DESCARTES : PRÉFÉRER LES INTÉRÊTS DU TOUT

Lettre du 15 septembre 1645 à la Princesse Élisabeth

Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1953, pp. 1206-1207

 

 

Après qu’on a ainsi reconnu la bonté de Dieu, l’immortalité de nos âmes et la grandeur de l’univers, il y a encore une vérité dont la connaissance me semble fort utile : qui est que, bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres, et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu’on ne saurait subsister seul, et qu’on est en effet, l’une des parties de l’univers, et plus particulièrement encore l’une des parties de cette terre, l’une des parties de cet État, de cette société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion, car on aurait tort de s’exposer à un grand mal pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de sa ville, il n’aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes lorsqu’on croirait en retirer quelque commodité, et on n’aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu ; au lieu qu’en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d’exposer sa vie pour le service d’autrui, lorsque l’occasion s’en présente ; voire on voudrait perdre son âme, s’il se pouvait, pour sauver les autres. En sorte que cette considération est la source et l’origine de toutes les plus héroïques actions que fassent les hommes ; car pour ceux qui s’exposent à la mort par vanité, parce qu’ils espèrent être loués, ou par stupidité, parce qu’ils n’appréhendent pas le danger, je crois qu’ils sont plus à plaindre qu’à priser. Mais lorsque quelqu’un s’y expose parce qu’il croit que c’est son devoir, ou bien lorsqu’il souffre quelque autre mal afin qu’il en revienne du bien aux autres, encore qu’il ne considère peut-être pas avec réflexion qu’il fait cela parce qu’il doit plus au public, dont il est une partie, qu’à soi-même en son particulier, il le fait toutefois en vertu de cette considération, qui est confusément en sa pensée. Et on est naturellement porté à l’avoir lorsqu’on connaît et qu’on aime Dieu comme il faut : car alors, s’abandonnant du tout à sa volonté, on se dépouille de ses propres intérêts, et on n’a point d’autre passion que de faire ce qu’on croit lui être agréable ; en suite de quoi on a des satisfactions d’esprit et des contentements qui valent incomparablement davantage que toutes les petites joies passagères qui dépendent des sens. 

 

 

Descartes propose dans cette lettre une sorte de sélection des connaissances qui nous sont « utiles », celles qui permettent, annonce-t-il à la princesse Élisabeth, de nous « fortifier l’entendement pour discerner ce qui est le meilleur en toutes les actions de la vie ». Après « la bonté de Dieu, l’immortalité de l’âme et la grandeur de l’univers », il expose ici la dernière de ces vérités qu’il est bon que nous connaissions parce qu’elles « regardent en général toutes nos actions », comme il l’écrira ensuite. Formulée théoriquement, cette quatrième vérité utile est que chacun de nous est « l’une des parties » d’un tout. Formulée pratiquement, elle est la règle selon laquelle « il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ». Cette règle est profitable, enfin, parce qu’ « en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien ». Bref, la connaissance de cette vérité nous dispose à la vertu, et c’est cela qui la rend « fort utile ». Or c’est bien pour la même raison, parce qu’elles nous disposent à la vertu, que la bonté de Dieu, l’immortalité de l’âme et la grandeur de l’univers, trois vérités déjà établies, démontrées dans les écrits métaphysiques et physiques de Descartes, ont été rappelées à la princesse comme particulièrement bonnes à savoir. Mais cette quatrième vérité, la considération du « tout » auquel chacun de nous appartient, semble en revanche complètement nouvelle. Pourquoi Descartes juge-t-il indispensable de l’ajouter ici au corps des vérités relevant de sa philosophie ?

Commençons par l’énoncé théorique de cette nouvelle vérité, énoncé qui pourrait sembler trivial, mais qui ne l’est justement pas : « chacun de nous est l’une des parties d’un tout ». Ce qui fait échapper cette vérité à la trivialité, et ce qui explique la façon indirecte, concessive, dont Descartes l’introduit (« bien quetoutefois … »), c’est le statut exceptionnel, unique, de l’être humain dans le monde : union d’une âme et d’un corps, incarnation d’un « je », et par conséquent apparition d’une « personne séparée des autres », personne « dont les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde ». La position de soi-même comme certitude absolue, première thèse de la métaphysique, voilà ce qui fait que la vérité de l’appartenance à un tout ne va pas de soi, mais doit s’établir contre une vérité adverse, la surmonter.  « On doit toutefois penser, écrit ainsi Descartes, qu’on ne saurait subsister seul » : je dois me convaincre qu’il est conforme à mon intérêt bien compris de tenir compte du tout sans lequel je ne saurais subsister. Il n’y a là aucun respect absolu, aucune idolâtrie de la totalité, mais un raisonnement dans lequel l’égocentrisme n’est rejeté qu’à la condition d’être encore invoqué dans ce qu’il a d’irréductible. Ce rejet est d’autant mieux assuré que la totalité envisagée est plus étroite, permettant davantage à la personne de se reconnaître en elle : c’est ce qu’atteste l’ordre suivi par Descartes, présentant nos diverses sphères d’appartenance selon une loi de concentration croissante : on est, écrit-il, l’une des parties « de l’univers », « de cette terre », « de cet État », « de cette société », « de cette famille ».

