MERLEAU-PONTY : L’AMBIGUÏTÉ

Phénoménologie de la perception, Deuxième partie, chapitre II

Gallimard, 1945, pp. 340 - 341

 

 

Si le mythe, le rêve, l’illusion doivent pouvoir être possibles, l’apparent et le réel doivent demeurer ambigus dans le sujet comme dans l’objet. On a souvent dit que par définition la conscience n’admet pas la séparation de l’apparence et de la réalité, et on l’entendait en ce sens que, dans la connaissance de nous-même, l’apparence serait réalité : si je pense voir ou sentir, je vois ou sens à n’en pas douter, quoi qu’il en soit de l’objet extérieur. Ici la réalité apparaît tout entière, être réel et apparaître ne font qu’un, il n’y a pas d’autre réalité que l’apparition. Si cela est vrai, il est exclu que l’illusion et la perception aient même apparence, que mes illusions soient des perceptions sans objet ou mes perceptions des hallucinations vraies. La vérité de la perception et la fausseté de l’illusion doivent être marquées en elles par quelque caractère intrinsèque, car autrement le témoignage des autres sens, de l’expérience ultérieure, ou d’autrui, qui resterait le seul critère possible, devenant à son tour incertain, nous n’aurions jamais conscience d’une perception et d’une illusion comme telles. Si tout l’être de ma perception et tout l’être de mon illusion est dans leur manière d’apparaître, il faut que la vérité qui définit l’une et la fausseté qui définit l’autre m’apparaissent aussi. Il y aura donc entre elles une différence de structure. La perception vraie sera tout simplement une vraie perception. L’illusion n’en sera pas une, la certitude devra s’étendre de la vision ou de la sensation comme pensées à la perception comme constitutive d’un objet. La transparence de la conscience entraîne l’immanence et l’absolue certitude de l’objet. Cependant c’est bien le propre de l’illusion de ne pas se donner comme illusion, et il faut ici que je puisse, sinon percevoir un objet irréel, du moins perdre de vue son irréalité ; il faut qu’il y ait au moins inconscience de l’imperception, que l’illusion ne soit pas ce qu’elle paraît être et que pour une fois la réalité d’un acte de conscience soit au-delà de son apparence. Allons-nous donc dans le sujet couper l’apparence de la réalité ? Mais la rupture une fois faite est irréparable : la plus claire apparence peut désormais être trompeuse et c’est cette fois le phénomène de la vérité qui devient impossible. 

 

 

L’objectif de Merleau-Ponty, annoncé dès les premiers mots du texte, est de comprendre ce qui rend « possibles » ces trois phénomènes que sont « le mythe, le rêve, l’illusion », ainsi que tous les phénomènes qui leur sont apparentés. Ce qu’il s’agit d’élucider, bien entendu, c’est la possibilité pour un être humain d’être trompé par un mythe, par un rêve ou par une illusion, de prendre pour vrai ce qui est faux, de prendre pour réel ce qui n’est qu’apparent : sans cette idée de tromperie, de méprise, de confusion, la question posée n’aurait guère d’intérêt. Mais elle n’aurait pas d’intérêt non plus si nous ne pouvions opposer le mythe, le rêve et l’illusion à des états contraires, des états de lucidité dans lesquels l’être humain se révèle capable de distinguer le vrai du faux, la réalité de l’apparence. Correctement développée, la question est donc de comprendre comment il est possible que nous confondions dans certains cas ce que nous savons ne pas confondre dans d’autres. Et quand on pose la question ainsi, la réponse semble bien être que « c’est impossible ». Si nous savons distinguer le vrai du faux, si nous disposons pour cela de critères sûrs, comment se peut-il que nous les confondions, ne serait-ce qu’une fois ? Et si, à l’inverse, nous n’avons pas de tels critères, c’est à tout moment que nous risquons de prendre le faux pour le vrai, quel que soit notre sentiment d’évidence. De deux choses l’une, dira-t-on alors. Ou bien le mythe, le rêve et l’illusion nous apparaissent d’emblée comme tels, structurellement différents de l’histoire, de la veille et de la perception, mais dans ce cas ils ne nous trompent pas. Ou bien ils nous trompent en réussissant à se faire passer pour l’histoire, la veille et la perception, mais dans ce cas ces dernières peuvent aussi bien nous tromper.

