MARX : « DES ENFANTS NORMAUX »

 

Introduction à la critique de l’économie politique

 

Traduction de Maurice Husson et Gilbert Badia, dans Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 176

 

 

Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? Ou même l’Iliade avec la presse ou mieux encore la machine à imprimer ? Est-ce que le chant et la récitation, est-ce que la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la presse à bras, est-ce que ne s’évanouissent donc pas des conditions nécessaires à la poésie épique ?

Mais la difficulté n’est pas de comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes sociales de développement. La difficulté réside dans le fait qu’ils nous procurent encore une jouissance esthétique et qu’ils gardent pour nous, à certains égards, la valeur de normes et de modèles inaccessibles.

Un homme ne peut redevenir enfant, ou alors il retombe en enfance. Mais ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l’enfant, et ne doit-il pas encore aspirer lui-même à reproduire sa vérité à un niveau supérieur ? Dans la nature enfantine, chaque époque ne voit-elle pas revivre son propre caractère dans sa vérité naturelle ? Pourquoi l’enfance historique, là où elle a atteint son plus bel épanouissement, n’exercerait-elle pas le charme éternel d’un stade à jamais révolu ? Il y a des enfants mal élevés et des enfants trop tôt adultes. Nombre de peuples de l’Antiquité appartiennent à cette catégorie. Les Grecs étaient des enfants normaux. Le charme qu’exerce sur nous leur art n’est pas en contradiction avec le stade social embryonnaire où il a poussé. Bien plutôt il en est le résultat, bien plutôt il est indissolublement lié au fait que les conditions sociales insuffisamment mûres où cet art est né, et où seulement il pouvait naître, ne pourront jamais revenir.

 

Le lecteur de ce texte ne peut manquer d’être frappé par le nombre de phrases interrogatives et surtout interronégatives, l’accumulation de questions auxquelles il est mis en demeure de répondre, soit par « non, bien sûr », soit par « si, bien sûr ». C’est de cette façon, en nous pressant d’avouer notre incapacité de le contredire, que Marx entame son raisonnement dans le premier paragraphe, et c’est de cette façon qu’il le conclut dans le troisième.

Mais entretemps, dans un paragraphe intermédiaire, il formule ce qui ressemble à un problème. Quelque chose fait « difficulté », affirme-t-il, dans la « jouissance esthétique » que nous procure « l’art grec », particulièrement le genre de « l’épopée », art et genre auxquels nous reconnaissons une « valeur de normes et de modèles inaccessibles ». La communauté désignée ici par le mot « nous » est à la fois historique et culturelle. Il s’agit d’abord de « nous à notre époque », celle de Marx, si éloignée dans l’histoire de celle d’Homère. Il s’agit ensuite de « nous les hommes cultivés », capables de lire les œuvres d’Homère et de les apprécier. Et la difficulté, prétend justement Marx, « réside dans le fait » que ces objets esthétiques inséparables d’une époque qui n’est pas la nôtre, ces objets « liés à certaines formes sociales de développement », nous « procurent encore » la jouissance en question, « gardent pour nous » la valeur en question.

Un tel « fait » pose-t-il réellement problème ? À qui pose-t-il problème ? Certainement pas à ceux qui estiment que les œuvres d’art et les genres esthétiques ont leur propre histoire, leur propre développement, l’ensemble de ce développement constituant un domaine autonome dont les éléments demandent à être jugés, quelle que soit l’époque, « sous l’aspect de l’éternité ». Ceux qui soutiennent ce genre de conception, Marx les nomme des « idéalistes ». Rien ne fait vraiment difficulté, dirait un idéaliste, dans la « difficulté » énoncée par Marx au cœur de ce texte. Pour éprouver le problème en tant que problème, pour éprouver le sentiment d’une contradiction entre la distance historique qui nous sépare des chants de l’Iliade et le charme qu’ils exercent sur nous, il faut avoir rejeté l’idée d’une « histoire de la littérature » où Homère côtoierait Shakespeare et Goethe, et lui avoir substitué l’idée qu’il n’y a qu’une histoire, celle des hommes produisant leur existence, et produisant du même coup la représentation artistique de leur existence. Bref, il faut avoir adopté la conception que Marx qualifie de « matérialiste ».

