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BACHELARD : L’EXPÉRIENCE, SA RÉUSSITE, SON ÉCHEC

 

La formation de l’esprit scientifique

 

Édition Vrin, 1969, p. 49

 

 

L’expérience de Physique de la science moderne est un cas particulier d’une pensée générale, le moment particulier d’une méthode générale. Elle est libérée du besoin de la réussite personnelle dans la mesure, précisément, où elle a été vérifiée par la cité savante. Toute la science dans son intégralité n’a pas besoin d’être éprouvée par le savant. Mais qu’arrive-t-il quand l’expérience dément la théorie ? On peut alors s’acharner à refaire l’expérience négative, on peut croire qu’elle n’est qu’une expérience manquée. Ce fut le cas pour Michelson qui reprit si souvent l’expérience qui devait, selon lui, montrer l’immobilité de l’éther. Mais enfin quand l’échec de Michelson est devenu indéniable, la science a dû modifier ses principes fondamentaux. Ainsi prit naissance la science relativiste.

Qu’une expérience d’Alchimie ne réussisse pas, on en conclut tout simplement qu’on n’a pas mis en expérience la juste matière, les germes requis, ou même que les temps de la production n’étaient pas encore arrivés. On pourrait presque dire que l’expérience alchimique se développe dans une durée bergsonienne, dans une durée biologique et psychologique. Un œuf qui n’a pas été fécondé n’éclot pas ; un œuf mal couvé ou couvé sans continuité se corrompt ; une teinture éventée perd son mordant et sa force générante. Il faut à chaque être, pour qu’il croisse, pour qu’il produise, son juste temps, sa durée concrète, sa durée individuelle. Dès lors, quand on peut accuser le temps qui languit, la vague ambiance qui manque à mûrir, la molle poussée intime qui paresse, on a tout ce qu’il faut pour expliquer, par l’interne, les accidents de l’expérience.

 

 

L’opposition entre les deux paragraphes de ce texte n’est pas exactement celle qu’on aurait pu attendre, à savoir une opposition entre l’Alchimie ancienne et la Chimie moderne. Au lieu de cela, ce que Bachelard met ici en regard de l’« expérience d’Alchimie », c’est l’« expérience de Physique de la science moderne ». Le texte ne pose donc pas, en tout cas pas directement, la question habituelle concernant l’Alchimie, celle qui demande si elle était déjà une première ébauche de ce qui est devenu la Chimie, ou s’il y a entre ces deux disciplines une rupture totale, la Chimie seule méritant d’être qualifiée de « scientifique ». Rien n’est dit sur le contenu de l’Alchimie, sur les théories des alchimistes, la pierre philosophale, la transmutation des métaux vils en métaux nobles, la panacée, l’élixir de longue vie, etc. Ce qui intéresse Bachelard dans les expériences d’Alchimie, ce ne sont pas les objets sur lesquels portaient ces expériences, c’est le sens qu’elles avaient pour les alchimistes, et plus précisément ce que signifiait pour eux la réussite ou l’échec d’une expérience. L’objectif du texte est de comparer cette signification à celle qu’un scientifique moderne donne à la réussite ou à l’échec de ses propres expériences. On comprend qu’il importe peu, pour une telle comparaison, que le scientifique en question soit un chimiste ou un physicien. Mais on comprend également qu’à travers cette comparaison particulière c’est quand même la question de la continuité ou de la discontinuité historique qui est posée. Car si ce qu’un chimiste moderne entend par réussite ou échec n’a aucun rapport avec ce que les alchimistes éprouvaient comme tel, il ne sera plus possible d’imaginer un projet commun à l’Alchimie et à la Chimie, de concevoir leur histoire commune comme un progrès dans lequel les chimistes auraient réussi là où les alchimistes avaient échoué.