Confrontés à cette alternative où chacune des deux voies opposées paraît être une impasse, les philosophes ont généralement estimé qu’il était malgré tout possible de choisir entre elles, grâce à l’introduction d’un élément nouveau permettant de désobstruer la première ou la seconde. Certains prétendirent ainsi que nous savons, certes, distinguer le vrai du faux, mais que la force des préjugés, des préventions et autres causes d’erreur est telle que nous sommes parfois poussés à les confondre. D’autres, en sens inverse, expliquèrent que nous n’avons certes aucun critère pour reconnaître à coup sûr la vérité, mais que nous disposons toutefois de certains moyens de détecter l’erreur, de l’éliminer et de progresser indirectement vers notre but. L’intérêt de notre texte vient de ce que son auteur rompt avec toutes ces tentatives. Loin de voir, dans la situation indécidable où nous met notre effort de compréhension, une difficulté à surmonter, Merleau-Ponty la présente comme l’indice même de la solution, de la condition de possibilité que nous cherchons : ce qui rend possibles le mythe, le rêve et l’illusion, annonce-t-il d’emblée, c’est justement le fait que « l’apparent et le réel » sont « ambigus » et « doivent le demeurer », toujours identiques et pourtant toujours différents. Il faut qu’ils soient identiques, qu’ « être réel et apparaître ne fassent qu’un », que la perception apparaisse bien comme une perception, que l’hallucination, de son côté, apparaisse comme une hallucination, que nous ne puissions donc pas les confondre, que l’illusion, en conséquence, « n’en soit pas une » ; mais il faut en même temps que l’illusion en soit bien une, et pour cela qu’elle « ne se donne pas comme illusion », que « la réalité » soit donc « au-delà de son apparence ». Notre tâche n’est pas de choisir entre ces deux voies, mais de les penser ensemble, car l’ambiguïté est constitutive de ce que nous avons à penser.

Reste à savoir comment nous pouvons parvenir à les penser ensemble. Traditionnellement, les deux branches de l’alternative sont posées comme deux thèses (une thèse « dogmatique » et une thèse « sceptique »), entre lesquelles il serait à la fois nécessaire et impossible de choisir. Le texte les présente, non comme deux thèses, mais comme les deux moments indissociables, et hiérarchisés, d’une description phénoménologique. Pour que l’illusion, avec sa dimension de tromperie, soit possible, la première condition est qu’elle trouve en nous une confiance susceptible d’être abusée, et de l’être à tout moment, donc une foi absolue, indestructible et suffisamment confirmée en la réalité des choses. Le fond sur lequel toute illusion doit surgir est ce que Merleau-Ponty appelle le « phénomène de la vérité », sa présentation « en chair et en os », au-delà de toute suspicion, présentation s’accompagnant de la conviction indéracinable que « la réalité apparaît tout entière », que nous ne vivons pas dans un monde trompeur, un monde truqué. Pour décrire correctement le phénomène de la tromperie, il faut commencer par décrire son sol, l’unique terrain sur lequel il peut émerger, à savoir le phénomène de la non-tromperie, de l’impossibilité de la tromperie, du moins de l’impossibilité d’une tromperie définitive, de l’impossibilité pour l’illusion de faire longtemps illusion, de la nécessité où elle est d’avouer finalement ce qu’elle est, à savoir une pure illusion, reconnaissable à un « caractère intrinsèque » qui la différencie, dans sa « structure » même, de la vérité. Une fois posé ce roc de certitude, cette assurance première d’un monde qui ne saurait être illusoire, alors seulement nous pouvons aborder le phénomène de la tromperie proprement dite, de l’abus de confiance. Ce phénomène ne peut correspondre qu’à un égarement exceptionnel : c’est toujours « pour une fois », insiste Merleau-Ponty, que « la réalité d’un acte de conscience » se trouve être « au-delà de son apparence » et que nous sommes susceptibles de « perdre de vue », du moins provisoirement, l’ « irréalité » d’un pseudo-objet. Car si notre foi dans la vérité nous rend parfois trop naïfs, nous exposant à l’imposture du mythe, du rêve et de l’illusion, c’est elle également qui exclut, par définition, que tout soit mythe, rêve ou illusion, qui interdit le doute généralisé, la suspicion portée sur « la plus claire apparence » sous prétexte qu’elle pourrait, elle aussi, « être trompeuse ». Le même principe régit donc les deux prétendues « thèses », la nécessaire distinction du vrai et du faux et la possibilité de leur confusion : il s’agit bien d’une ambiguïté phénoménologique, non d’une contradiction logique.

Dès que nous perdons de vue cette ambiguïté phénoménologique, dès que nous traitons comme une thèse séparée notre incapacité circonstancielle à repérer le faux en tant que faux, nous rendons cette incapacité permanente, universelle, nous oublions la confiance massive qui est en nous la condition même de toute tromperie : « une fois faite », indique Merleau-Ponty, la « rupture » que nous opérons alors entre l’apparence et la réalité devient « irréparable ». Scepticisme absurde, aussi absurde que le dogmatisme quand il isole, à l’inverse, le phénomène de la vérité, et voudrait faire de ce sol de toutes nos interrogations, de toutes nos inquiétudes, une raison de ne jamais douter de rien.

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