Voilà qui éclaire le premier paragraphe de notre texte. Ce premier paragraphe ayant clairement pour fonction de justifier le problème qui sera formulé dans le deuxième, nous savons maintenant que cette justification ne peut être que matérialiste. C’est le matérialisme qui inspire à Marx la phrase interrogative « Achille est-il compatible avec la poudre et le plomb ? » (Réponse sollicitée : « non, bien sûr »), puis la phrase interronégative « Est-ce que le chant et la récitation, est-ce que la Muse ne disparaissent pas nécessairement devant la presse à bras … ? » (Réponse sollicitée : « si, bien sûr »). Une tradition orale d’aèdes ou de bardes chantant les prouesses guerrières des héros, c’est une façon déterminée, pour les hommes, de produire la représentation artistique leur existence. Cette représentation trouve ses « conditions nécessaires » dans un certain « mode de production », dans la façon déterminée dont les mêmes hommes produisent leur existence elle-même, en confiant par exemple la défense de leurs cités à des individus munis d’épées et de boucliers. Ces conditions « s’évanouissent » quand l’usage de la poudre et du plomb remplace le corps à corps épique des héros par l’anonymat des batailles de masses. À ce nouveau mode de production de l’existence des hommes correspond une nouvelle façon de produire la représentation artistique de cette existence, grâce à la diffusion massive et instantanée que permet « la presse ou mieux encore la machine à imprimer ».

Cette conception matérialiste de l’art, Marx la suggère sans avoir à l’énoncer, puisqu’elle est contenue dans les réponses que nous sommes censés faire à ses questions : tout se passe comme s’il pouvait compter sur notre matérialisme spontané. C’est ce qui lui permet d’aborder le deuxième paragraphe en affirmant que personne ne trouvera de difficulté à « comprendre que l’art grec et l’épopée sont liés à certaines formes sociales de développement ». Mais ceux-là mêmes qui trouvent cette liaison facile à comprendre doivent de ce fait juger incompréhensibles la jouissance que l’art grec nous procure « encore » et la valeur qu’il « garde » pour nous : ce problème auquel seul un matérialiste peut être sensible, Marx ne peut donc le formuler qu’après avoir présumé le matérialisme de ses lecteurs.

Pour sortir de la difficulté, allons-nous prétendre que c’est « malgré » l’évanouissement de ses conditions sociales, « bien que » ses formes esthétiques aient nécessairement disparu, « en dépit de » l’incompatibilité entre son contenu et la façon dont nous produisons notre existence, que l’art grec continue de nous charmer et de nous apparaître comme un idéal ? Une telle solution, consistant à accepter les résultats de l’analyse antérieure, puis à n’en tenir aucun compte, serait un pur et simple retour à l’idéalisme. La seule solution digne du problème ne peut être qu’une solution matérialiste, et elle doit expliquer pourquoi nous aimons l’art grec, non pas « bien que », mais « parce que » ses conditions d’existence ont disparu à jamais, « à cause » précisément de leur disparition.

C’est ce genre de solution que Marx propose dans le troisième paragraphe, en incitant ses lecteurs à convenir que le charme exercé par l’art grec est analogue à celui que l’enfant exerce sur l’adulte. Ces lecteurs savent très bien « qu’un homme ne peut redevenir enfant » : le problème ne se serait pas posé s’ils n’avaient aucun sens de l’irréversibilité du temps. Mais en même temps que l’irréversibilité constitue le problème, elle constitue sa solution quand elle prend la forme de la « naïveté ». La naïveté de l’enfant, en effet, n’apparaît qu’aux yeux de l’adulte, c’est-à-dire quand elle est perdue pour toujours. Or l’adulte, demande Marx, « ne prend-il pas plaisir à la naïveté de l’enfant … ? » (Réponse : si, bien sûr). Voilà le lien établi : nous pouvons prendre plaisir à ce qui ne reviendra plus, justement parce qu’il ne reviendra plus. Reste à établir une analogie pertinente entre ce plaisir et la jouissance esthétique particulière que procure l’art grec. Pour y parvenir, Marx procède en trois étapes interronégatives. Dans la première, il associe le charme rétrospectif de la naïveté enfantine à la conscience d’une norme à atteindre : tout homme sensible à ce charme, demande-t-il, « ne doit-il pas encore aspirer lui-même à reproduire sa vérité à un niveau supérieur ? » En répondant « si, bien sûr », nous sous-entendons que « l’aspiration » en question est inassouvie, que la « reproduction » est impossible, bref que la naïveté de l’enfant se présente à nous, exactement comme l’art grec, sous le double aspect d’une source de plaisir et d’un modèle inaccessible. Cette façon d’« esthétiser » le rapport à l’enfance est renforcée dans la deuxième étape, où Marx nous demande de reconnaître qu’il en va ainsi à toutes les époques : « Dans la nature enfantine, chaque époque ne voit-elle pas revivre son propre caractère dans sa vérité éternelle ? » Admettons toutefois que nous répondions une nouvelle fois « si, bien sûr » : cela signifiera que le charme de l’enfance a quelque chose d’un plaisir esthétique, cela n’impliquera pas que le plaisir esthétique éprouvé devant l’art grec ait quelque chose à voir avec l’enfance.