Le raisonnement précédent conduit à l’idée qu’il faut « préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ». Comprenons que cette préférence ne s’oppose pas à une préférence inverse, mais plutôt à une impossibilité de préférer, faute de pouvoir comparer. Car la règle de « tout rapporter à soi-même » ne repose pas sur l’idée que les intérêts de la personne seraient préférables : elle repose sur l’idée qu’ils sont « distincts de ceux du reste du monde ». Celui qui adopte cette règle, celui qui pose son « moi » comme l’absolu, ne peut être arrêté par rien et n’hésitera pas à « nuire beaucoup » pour bénéficier d’une « petite commodité ». C’est de l’autre côté uniquement, du côté de la conscience d’appartenir à un tout et de ne pouvoir subsister sans lui, qu’une préférence est concevable. Telle est l’unique raison pour laquelle Descartes ose affirmer qu’il faut « toujours » préférer les intérêts du tout aux siens.  Certes, à peine vient-il d’écrire ce mot « toujours » qu’il semble le démentir en concédant que « si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de sa ville, il n’aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver ». C’est là, explique-t-il, une question de calcul raisonnable, d’évaluation correcte des biens et des maux : la partie doit se sacrifier au tout, sauf quand ce sacrifice représente pour elle un « grand mal » alors que le profit pour le tout n’est qu’un « petit bien ». Mais si c’est un calcul qui décide à chaque fois, objectera-t-on peut-être, pourquoi dire qu’il faut « toujours » préférer les intérêts du tout ? Parce que c’est cette préférence, et elle seule, qui rendra possible et pertinent le calcul en question, l’attitude opposée interdisant toute comparaison rationnelle puisqu’elle n’est pas concevable en tant que préférence. Considérer en premier le tout sans lequel la partie ne saurait subsister, c’est pouvoir juger, dans certains cas exceptionnels, que l’intérêt suprême du tout est précisément d’assurer la subsistance de la partie en question, mais c’est pouvoir aussi, en vertu du même principe, prendre «plaisir à faire du bien à tout le monde », et ne pas craindre « d’exposer sa vie pour le service d’autrui ». Pour celui qui prend cette voie, la rupture avec l’affirmation absolue de soi-même est telle qu’elle peut le conduire à vouloir, « s’il se pouvait, perdre son âme pour sauver les autres ».

Au même titre que la bonté de Dieu, l’immortalité de nos âmes et la grandeur de l’univers, la « considération » du tout apparaît donc bien comme une de ces vérités qu’il faut connaître pour être vertueux. Descartes le confirme par une sorte de contre-épreuve. Les actions les plus héroïques, écrit-il, cessent d’être pour nous des marques de vertu s’il apparaît qu’elles ne reposent pas sur la préférence envers le tout, mais viennent d’un autre mobile, la vanité ou l’inconscience du danger : nous estimons alors que leurs auteurs sont « plus à plaindre qu’à priser ». Toutefois, ajoute-t-il, nous n’exigeons pas que l’homme vertueux sache « avec réflexion » qu’il agit en vertu de cette préférence : il suffit qu’elle soit, même « confusément », le vrai motif de son action. Il y a « réflexion » quand l’homme vertueux agit en invoquant explicitement le raisonnement proposé dans ce passage : quand il surmonte sa certitude d’être une personne séparée en songeant qu’il ne peut subsister seul, quand il rejette l’affirmation absolue, sans mesure, de son intérêt propre, et choisit le seul principe permettant d’évaluer raisonnablement les biens et les maux. Mais, indique Descartes, il n’est pas nécessaire de penser à tout cela pour être porté « naturellement » à ce choix, dès lors « qu’on connaît et qu’on aime Dieu comme il faut ». Nul besoin alors, de vaincre la certitude intime d’être une personne dont les intérêts sont distincts de ceux du reste du monde : d’emblée, celui qui « s’abandonne » à la volonté de Dieu « se dépouille de ses propres intérêts ». Nul besoin de se mettre en état d’apprécier correctement les valeurs : « on n’a point », alors, « d’autre passion que de faire ce qu’on croit être agréable » à Dieu.

Nous nous demandions, en commençant, si le souci d’assurer le discernement du meilleur justifiait l’introduction, par Descartes, d’une nouvelle vérité en plus de celles que sa philosophie a déjà établies. La réponse est finalement équivoque, en raison du caractère équivoque de la métaphysique cartésienne, partagée entre ces deux pôles que sont le « je suis » et Dieu. Face à la certitude absolue du « je suis », première vérité dans l’ordre des raisons, il est nécessaire d’expliquer à la personne pourquoi elle doit se soumettre aux intérêts du tout : il s’agit bien alors d’une connaissance nouvelle, indépendante des précédentes et s’ajoutant à elles. Il n’y a là rien de nouveau, en revanche, pour celui qui a compris que la véritable première vérité est l’existence d’un Dieu tout-puissant, libre créateur de tout. Cette compréhension doit lui suffire pour toujours préférer les intérêts du tout, sans même avoir à y penser.

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