MACHIAVEL : LA LIBÉRALITÉ DU PRINCE

 

Le Prince, chapitre XVI

 

Traduction de Jean Anglade, Le Livre de Poche, 1972, p. 82-83

 

 

Pour commencer, donc, par les qualités que j’ai nommées ci-dessus les premières, je dis que la libéralité serait chez un prince une excellente chose. Néanmoins, si tu l’emploies seulement pour en acquérir le renom, elle te coûtera cher ; car si tu la pratiques comme on doit pratiquer les vertus, sans ostentation, on ne le saura point, et tu conserveras sur l’échine la marque honteuse de lésineur. Quand un prince au contraire veut garder une réputation de générosité, il ne doit hésiter devant aucune dépense, si somptueuse qu’elle soit ; de la sorte, il consommera peu à peu tous ses biens et devra, à la fin, pour maintenir sa renommée, accabler son peuple d’impôts, employer tous les stratagèmes susceptibles de lui rapporter quelque argent. Bientôt, il s’attirera ainsi la haine de ses sujets, le mépris de tous, sans pouvoir éviter la pauvreté. Si bien qu’en employant une libéralité aussi mal conduite, lésant la plupart et ne donnant qu’à quelques-uns, il trébuchera et tombera au premier danger réel. S’il s’aperçoit de son erreur et veut faire marche arrière, il s’attirera aussitôt le renom qu’il voulait tant éviter.

Ne pouvant pratiquer sans dommage cette libéralité ostentatoire, un prince sage ne doit donc avoir aucun souci du renom de lésineur. Car avec le temps on lui reconnaîtra de plus en plus une libéralité véritable, puisque, grâce à sa parcimonie, ses recettes normales lui suffisent, qu’il peut se défendre contre quiconque veut l’attaquer, que ses entreprises n’exigent pas du peuple des charges supplémentaires. Il se montre donc libéral envers l’écrasante majorité, à qui il n’enlève rien, et les quelques rares seulement qui auraient pu prétendre à ses largesses l’accuseront de ladrerie.

 

 

Comme l’indiquent les premiers mots du texte, Machiavel entame, avec ce chapitre XVI du Prince, une série d’analyses de différentes « qualités » ou « vertus », ainsi que des défauts ou vices qui leur correspondent. Il s’agit évidemment de qualités ou de défauts susceptibles de se manifester dans le comportement public du prince, d’attirer sur lui, soit l’éloge, soit le blâme, de favoriser ou de défavoriser son maintien au pouvoir. C’est toujours la question politique, la question du pouvoir, qui est posée.

Il est donc question, dans ce premier chapitre de la série, de la vertu nommée « libéralité » ou « générosité », de la noblesse de l’homme qui sait donner, opposée à la petitesse méprisable du « lésineur », du pingre, de celui qui fait preuve de « ladrerie ». En déclarant que « la libéralité serait chez un prince une chose excellente », Machiavel admet d’emblée comme indiscutable ce statut de vertu, autrement dit de « chose excellente » : si le prince pouvait se permettre d’être libéral, il faudrait qu’il le soit, cela ne fait pas le moindre doute. Reste à savoir ce qui nous contraint, en ce qui concerne le prince, à remplacer le présent assuré « la libéralité est une chose excellente » par le conditionnel irréel « la libéralité serait une chose excellente ».

Ce qui nous y contraint, à en croire la deuxième phrase du texte, c’est que la libéralité du prince est impossible, et d’une impossibilité démontrable, de cette impossibilité qui a la forme logique d’un « dilemme ». D’un côté, explique en effet Machiavel en s’adressant au prince, « si tu l’emploies seulement pour en acquérir le renom, elle te coûtera cher ». D’un autre côté, « si tu la pratiques comme on doit pratiquer les vertus, sans ostentation, on ne le saura point, et tu conserveras sur l’échine la marque honteuse de lésineur ». À première vue, ce dilemme semble logiquement correct. Les deux hypothèses paraissent couvrir la totalité de ce qui est envisageable en matière de libéralité, sans laisser de place pour une troisième voie. Un prince se voulant libéral devrait donc impérativement choisir l’une ou l’autre : soit ne tenir compte que de la bonne renommée de cette vertu et travailler à acquérir une telle renommée, soit ne tenir compte au contraire que de la vertu elle-même, et la pratiquer sans ostentation. Or ce choix nécessaire s’avère en même temps impossible, les deux conséquences étant aussi négatives l’une que l’autre. La libéralité ostentatoire, prévient Machiavel, coûtera cher au prince qui la choisit : la suite du texte nous apprend que le coût en question n’implique pas seulement une perte d’argent, mais, à terme, la perte du pouvoir. Quant à la libéralité sans ostentation, comme elle passe inaperçue, elle se traduira politiquement par une absence de libéralité, donc par une réputation désastreuse de lésineur. Nous sommes apparemment dans l’impasse.