Reste que c’est à l’expérience de Physique, non à l’expérience de Chimie, que Bachelard se réfère dans le premier paragraphe. C’est en effet la Physique qui fournit l’exemple le plus emblématique, de ce qu’est un « échec » expérimental du point de vue de la science moderne. Cet exemple, c’est celui de « l’échec de Michelson », plus précisément l’échec de l’expérience au moyen de laquelle Michelson pensait « montrer l’immobilité de l’éther ». Jusqu’au début du XXe siècle, les physiciens estimaient nécessaire, pour expliquer la transmission dans l’espace de la force gravitationnelle, celle de la force magnétique mais aussi le transport des ondes lumineuses, de supposer l’existence d’une substance distincte de la matière, d’un medium immobile, à la fois rigide et n’offrant aucune résistance, appelé l’éther. Bien qu’aucune expérience ne permette d’accéder directement à une telle substance, il semblait possible d’y accéder indirectement en mettant en évidence le « vent d’éther » produit par le mouvement de la Terre à travers ce milieu immobile. La Terre se déplaçant autour du Soleil à une vitesse v de 30 km par seconde, la lumière se propageant dans l’éther à une vitesse c de 300000 km par seconde, on pouvait penser que pour un observateur terrestre un rayon lumineux lancé dans la direction du mouvement de la Terre, à contre-courant du vent d’éther, progresserait avec une vitesse égale à c – v, tandis qu’un rayon lancé dans le sens opposé s’éloignerait à une vitesse égale à c + v, ce qui fait une différence notable. C’est cette différence que l’expérience de Michelson était destinée à montrer. Or elle n’en montre aucune : tout se passe comme s’il n’y avait pas de vent d’éther, comme si la Terre était immobile. Voilà en quoi consiste l’« échec » : « l’expérience dément la théorie ».

Ainsi que le remarque Bachelard, Michelson « reprit souvent » cette expérience (entre 1881 et 1887) avant que son échec, « enfin », soit « devenu indéniable ». Une pareille insistance est ambiguë. Elle peut exprimer, comme ce fut le cas, le souci légitime de lever toutes les hésitations, de rendre effectivement « indéniable » et sans appel l’échec de l’expérience, mais elle peut également, tout au contraire, incarner une volonté de « s’acharner à  refaire l’expérience négative » dans l’espoir qu’elle finira par réussir. Or c’est bien cet acharnement, cette confiance inébranlable malgré tous les échecs, qui caractérisent à nos yeux la recherche alchimiste. Certes, rien n’est plus absurde qu’une telle attitude si l’expérience est le verdict que doivent subir ces énoncés ouverts, incomplets, indéterminés, qu’on appelle des « hypothèses » ou des « conjectures ». Mais l’alchimiste, suggère Bachelard, n’aborde justement pas ses expériences à partir d’hypothèses ou de conjectures : il les aborde à partir de ce qu’il pense être un savoir complet, achevé, définitif. L’expérience n’est pas pour lui un verdict, positif ou négatif, mais une façon de prouver ce savoir : non de le tester, comme s’il avait encore besoin d’être sanctionné, mais de le réaliser, de le mettre en œuvre. Cette mise en œuvre, pense l’alchimiste, ne peut manquer d’avoir lieu un jour. Ce qui a échoué aujourd’hui « n’est qu’une expérience manquée », une tentative infructueuse qui ne saurait « démentir » la théorie qui l’inspire.

Tout oppose, donc, l’échec tel que l’envisage un physicien ou un chimiste de l’échec tel que le ressent l’alchimiste. Et cette opposition nous interdit de considérer les deux univers théoriques comme deux moments d’une même science, deux étapes d’un progrès continu de la connaissance. Car c’est le sens même de l’acte de « connaître » qui change quand on passe de l’un à l’autre. Pour qu’une théorie puisse être « démentie » par l’expérience, elle ne doit pas seulement être faite d’hypothèses (« Supposons qu’il existe un vent d’éther … »), elle doit être faite d’hypothèses rationnelles, d’hypothèses impliquant un raisonnement déductif (« S’il existait un vent d’éther, alors un rayon lumineux lancé dans deux directions opposées devrait se propager à des vitesses différentes. »). Connaître, au sens moderne du terme, c’est donc reconstituer la réalité à l’aide d’hypothèses rationnelles. Cette reconstitution assigne à l’expérience, au moment du contact avec le réel, une place déterminée, un rôle précis et ponctuel, celui d’être l’argument décisif, qui dément ou confirme. L’expérience de la science moderne est donc « un cas particulier d’une pensée générale, le moment particulier d’une méthode générale ». Mais pour un alchimiste, connaissance ne veut pas dire reconstitution rationnelle : connaître est un état de symbiose avec la réalité. Loin de n’être qu’un cas particulier, un moment particulier, l’expérience doit alors être coextensive à la totalité du savoir qu’elle met en œuvre. Et quand la mise en œuvre échoue, les raisons invoquées pour expliquer cet échec doivent encore être conformes à l’idée d’une symbiose avec le réel.