Une troisième étape est donc nécessaire, et essentielle. Lisons l’ultime phrase interronégative, qui est le moment crucial du texte : « Pourquoi, demande Marx, l’enfance historique de l’humanité, là où elle a atteint son plus bel épanouissement, n’exercerait-elle pas le charme éternel d’un stade à jamais révolu ? » La notion décisive, ici, est celle d’une « enfance historique de l’humanité », incarnée par la Grèce antique. L’introduction de cette notion peut toutefois apparaître comme un coup de force. Que l’humanité, dans son histoire, soit semblable à un individu, qu’elle ait son enfance et son âge mûr, c’est une idée que l’on trouve un peu partout, en particulier chez saint Augustin, chez Pascal, chez Comte, mais qu’on ne s’attend pas forcément à trouver chez Marx. Rien, dans le premier paragraphe de notre texte, ne suggère une telle assimilation. Quand Marx nous demande d'admettre que les conditions sociales de l’épopée n’étaient pas celles qui permirent ensuite la poudre et le plomb, la machine à imprimer, etc., il ne s’agit apparemment que d’un simple « ne pas », non d’un « pas encore ». Que ces conditions sociales aient été différentes de celles qui les ont suivies, cela prouve-t-il qu’elles étaient « insuffisamment mûres », qu’elles relevaient d’un stade « embryonnaire » du développement de l’humanité ? À moins d’effectuer ce glissement, il est impossible d’identifier le charme que l’enfant exerce sur l’adulte et celui que les poèmes homériques exercent sur un Allemand cultivé du XIXe siècle : ce qui est jugé incompréhensible dans le deuxième paragraphe demeurerait alors incompréhensible.

Acceptons donc le glissement en question, admettons qu’une époque révolue de l’histoire représente effectivement, pour l’humanité, ce stade de la vie qu’on nomme l’enfance. Cela ne semble pas encore résoudre la difficulté. Car si nous nommons « Antiquité » l’époque en question, il reste à comprendre pourquoi c’est la naïveté des « Grecs », plus que celle d’autres « peuples de l’Antiquité » qui nous procure cette jouissance esthétique si problématique. Mais la notion d’enfance de l’humanité suffit pour surmonter ce dernier obstacle, suggère Marx, rappelant ce que nous pensons tous à propos des enfants, à savoir qu’il y a « des enfants mal élevés et des enfants trop tôt adultes », donc qu’il doit y avoir « des enfants normaux », bref que l’enfance n’est pas seulement un moment transitoire d’immaturité, mais un véritable état, ayant sa propre norme. Si l’Antiquité est « l’enfance historique de l’humanité », il n’y a rien d’illégitime à penser que cette enfance « atteint son plus bel épanouissement » dans un peuple déterminé, le peuple des « enfants normaux » : les Grecs. Voilà comment le matérialisme historique valide l’une des thèses les plus classiques de l’esthétique occidentale, celle qui voit dans l’art grec le triomphe de l’harmonie, de la mesure.

Les dernières lignes du texte soulignent avec force que le problème a reçu la solution matérialiste qu’il mérite. Les Grecs étant des enfants normaux, nous aimons leur art, non pas « bien que » cet art soit un art d’enfants, mais « parce » qu’il en est un : « Le charme qu’exerce sur nous leur art n’est pas en contradiction avec le stade social embryonnaire où il a poussé. Bien plutôt il en est le résultat, bien plutôt il est indissolublement lié au fait que les conditions sociales où cet art est né, et où seulement il pouvait naître, ne pourront jamais revenir. »    

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