À y regarder de plus près, toutefois, ce prétendu dilemme est construit sur une alternative bancale. Seule la première hypothèse, celle d’un prince soucieux de son image d’homme public, a un sens politique. La seconde sort complètement du champ politique en évoquant la pratique purement privée d’une certaine vertu : ce que montre la conséquence qu’on en tire, c’est précisément qu’une telle pratique ne compte pas, politiquement parlant. Nous ne sommes donc pas nécessairement dans l’impasse. Pour un prince soucieux de son image, il y a peut-être une alternative pertinente, un choix politique sensé à effectuer : le choix entre la première attitude, celle de la libéralité ostentatoire, et une autre attitude qui n’est pas encore définie. Et pourquoi ne l’est-elle pas ? Parce qu’elle ne peut pas l’être tant qu’on n’a pas compris les raisons qui rendent catastrophique la première attitude. Exposées dans le premier paragraphe du texte, ces raisons constituent la leçon dont un « prince sage » devra tenir compte pour trouver la bonne attitude, celle que décrit le second paragraphe.

Supposons donc qu’un prince, sachant que la libéralité est tenue pour une vertu et admirée en tant que telle, entreprenne d’en acquérir le renom et surtout de « garder » cette « réputation de générosité », de fonder sur elle son maintien au pouvoir. On peut alors prédire à coup sûr,  affirme Machiavel, qu’il « tombera au premier danger réel ». Cette chute inéluctable est décrite comme assez lente dans un premier temps, remarquablement rapide dans le second. Le prince en question devra d’abord consommer « peu à peu » tous ses biens, avant d’être contraint, « à la fin » de recourir massivement à des contributions impopulaires « pour maintenir sa renommée ». Dès lors, tout s’accélèrera : il sera « bientôt » objet de haine et de mépris, et le « premier » danger suffira pour le faire tomber. Comment comprendre cette double temporalité ? La clef nous en est donnée dans la phrase où Machiavel définit au plus près ce qu’est, politiquement, la « libéralité mal conduite » : elle consiste, nous dit-il, à ne donner qu’à « quelques-uns » et à léser « la plupart ». Le lecteur du Prince reconnaît ici l’opposition machiavélienne fondamentale entre « les grands » (quelques-uns) et « le peuple » (la plupart). Si nous prenons pour référence le prince lui-même et son désir de dominer, nous dirons que les grands sont ceux qui partagent ce désir et opposent donc au prince une avidité semblable à la sienne, tandis que le peuple lui oppose un désir inverse au sien, le désir de ne pas être dominé. Dans ces conditions, un prince ostensiblement libéral, un prince qui choisit de s’appuyer sur ceux à qui il donne, trouvera cet appui chez ceux qui demandent perpétuellement quelque chose, c’est-à-dire les grands, et il leur donnera sans pouvoir s’arrêter de donner, sans pouvoir « hésiter devant aucune dépense, si somptueuse qu’elle soit », puisque l’avidité des grands, comme la sienne, n’est jamais satisfaite. Le soutien qu’il obtiendra un jour par une largesse, il lui faudra le reconquérir le jour suivant par une nouvelle largesse : c’est ainsi que « peu à peu » il se ruinera.

