pas risquer de les commettre de nouveau ? Quand l’homme surmonte l’animalité, quand ses erreurs ne le tuent plus, elles peuvent alors lui enseigner quelque chose, et il semble que les seules leçons qu’il puisse en tirer soient des leçons de prudence. Selon cette conception apparemment raisonnable de la pédagogie par l’erreur, la falsification d’une hypothèse scientifique nous apprendrait que cette hypothèse était trop risquée, trop audacieuse : en nous adressant ce cinglant démenti la réalité nous inciterait à plus de modestie, elle nous enjoindrait de mieux respecter sa complexité afin d’y adapter nos théories. L’échec d’une réforme politique apprendrait de même à ses initiateurs qu’ils sont allés trop vite, qu’ils ont procédé trop globalement, et les inclinerait à adopter une démarche plus circonspecte, à petits pas. Nos erreurs peuvent-elles nous apprendre plus que cela ?

     Il est clair qu’elles doivent nous apprendre bien plus que cela dans les sciences, répond Popper. Chaque fois qu’une théorie scientifique est falsifiée, ce que nous prenions pour une loi de la nature, valable en tous lieux et à tout moment, se révèle n’être qu’une régularité partielle, locale, voire accidentelle. Ce qui nous donne alors une bonne leçon, c’est de découvrir que cette prétendue loi n’est pas la loi que nous cherchons, et qui reste donc à trouver. En revanche, découvrir que nous éviterions tout risque d’erreur si nous renoncions à la prétention de formuler des lois et nous contentions de décrire des régularités partielles, locales ou accidentelles, cela ne constitue pas une bonne leçon : celui qui la suit renoncera en fait à la falsifiabilité, c’est-à-dire à la connaissance. Ce qu’il faut substituer à une théorie falsifiée, ce n’est pas une théorie plus modeste, mais une théorie plus ambitieuse puisqu’elle devra contenir en elle, à la fois, l’ancienne théorie et ce qui a falsifié l’ancienne théorie. Ce n’est pas une théorie plus souple, plus tolérante à l’égard des fantaisies du réel, mais une théorie plus prohibitive puisqu’elle devra faire l’hypothèse d’une régularité plus profonde et plus vaste que la précédente. Quand l’audace des chercheurs les fait trébucher, la leçon qu’ils doivent tirer de cet échec est qu’il leur faut être encore bien plus audacieux.

     Voilà, selon Popper, quelle sorte de leçons nous devons tirer de nos erreurs quand notre objectif est de connaître et de comprendre le monde qui nous entoure. En va-t-il de même quand notre objectif est d’améliorer la société dans laquelle nous vivons ? Pas du tout : alors que parmi les scientifiques ceux qui se mettent à l’école de leurs erreurs sont les révolutionnaires, les chercheurs qui n’hésitent pas à bouleverser leurs schémas théoriques au moindre échec et se refusent à tout raccommodage, c’est au contraire à une apologie de la prudence réformiste que conduit l’injonction adressée aux hommes politiques de tenir compte de leurs erreurs, de ne pas les laisser échapper et de s’efforcer d’en tirer le plus grand profit. Et c’est bien pour la même raison, insiste Popper, qu’il faut encourager les révolutions dans la science et les combattre en politique. Tout bouleversement de la société, en détruisant sa structure, détruit du même coup l’unique point de référence permettant de juger l’action entreprise, de savoir si elle répond ou non à l’objectif initial, et rend par conséquent impossible le repérage de l’erreur en tant qu’erreur : situation semblable à celle que l’on crée, dans la recherche scientifique, lorsqu’on procède au contraire par demi-mesures, réaménagements, assouplissement des théories afin de les adapter à la réalité. L’analogie  entre la méthode scientifique et la méthode démocratique, conçues l’une et l’autre comme des instruments de dénonciation publique de l’erreur, s’épanouit donc en un saisissant contraste, la première ayant pour effet normal d’aiguillonner l’audace révolutionnaire des chercheurs, la seconde fournissant les conditions d’un réformisme raisonnable, assez modeste et circonspect pour être attentif à ses conséquences et pouvoir les corriger pas à pas.

     Bien que chacun puisse aisément constater que tirer les leçons de leurs erreurs est ce que les hommes politiques savent le moins faire, c’est pourtant dans ce domaine, non dans celui de la connaissance scientifique, que les erreurs commises, à condition d’être reconnues comme telles, seraient susceptibles de dispenser leur enseignement le plus simple, le plus accessible, le plus raisonnable, en apprenant à qui le souhaite ce qu’il ne faut pas faire, ce qu’il faut corriger et en quel sens le corriger. Là où existe une véritable démocratie, autrement dit des institutions permettant de critiquer au lieu de tuer, chaque citoyen peut donc être tenu pour responsable de tout ce qui arrive, en particulier de ce qui suscite son indignation, puisqu’il dépend de lui, non seulement d’y remédier, mais d’y remédier le plus intelligemment possible. La faute suprême est ici d’imaginer l’existence de puissances démoniaques contre lesquelles l’action rationnelle ne pourrait rien. L’autre face de cette faute suprême est la croyance aux miracles politiques, croyance inaperçue, inavouée, et pourtant secrètement présente dans plusieurs doctrines importantes, en particulier dans ce que Popper appelle l’ « historicisme », dont la forme la plus développée est à ses yeux le marxisme : annoncer l’avènement d’une société meilleure en précisant que sa réalisation ne pourra être due qu’à un processus historique échappant à notre volonté, ajouter que l’action consciente des hommes ne sera jamais qu’un auxiliaire de ce processus, affirmer par conséquent qu’une force irrationnelle peut engendrer par elle-même le rationnel que notre raison serait impuissante à produire, c’est bien croire à un miracle politique.

     Mais si la politique est sans miracle pour Popper, ce n’est pas le cas de la connaissance scientifique. Là, nous l’avons vu, nos erreurs ne nous enseignent pas la simple prudence consistant à les éviter dans l’avenir. Leur leçon est plutôt que nous devons risquer d’en commettre d’autres en explorant des couches plus profondes de la réalité. Nous ne nous mettons pas à leur école en corrigeant nos théories, mais en les révolutionnant, et à condition de réussir ces révolutions. Or, jusqu’à présent, remarque Popper avec étonnement, chaque fois qu’ils se sont ainsi aventurés à cause de leurs erreurs passées, les grands théoriciens de la science sont effectivement revenus avec de nouvelles possibilités d’erreur, liées à la découverte de nouvelles régions du réel : il s’agit là, écrit-il, du « plus grand miracle de notre univers ». « L’erreur est humaine » signifie dans ce cas extrême qu’il appartient à l’homme seul de réussir en inventant de nouvelles façons de se tromper.  

 

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