C’est ce que confirme l’examen de ces raisons, telles que Bachelard les présente au deuxième paragraphe du texte. Si l’expérience échoue, explique l’alchimiste, c’est d’abord « qu’on n’a pas mis en expérience la juste matière, les germes requis ». Ainsi, alors que la science moderne rompt résolument avec toutes les valorisations qui nous font communément trouver « bonnes » ou « mauvaises » les choses selon qu’elles s’accordent ou non à nos besoins, l’alchimiste est convaincu que la réalité n’est pas indifférente à ses aspirations, que sa réussite dépendra d’une faveur qu’il lui faut mériter en trouvant « la juste matière » et « les germes requis ». Mais la réussite dépendra également, ajoute-t-il, de ce qu’on aura donné à cette juste matière le « juste temps » nécessaire pour qu’elle « produise » ce qu’elle doit produire. Le temps de l’expérience moderne est concentré sur un instant décisif, celui de la confirmation ou du démenti : dès l’instant où l’échec de Michelson est devenu indéniable, la science était dans l’obligation de « modifier ses principes fondamentaux ». Le temps de l’expérience alchimique est au contraire une « durée », et cette durée est à la fois « biologique et psychologique », extérieure et intérieure, conformément au postulat d’une connivence secrète entre la réalité à connaître et l’homme qui la connaît. C’est, précise encore Bachelard, une « durée bergsonienne », créatrice, qualitative, qu’il convient donc de distinguer de la mesure quantitative du temps. En proposant cette distinction à une époque où s’impose l’esprit scientifique, Bergson retrouve ce qui permettait aux anciens alchimistes d’« expliquer, par l’interne, les accidents de l’expérience ». Ces « accidents », ce sont par exemple, « un œuf qui n’a pas été fécondé » et qui n’éclot pas, « un œuf mal couvé ou couvé sans continuité » qui se corrompt, « une teinture éventée » qui perd sa force générante. À chacun de ces êtres, on accorde certes une quantité correcte de temps, mais pas le « juste temps », pas la « durée concrète » requise « pour qu’il croisse, pour qu’il produise ». Bergsoniens avant la lettre, les alchimistes du Moyen-Âge disposaient ainsi de « tout ce qu’il faut » pour expliquer leurs échecs sans jamais les imputer à leur prétendu savoir. Ils pouvaient accuser « le temps qui languit, la vague ambiance qui manque à mûrir, la molle poussée intime qui paresse … ». 

Considéré à partir des critères de la science moderne, l’expérimentateur alchimiste fait donc clairement preuve de complaisance à l’égard de ses échecs. D’un autre côté, toutefois, l’expérimentateur moderne fait non moins clairement preuve de complaisance à l’égard de ses succès quand on le considère à partir des critères de l’alchimie. Car la réduction de l’expérience physique ou chimique au statut de « moment particulier d’une méthode générale » signifie que « toute la science dans son intégralité n’a pas besoin d’être éprouvée par le savant », proposition qu’un alchimiste aurait jugée scandaleuse, l’unique raison d’être de l’expérience étant précisément à ses yeux de permettre au savant d’éprouver « toute la science dans son intégralité ». Pour un moderne, avoir affaire à « toute la science », c’est avoir affaire à l’ensemble des hypothèses rationnelles au moyen desquelles la « cité savante » pense la réalité à une époque donnée : il est clair qu’un tel ensemble ne saurait être « éprouvé ». Chaque hypothèse ne donne à éprouver que le point qu’elle laisse en suspens, le point de contact décisif avec le réel. L’expérimentateur n’est alors qu’un fonctionnaire de la cité savante, à qui reviendra finalement le soin de déterminer si l’hypothèse a été « vérifiée » ou s’il faut « modifier les principes fondamentaux » de la science. De ce fait, souligne Bachelard, l’expérimentateur moderne est « libéré » de ce qui hantait au contraire l’expérimentateur alchimiste, le « besoin de la réussite personnelle ».

 

En lien avec cette explication, on pourra lire, dans le chapitre « Notions » :

- L’Expérience

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