Ruiné, notre prince pourrait renoncer à la libéralité ostentatoire et devenir un prince lésineur en acceptant la « marque honteuse » qui s’y attache. Mais supposons que pour maintenir sa renommée de générosité, pour continuer à donner en vain à « quelques-uns », il entreprenne d’« accabler son peuple d’impôts », donc de « léser la plupart », de heurter directement leur désir négatif de ne pas être dominés, leur désir de ne subir aucun pouvoir, ou en tout cas d’en subir le moins possible. Tout ira alors très vite : « Bientôt, il s’attirera ainsi la haine de ses sujets, le mépris de tous », prédit Machiavel dans une formule d’une grande précision. Le mépris de tous, ce sera la somme des deux mépris différents, celui des grands et celui du peuple. Les grands mépriseront le prince ruiné, le prince qui ne pourra plus rien leur donner, sauf à inventer désespérément toutes sortes de « stratagèmes susceptibles de lui rapporter quelque argent ». Ce que le peuple méprisera, c’est également le prince ruiné, mais au sens où il ne pourra plus être un rempart contre les ennemis du peuple, ceux qui aspirent en permanence à le dominer, l’opprimer, c’est-à-dire les grands. Et si le prince ruiné ne peut plus être un rempart contre les ennemis du peuple, le prince qui accable ses sujets d’impôts apparaîtra comme étant l’un de ces ennemis, l’un des grands : le peuple lui vouera alors la même haine que celle qu’il voue aux grands. Le jour où la haine de la plupart se joindra au mépris de tous, le prince n’aura plus aucun appui : il « trébuchera » et tombera vite.

Quelle est l’alternative ? Comment un prince peut-il se montrer libéral autrement que de façon ostentatoire ? Rappelons que le choix, pour lui, n’est pas entre « être réellement » libéral ou le « paraître » : en politique, seule compte l’image de la vertu ou du vice, ce que le texte nomme la « renommée » ou « réputation ». Pour se démarquer des princes qui jouent sur l’apparence de la libéralité, un « prince sage » devra donc jouer sur l’apparence qu’il ne cherche pas à jouer sur cette apparence, puisqu’il l’est réellement : c’est à cette condition, « machiavélique », qu’on « lui reconnaîtra … une libéralité véritable ». Or qui est susceptible de reconnaître comme vraiment libéral un prince qui ne donne rien ? Certainement pas ceux qui désirent posséder ce qu’il a, certainement pas les grands. Seuls les gens du peuple, dont l’unique aspiration politique est le désir négatif de ne pas être dominés, peuvent trouver généreux un prince qui ne leur « enlève rien », qui n’exige pas d’eux « des charges supplémentaires ». Certes, c’est « avec le temps » qu’ils auront de lui cette image : avec le temps qu’il faut pour que la « parcimonie » du prince sage, son aptitude à se suffire de ses « recettes normales », leur apportent la preuve qu’il est bien un rempart contre l’avidité des grands. Au « peu à peu » du premier paragraphe, marquant la dégradation inexorable d’une renommée pourtant excellente au départ, répond ainsi, dans le second paragraphe, le « de plus en plus » de la construction progressive d’une réputation sans doute moins brillante, mais la meilleure possible.

Ce qui contraint le prince sage à construire patiemment sa bonne réputation de libéralité le contraint du même coup à partir d’une mauvaise image, acceptée comme telle : le « renom de lésineur », dont la marque honteuse justifiait à elle seule la stratégie ostentatoire du prince sans sagesse, il doit commencer par n’en avoir « aucun souci ». Cette insouciance est incompréhensible tant qu’on envisage la réputation, bonne ou mauvaise, du prince, indépendamment de son ancrage social : telle était précisément l’erreur du prince sans sagesse, ce qui le conduisait à ne donner qu’à quelques-uns en lésant la plupart. Le prince sage sait que la ladrerie est considérée comme un vice, il sait qu’en ne donnant pas il s’attire une mauvaise réputation, mais il sait surtout qu’il ne s’attire cette mauvaise réputation qu’auprès des grands, des « quelques rares seulement qui auraient pu prétendre à ses largesses ». S’il n’en a aucun souci, ce n’est certainement pas par indifférence à son image, mais par la conscience claire de ce qu’il doit faire pour garder le pouvoir : non pas chercher l’appui des grands en leur donnant ce qu’ils demandent, mais au contraire protéger de leur avidité « l’écrasante majorité » de ceux qui ne demandent pas, mais veulent qu’on ne leur enlève rien.

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Penser avec les maîtres » :

  • Machiavel : Le désir de ne pas être commandé

 

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